Accéder au contenu principal

Les Bâtardes, Arelis Uribe (trad. de l'espagnol (Chili) par Marianne Millon, Quidam)

 Livre de voix féminines tout à fait plaisant sur les amours naissantes, le passage à l'âge adulte, le sentiment de rejet ou d'exclusion et l'apprentissage de la différence comme marqueur social et spatial. Car il est question d'ados plus tout à fait enfants et pas encore adultes coincés dans leurs périphéries, en marge de la grande ville. Des femmes déclassées par leur statut social et par leur couleur de peau. Des pauvres et des indigènes, "sans classe et sans race". Au filtre d'un racisme latent et de discriminations qui touchent autant les peaux que les genres, l'autrice chilienne Arelis Uribe donne voix à ces invisibles dans un univers d'hommes cernés, et un pays où les "abîmes sociaux" sont profonds.


Recueil de huit nouvelles, ce livre avance d'abord par le récit de jeunes femmes qui découvrent : le sentiment, les caresses, les corps, des villes ou un pays. Elles sont jeunes, métisses, habitent des quartiers populaires et vivent une série d'initiations qui relèvent autant du sexe — entre femmes ou avec des hommes —que d'une confrontation avec la misère et le rejet qui en découle, réel ou supposé. Dans une des nouvelles, la différence de classe n'est pas un problème. Au début seulement. Mais les personnages grandissent, évoluent vers une conscience de ces nuances qui les marquent intérieurement et finissent par déterminer leurs comportements. Certaines scènes sont marquantes. Celles de la découverte du sexe par deux cousines, la relation virtuelle entre deux ados qui s'achève par une envie de disparaître au bout du monde, la visite d'une école glauque, étriquée et pauvrissime, supposée d'une grande modernité. Ou cette grossesse précoce qui bouscule toute une famille et fige des positions pour la vie. Ces vies justement sont ordinaires mais elles restent en tête pour plusieurs raisons. L'écriture d'abord, faite de phrases courtes et vives, ne retenant que l'essentiel d'un geste, d'un regard et d'une situation. Ça fuse et la narration, portée par une forme d'urgence à dire, s'infiltre dans les recoins exotiques ou les angles sordides d'un pays  méconnu. Développé et en pleine croissance dans les chiffres officiels mais à la réalité sociale et politique bien plus nuancée.

Cet été austère, nous n'avions pas pu partir en vacances. Au lieu d'un voyage, mon père avait dépensé ses économies pour installer une piscine en plastique dans le jardin. Ronde avec des animaux imprimés. Si petite que j'avais honte que les autres enfants apprennent que c'était tout ce qu'on avait pu se payer.

Dans ce livre, l'émergence est du côté des femmes, vaillantes, courageuses, désoeuvrées ou laissées sur le bas côté, rattrapées par leur statut de femme nourricière, issues des classes populaires ou des nouvelles classes moyennes. Il est bien question de rejet insidieux mais aussi d'ascension sociale. Car, on le sent, elles aspirent d'une façon ou d'une autre à sortir d'une condition et d'un lieu où l'histoire et la culture les ont enfermées. C'est en cela que Les Bâtardes est touchant. Toutes ces femmes qu'on n'entend pas et qu'on ne voit pas, méprisées et ignorées, Arelis Uribe s'en fait le héraut sans jamais le revendiquer. J'y ai trouvé une grande douceur et jamais de militantisme bas du front qui aurait annulé tout effet. Pour être honnête, je m'attendais un peu à ça. Mais bonne surprise, Les Bâtardes décrit de simples quotidiens de femmes en lutte, — mais une lutte calme, lente, patiente, heurtée — qu'elles soient à l'université ou à l'école, travailleuses ou au foyer. Elles tentent simplement de s'inventer d'autres vies, fidèles à leurs aspirations qu'elles s'évertuent à identifier au prix d'hésitations, de tâtonnements ou même de renoncements. Une porte d'entrée originale pour voir ce pays en transition mais coincé entre un désert, un océan et des montagnes. Un livre pour élargir des horizons que les hommes ont trop vite fait de baliser avec les habitudes de l'histoire. On sent la colère sous les mots mais justement, charge à eux de l'apaiser et d'en faire un moteur pour se libérer. Des vies ordinaires, oui, mais qui voudraient s'envoler loin des déterminismes et des schémas traditionnels. Ces femmes, on les entend, on les voit se battre et se faire battre, elles tombent amoureuses ou pas et prennent la parole, s'affirment dans d'autres identités et référents, ceux qu'elles se seront choisies. Affirmation aussi d'une écriture offensive et résolue, jamais misérabiliste ou résignée, bien mise en valeur par la postface très intéressante de Gabriela Wiener. En somme, un livre engagé et touchant, captant la lente révolution à l'oeuvre. 

                                                                                                                                                                   

Les Bâtardes, Arelis Uribe (trad. par Marianne Millon), Quidam, mars 2021, 112 p., 14 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres  grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 19

Un vide, en Soi ; Marc Verlynde (Abrüpt)

 "Au fond, toute parole s'élance du fantasme de penser à partir de rien (...)." Vertiges et auscultations du vide pour prendre de la hauteur. En soi, dans le roman, car "tout désir de dire s'élance d'un vide". Passionnant essai de Marc Verlynde publié chez Abrüpt, sur ce que l'on projette dans le roman de nous, de nos attentes, ce qu'on écrit parce qu'on ne parvient pas à le dire autrement. Paysages de l'inachèvement, de l'impuissance, du manque, phrases qui dérivent, pensées qui détonnent et détournent. Refléter, spéculer, laisser ouvertes les portes du vide, sans jamais essayer d'épuiser ce dernier. J'aime ces textes qui nous poussent à penser plus loin, à penser autrement, à penser plus haut, à partir d'images ou d'auteurs, en nous suggérant des pistes ou des clés de lecture sans jamais nous les imposer. Libre ensuite de nous y retrouver ou pas. Cet essai propose donc un horizon vertigineux à partir de quelques réfé

Élise sur les chemins, Bérengère Cournut (Le Tripode)

 Il existe des rencontres qui bouleversent des vies. Il existe des bouquins qui vous tombent des mains au bout de deux pages. Il existe des pages qui vous rendent captif de leur magie au bout de deux vers. Elise sur les chemins, dernier livre de Bérengère Cournut ( De pierre et d'os ), fait partie de cette catégorie. On connaît bien le géographe anarchiste, Élisée Reclus, et la quatrième de couverture nous précise : "un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905)". Des prénoms qui sonnent comme, des promenades au rythme d'une carte, les paysages pour chansons et les enchantements des premières fois, le désir comme mantra. L'auteure nous embarque dans son petit monde peuplé de tritons, de tontons, de bidons et de coteaux, où l'on franchit des montagnes, où l'on croise des femmes-serpents, héros de contes et de légendes ancestrales. Tout ça fleure bon la géographie, une poésie du chemin et du lien

Un barrage contre l'Atlantique, Frédéric Beigbeder (Grasset)

 Ça m'apprendra. J'ai coutume de lire de façon la plus large possible pour me faire une idée bien précise de ce que j'aime ou pas en littérature. Je pourrai dire, avant de laisser ma place, que j'ai lu Dostoïevski et Beigbeder. Je crois qu'il est toujours possible, même chez les plus mauvais, de picorer de bonnes phrases, de bons passages, d'acides blagues. Je tairai un certain nombre de noms, mais pas celui de Beigbeder, qui aime qu'on parle de lui, de son humour et de ses livres, je crois. J'ai dû en lire trois, toujours avec la même intention. Il y a des choses à prendre. J'ai d'ailleurs été étonné, récemment, de trouver dans le Cabinet Lambda (Cactus Inébranlable éditions, magnifique recueil de citations) certaines phrases tirées des livres du plus célèbre dandy de France. On ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir essayé. Toujours le même constat. Ce qu'écrit Beigbeder ressemble très peu à de la littérature. À 18 ans, j'avais l&#

Agacement mécanique, Olivier Hervy (L'Arbre Vengeur)

En ce moment, je traque les aphorismes comme un alpiniste en quête de son shoot d'air. Avec une tendance Ito Naga, Paul Lambda (récemment chroniqué sur ce blog), et désormais Olivier Hervy, qui roule sa bosse depuis un certain temps déjà dans le domaine des petites phrases couperets. Je m'éclate littéralement. Cet Agacement mécanique , publié en 2012 à L'Arbre Vengeur, est follement malin et très drôle. Si la fonction de l'art est de faire voir ce qu'on ne voit pas, alors Olivier Hervy est un grand artiste des mots. Les paradoxes du quotidien sont toujours incongrus, tellement routiniers qu'on a fini par ne plus rien voir, plus rien comprendre. Il fallait donc la logique toute poétique d'un auteur inspiré, d'un observateur affûté. Qu'il évoque une couscousserie pas à sa place, une étiquette de Champagne, le parti socialiste en action (haha), la mêlée des joueurs de foot, un voisin désagréable, les groupes de niveau en natation, Olivier Hervy fait sou

Underdog Samuraï, Romain Ternaux (Aux Forges de Vulcain)

 De Romain Ternaux, j'étais resté sur le très bon Success Story, co- écrit avec l'ami Johann Zarca. Dans cet Underdog Samurai chez les impeccables éditions Aux Forges de Vulcain , encore un goût prononcé pour le saké, les mondes troubles et les canalisations. Tenez-vous bien, les fantômes voyagent dans des tuyaux, se téléportant de la banlieue parisienne au Texas, en passant par Tokyo. Pour héros, un bon loser qui se fait entuber sur le dark web : quelques milliers d'euros pour un sabre japonais, un fake en réalité. Ni une ni deux, notre karatéka bancal, gagné par le courroux, a bien l'intention d'aller se faire justice lui-même au pays des méchants yakuzas, des tendres sumos et de la belle Yukiko... Méprisable Hervé Ply, tu le sauras désormais : la littérature est plus forte que le kung-fu ! J'ai bien ri face à tant d'action échevelée, de personnages baroques et de péripéties guignolesques. Le début du roman est tonitruant, avec le méprisable Hervé Ply, et

Circonstances éxténuantes, Mix ô ma prose (Cactus Inébranlable)

 Quand t'es fatigué de lire et d'écrire, quand tu n'as plus le temps, il reste heureusement Les p'tits cactus (# 81) du Cactus Inébranlable. Aphorismes, jeux de mots, p'tits détournements, coups de canif, poésie inquiète et fête des mots, nonante nuances de circonstances seront le parfait coup fouet pour rebooster une journée d'hiver passée à comater. Mix ô ma prose a tout compris de la modernité : nous ne sommes pas fatigués, nous sommes érodés, et quitte à se faire mettre, autant le faire en scène. D'ailleurs, l'être humain fait bien trop de concessions. Alors, c'est bien connu, "Les concessions / C'est pour les concessionnaires". Alors voilà, je vous le dit de but en blanc, cher Cactus et peuple du Cactus, "J'aime beaucoup ce que vous défaites" car la performance, d'accord, mais la fête d'abord. Et les défaites ne sont-elles pas les plus belles, hein ? Parce qu'il est beaucoup question de pertes et de salles

Le Magasin de jouets magique, Angela Carter (Christian Bourgois)

  Le Magasin de jouets magique  de Angela Carter – Collection Titre. Christian Bourgois Éditeur – avril 2018 (roman traduit de l’anglais – UK – par Isabelle D. Philippe. 304 pp.  LdP . 8 euros.)   «  L’été de ses quinze ans,  Melanie  découvrit qu’elle était faite de chair et de sang  ». Cette phrase liminaire du roman  Le   Magasin de jouets magique  dévoile aussi bien sa protagoniste que le cœur de son propos. Le deuxième roman de la Britannique Angela Carter – par ailleurs autrice des phénoménales  Machines à désir infernales du Docteur Hoffman  – narre en effet l’initiation de son héroïne aux mystères d’Eros («  la chair  ») et de Thanatos («  le sang  »). En "bonne" sadienne – p ar  ailleurs essayiste, Angela Carter est l’aut rice  de  La Femme sadienne , une réflexion féministe sur l’œuvre du divin Marquis, publiée en français chez Henri Veyrier   – elle lie plus qu’étroitement les découvertes de la sexualité et de la mort par  Melanie . C’est ainsi aux instants mêmes d

J'envisage l'impossible, Arthur Navellou (Iconopop)

 J'envisage l'impossible, comme faire mes cartons fissa et emménager à Chartres. Non, sérieusement, c'est un peu la phrase qui m'est venue à la fin de ma lecture. Un bouquin de poésie qui te donne envie d'aller te promener (déambuler plutôt ?!) dans Chartres, ça ne court pas les rues. Autrement dit, Arthur Navellou n'est pas un vendeur de navets mais un poète des pavés, des places abandonnées, des lieux disparus à réinventer par les mots, qui n'oublie pas d'incarner les souvenirs par les pierres, et les personnages par les anecdotes. J'envisage l'impossible est de loin le recueil Iconopop qui m'a le plus séduit jusqu'à présent. Une poésie fine et accessible, sobrement touchante, comme a pu l'être celle de Victor Pouchet dernièrement dans La Grande Aventure . La grande force de ce recueil, à mon sens, c'est ce flot de malade, d'une simplicité absolue. Le texte coule et roucoule sur la page, chante sa petite musique urbaine un

Le désespoir, avec modération (Le Cactus Inébranlable)

 Je découvre un auteur et un éditeur dans le même élan : Paul Lambda et le Cactus Inébranlable. Un bon bouquet bien touffu, pas ordinaire, qui pique un peu beaucoup. Avant d'y aller mollo sur la win avec Christophe Esnault et Lionel Fondeville, une petite pause poétique avec Paul Lambda et ses aphorismes jaillis d'un délicieux pot aux mots. Avec lui, le désespoir est doux et drôle, 65000 signes de poésie espaces compris où les mots finissent par se jouer de nous... Si ta vie est triste et morne, le désespoir te redonnera un coup de fouet. Adieu solitude et ennui, des bouffées d'amour vont te submerger au coin d'une table, entrecoupées de quelques vertiges galactiques et de silences qui en disent long sur le bruit ambiant. Quelle posologie ? Tout le temps et jamais, quand tu veux, quoi. Aux toilettes ou avant de dormir, entre deux couches ou avant la partie de squash, n'oublie pas de bien caler ton exemplaire dans une poche de pantalon ou de short. Mais pas trop au r