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Matthieu Jung: principe de précaution

Bonjour à tous drogués de l'Internet, place aujourd'hui à un auteur dont le fabuleux roman est passé complètement inaperçu lors de sa sortie en février 2009. Et pourtant, vous aurez là entre les mains, une véritable pépite d'analyse sociétale sur la classe moyenne d'aujourd'hui, ses codes, ses valeurs, ses habitus et son parler : une sorte de ventre mou privé d'aspérité, constitué de gens comme il faut, veules, lâches, hypocrites, sans ambition, incultes, incapables de poser un regard éclairé sur ce qui les entoure et noyés dans la pensée unique. Dans notre société du paraître, où les dérives sécuritaires et totalitaires sont monnaie courante, Saint Matthieu Jung ausculte la manière dont les pouvoirs publics fabriquent le sentiment de peur pour mieux asservir les populations et servir leurs ambitions (politiciennes ou autres). Variations aussi sur le désenchantement, le capitalisme sauvage, l'échec de l'intégration, l'assistanat généralisé, Principe de précaution est une furieuse et grinçante analyse de notre époque. Résultat de la pensée bisounours, la société actuelle produit du vide existentiel et sacrifie le réel sur l'autel de la peur collective. Évidemment, en lisant Jung on pense à Houellebecq et à son écriture à plat, extralucide. 

Implacable et incroyablement percutant, avec une fin en trompe l’œil pour ce père de famille bien trop normal. Jung joue sur les différents niveaux de langages à la perfection (le parler jeune, le parler banlieue, le parler trader avec la précision bluffante de l'entomologiste). Roman politique et social, très drôle mais aussi effrayant, Le principe de précaution est un des grands livres de 2009, injustement ignoré. Quel dommage. Une fois commencé, impossible de le lâcher. C'est fort pour un livre qui parle des classes moyennes françaises!

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Catastrophes, Pierre Barrault (Quidam)

 Vous lirez ici ou là que ce livre est maudit, vraiment maudit j'entends. Et bien croyez-moi, je crois que c'est une chance, c'était son destin de paraître en avril 2020 et en novembre 2020. It is what it was supposed to be , la célèbre antienne de la série Lost . Avec Catastrophes , on est sûr de ne pas être dans la posture promotionnelle. Plutôt dans le trou noir sémantique et narratif, l'anomalie verbale, la circularité temporelle, le Grand Absurde qui  fait sens. Ce livre est à lui seul sa réalité parallèle, démultipliable à l'infini, défiant toutes les lois du paysage littéraire. Dans la série Lost , on voyait des ours polaires s'exciter sur une île tropicale. Chez Pierre Barrault, le sosie de François Berléand se masturbe avec des orties, tout nu, et finit assassiné. S'ensuit une classique scène de ménage. Bah oui, Pierre et Claire ne progressent pas toujours au même rythme, peinent à s'entendre sur une allure commune. De décalages en déviations, d

Les Présents, Antonin Crenn (Publie.net)

 Il pourrait s'agir dans Les Présents d'une promenade dans le temps et les couloirs de l'existence, à travers des présences plurielles jamais claires, fixes ou définitives. Les présents, ce sont des horizons narratifs et des potentialités d'histoires. Comme des virtualités infinies, inattendues. Ce sont aussi ceux que la mémoire rend présents, fait revivre, malgré les omissions et les erreurs, les trous volontaires ou inconscients. Se rappeler des personnes, c'est aussi et d'abord se remémorer leurs lieux, là où ils ont vécu et marché. C'est peut-être la dimension qui m'intéresse le plus dans le travail d'Antonin Crenn, son rapport clinique aux architectures, aux détails urbains, aux décors incarnés de nos vies. C'est que la fiction a besoin d'un cadre pour exister. Pour son second roman, après L'épaisseur du trait , Antonin Crenn revient avec son écriture légère en apparence, toujours douce et tendre, sorte de jolie musique de l'éto

Grotte, Amélie Lucas-Gary (éditions Vanloo)

Le pouvoir de la grotte, la force de la caverne. Ça me rappelle Platon, une allégorie marquante de ma jeunesse. Amélie Lucas-Gary lui emboîte le pas en exploitant tous les ressorts symboliques dans une fantaisie très plaisante, échevelée, maline. Le lieu de l'éternel retour, un habitacle de l'éternité, un endroit à l'abri du monde, en retrait croit-on, où il se produit des phénomènes bizarres. Un gardien qui couche avec la femme du Président, enterre le petit-fils d'Hitler, découvre la source d'éternité et croise un célèbre terroriste du 21e siècle... A l'occasion des 80 ans de la découverte de la grotte de Lascaux, les éditions Vanloo ont réédité le premier roman de l'auteure Amélie Lucas-Gary, à peine un roman d'initiation, mais plutôt une satire politique cocasse et loufoque qui creuse le potentiel énigmatique, métaphysique, électromagnétique, psychologique de la grotte, entre foi et science, réel et fictions. Le narrateur, gardien pluriséculaire du t

Ce qu'il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de livres)

 Bon, dès qu'on me parle de la Horda Frenetik, mon coeur fond, c'est comme ça, ça me rappelle ma jeunesse. Oui, on l'oublie trop souvent, même dans les fratries, on se tape sur la gueule de temps en temps, entre Boys et Tigris, entre fachos et gauchos. Mais Fus et Gillou, eux, sont deux frères fusionnels, plus soudés que jamais depuis la mort de leur mère. Et puis la Horda de Saint-Symphorien a fini par être dissoute. Comme Fus, fils un peu désintégré, qui s'est perdu en chemin sur les sentiers de l'idéologie. Ou alors il a juste rencontré les mauvaises personnes. Pourtant, Fus, c'est un bon gars, le fils que tous les parents rêveraient d'avoir. Prévenant, gentil, sympa, jamais un mot de trop, prêt à filer un coup de main pour les potes en galère. "Est-ce qu'on est toujours responsable de ce qui nous arrive ?" Vaste question qui hante le bouquin. Allez, j'me mouille dans les eaux normandes, c'est du 50-50. La faute à pas de chance, ou à

De parcourir le monde et d'y rôder, Grégory Le Floch (Christian Bourgois)

Après un fabuleux premier roman dont on avait abondamment parlé sur L'Espadon, c'est peu dire qu'on attendait avec joie et fébrilité le nouveau livre du talentueux  Grégoy Le Floch . Allait-il confirmer ? Que peut-on écrire après un livre aussi fascinant et maîtrisé ? Curieux de voir comment son écriture allait s'adapter à une nouvelle ambiance. Dans De parcourir le monde et d'y rôder , voyage en roue libre ou errance en plein chaos, on retrouve un héros en crise — que la société qualifierait de fou — et cette prose sinueuse qui a fait du rythme son mantra. Ce livre méandreux, à sa façon détournée et toujours ambiguë, traque la possibilité d'un sens toujours en fuite. Comme ce personnage, qui tente d'une façon ou d'une autre d'échapper à un truc qu'on ne comprend pas au début. Il faudra attendre les quatre derniers mots. Cette chose de forme ovale, dure, molle et visqueuse, que le narrateur trouve dans la rue et qu'il est incapable d'

Les Singes rouges, Philippe Annocque (Quidam)

 Les souvenirs sont flous. Floutés par la mémoire, la distance à la sensation. Les lieux alors pour les fixer, leur donner un ancrage. Encrer. Des noms de rue, des prénoms, des écoles, des paysages. Pour se rappeler tant bien que mal, le narrateur invoque un fait, une anecdote, un mot, une expression pour recomposer l'image. Une "tignasse", une "paillasse", du "crin" ou du "foin". En une série de vignettes, comme on tourne les pages d'un album photo, le narrateur ravive une époque intime qu'il imagine par ses phrases et les paroles de sa mère, plus qu'il ne la vit, à travers le parcours d'une jeune fille passée dans la jungle de Guyane ou dans une école de Fort-de-France dans les années 1930. Des allers-retours entre les pays et les identités au miroir des milieux, des contextes et de réflexions personnelles. Les couleurs de peau changent avec leur perception et les regards, la sensation d'un temps qui passe finalement tro

La Trajectoire des confettis, Marie-Ève Thuot (Éditions du sous-sol)

 En voilà un bouquin intéressant (rien de méprisant dans ce terme, chère Marie-Ève), non pas qu'il soit parfait — ce n'est d'ailleurs pas ce que je demande à un texte —, mais par sa façon de donner à penser sur des thèmes franchement risqués. Parler des sentiments, du sexe et de procréation, dans un même élan, relevait à mon sens de l'exercice de haut-vol. Comme résoudre une équation impossible. J'ai donc peut-être autant de réserves à émettre que de compliments à faire pour cette brique de 620 pages venue du Québec. Alors d'abord, on dit merci à l'éditeur qui prend le courage de publier ce premier roman avec une telle pagination, en saluant les choix de mise en page, de la taille de la police aux interlignes. Même si j'entends et comprends bien les contraintes d'un éditeur, j'ai lu bien des livres récemment qui sacrifiaient le confort de lecture. Ici, avec 620 pages qui font la part-belle aux dialogues, la mise en forme laisse respirer le texte.

Le Coeur synthétique, Chloé Delaume (Seuil Fiction & Cie)

 J'ignore qui est l'attachée de presse de Chloé Delaume pour ce Coeur synthétique mais elle a dû bien se marrer en le lisant. Adélaïde l'héroïne, 46 ans, attachée de presse d'une maison d'édition qui vise pas moins que le Goncourt et fraîchement divorcée d'Elias, s'ennuie à Paris. Déprime. Désespère. Se morfond. Sa vie est déjà finie dans une ville où les loyers sont prohibitifs. Comme morte à l'intérieur, un coeur en mille morceaux. "La régression la guette" car elle "devient un produit obsolète". Mais elle l'a choisie. En couple, elle s'ennuie, c'est comme ça. Elle n'a rien à reprocher à ses ex. La faute à la vie, à ce désespérant et aliénant besoin d'amour, de sexe, de nouveauté. La séduction est un marché qui obéit à la loi de l'offre et de la demande. Plus de femmes que d'hommes à Paris dans sa tranche d'âge. Et ils meurent plus jeunes. Et Adélaïde refuse la famille, ne veut pas d'enfants. Alo

Le Dormeur, Didier da Silva (Marest éditeur)

 "Ptn 4 Minutes d'arbres". En sérieux critique, je suis allé faire un tour sur YouTube pour visionner ce dont Didier da Silva parle dans son livre, le court métrage de Pascal Aubier — l'adaptation cinématographique du Dormeur du val de Rimbaud (1870) —, en réalité une merveille de plan-séquence de 9 minutes et 22 secondes, intitulé le Dormeur (1974). On y voit des arbres, donc, et un paysage du Sud — ou une caméra qui vole, s'envole et atterrit. Le Dormeur est à la fois l'exploration d'une époque, l'autopsie des conditions de réalisation d'une oeuvre et le récit d'une fascination. On retrouve dans ce récit la plume aérienne de l'auteur ( Dans la nuit du 4 au 15 ), joueuse et vagabonde, passionnée par son sujet, qui aime naviguer au gré des idées, qui enquête pour mieux comprendre d'où lui vient cet enchantement pour ce film qui n'existe dans la tête de presque personne, tombé dans l'oubli :"Un volumineux dictionnaire du c

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit)

 Un salutaire anniversaire en enfer, c'est la proposition toute sympathique du gars Mauvignier. J'étais resté à quai avec son roman Dans la foule. Un bail plus tard, quatorze ans en réalité, je tentais à nouveau ma chance, sans rancune. Un film n'a cessé de se rappeler à mon bon souvenir pendant la lecture. Le Funny Games de Michael Haneke en 1997, où surgissent deux étranges voisins dans une belle maison de campagne. Ils ont des gants blancs et ils vont humilier la famille dans une tension croissante. Une nuit d'horreur qui vous retourne l'estomac. Histoires de la nuit ne me semble pas trop éloigné avec son ambiance irrespirable. Ça commence par un chien égorgé, appâté par un bout de viande comme le gamin est attiré par les carambars. Une campagne bien paumée ensuite, La Bassée, un lieu auquel on ne prête guère attention quelque part entre Seclin et Carpentras. Un corps de ferme, une artiste originale, Christine, qui reçoit des lettres de menaces, Patrice le bedon