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Ultramarins, Mariette Navarro (Quidam)

J'ai d'abord lu une dizaine de pages d'Ultramarins, à la fin du mois d'août. Puis j'ai posé le livre dans un coin, avant de le reprendre un mois plus tard, devant l'afflux des critiques positives. J'avais dû manquer un truc. Et bien m'en a pris. J'aurais dû m'installer confortablement et prendre mon temps. Car il faut entrer dans l'univers de Mariette Navarro à brasses lentes, observer et attendre. Et peut-être trouver la lumière, sur une île ou dans les abysses. Je crois savoir pourquoi j'ai vite abandonné ma lecture la première fois, c'est un défaut de lecteur et de commentateur. J'ai voulu comprendre dans l'instant les intentions narratives de l'auteure. Erreur ! Grosse erreur ! C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Plutôt se laisser bercer, laisser venir et noter (ou pas) ce qui se produit. Accueillir et accepter le changement. Voir ce que le texte remue en vous. Je vous parle de sensibilité, mais impossible pour moi d'avoir une autre approche que cérébrale, concentré sur l'écriture et ses glissements (oui, je sais, mon billet est plein de contradictions). L'histoire est simple : un cargo part en mer, avec vingt membres d'équipage. Une halte au milieu de l'Atlantique, les marins sont nus et vont faire trempette au milieu des requins. Quand ils ressortent, ils ne sont plus vingt, mais vingt-et-un ! Qui est cet homme ou cette femme invisible, celui ou celle qu'on n'a pas vu au moment d'embarquer ? Bizarre, bizarre...

Oui, tout est bizarre dans ce livre et ne cherchez pas nécessairement un sens ou une morale, ni même des intentions. Il faudrait plutôt accueillir le changement, la phrase dans ses étrangetés, les mots dans leur flou et leur flot. On ne sait jamais très bien où l'on plonge, où l'on marche dans ce cargo à la géographie labyrinthique, peuplé de fantômes et d'humains entre deux eaux. Oui, c'est ça, entre deux eaux. Ou entre deux terres : "Il y a les vivants, les marins et les morts". Première phrase d'un texte de 140 pages qui décrit des marins rejetés par la Terre, mais incapables de s'en abstraire totalement. Comme aimantés par la vie terre-à-terre. Ils ont pourtant ce besoin vital de partir loin, quelque part au bord du néant (dans le néant ? le vide ?) et, dans le même élan, de revenir. L'eau liquide face à la terre ferme. Leur vie tiendrait, et le livre dans un même élan, à cette tension entre l'ancrage et la dérive, les amarres et le départ, entre l'exil, qui est espace de désir, appétit pour l'exotisme, pour l'autre, et la soif de liens tangibles, qui unissent et ramènent à la vie. Il faudrait disparaître et se dissoudre, pour renaître et exister vraiment. Une question de passage et de transformation à travers cette fable ou cette expérience initiatique — on ne sait pas trop —qui agit comme une prise de conscience. La narratrice-capitaine s'interroge sur ce père, les souvenirs, les rumeurs remontent, et c'est tout son corps, soumis à de nouvelles informations, qui réagit. On y perçoit la mutation des matières, des corps, le désir de rivages qui est aussi un désir de lisières et de retour à soi, au vrai moi. Besoin de lenteur, de repos, de magie dans les bouillons, de disparaître dans les remous.

Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus.

J'ai vu ce livre comme un miroir et une parenthèse, un songe et un rêve, le point de départ d'une nouvelle réalité à la lisière du fantastique. De légers glissements, de légers dérèglements qui, mis bout à bout, produisent un nouvel espace-temps dans lequel les acteurs —capitaine, cargo, marins, poissons, corps —prennent leur autonomie. Mais une machine est-elle seulement capable d'avancer toute seule ? Et si la main de l'homme disparaissait ? Le livre pose des questions intéressantes sur le devenir-homme, prisonnier de la machine, qui aurait légué sa survie aux chiffres et à des mécanismes incompréhensibles. Le travail aliénant et notre liberté dans les mains du démiurge industriel. La question du choix et du libre-arbitre : choisit-on vraiment de partir à l'autre bout du monde ou n'est-ce qu'une illusion de plus ? L'homme 21 et la capitaine nous offrent deux regards intéressants à ce sujet. Et si notre moi réel n'était, au fond, qu'un passager clandestin permanent ? Un invisible bien réel ? Tapi là, au fond de nous, au fond des mers. Un fantôme prêt à attraper votre âme et à agir en pilote automatique ? 

Vide, vertige... certains passages de ce livre, notamment quand il révèle des mutations, fait éprouver physiquement des sensations abyssales. Pour vous donner une idée, ça revient à imaginer deux secondes les limites du ciel. Vertigineux, hein ? Même chose dans ce roman, mais côté bas-fonds. Une véritable ivresse de vide, la volonté de se jeter dedans (rappelez-vous Kundera). Ultramarins a un côté flippant et mystérieux, mais aussi apaisant et libérateur. Le temps s'arrête, suspendu aux transformations des matières et des désirs, stase étonnante dans cette rentrée littéraire. D'autant plus que l'écriture de Mariette Navarro est vraiment originale, bizarre, neuve. J'ignore comment elle fait et je suis bien en peine d'en parler précisément mais cette langue dit sans dire, fait sentir sans jamais se livrer totalement. Aucun calcul, on le sent, mais une façon de chercher dans la phrase, et de produire, surtout, une nouvelle réalité, celle qui nous échappe, celle obstruée par la mémoire, la conscience et la routine des habitudes. Créer aussi un outre-monde pour de lumineux ultramarins (ne me demandez pas à quoi ressemblerait cet outre-monde, hein). Serait-ce le Purgatoire ? Non, trop sacré...

C'est un livre troublant et totalement Quidam, exigeant par son ambition littéraire, où chaque phrase dit le monde comme nulle part ailleurs, un monde plus grand que les mots. Qui fait prendre un sens interdit au cours des choses. Un livre surprenant, dynamique et charnel, organique et braque. Au mystère insoluble. Un passionnant voyage immobile, liquide et vaporeux. Allez, plongez, flottez ! Et dérivez en toute (in)conscience...

                                                                                                                                                                     

Ultramarins, Mariette Navarro, Quidam, août 2021, 146 p., 15€

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