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Articles

Affichage des articles du 2022

Black-Label, Léon Gontran Damas (Gallimard Poésie)

 Poète de la "négritude" aux côtés d'Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas dévoile une parole de combat, libre et parfois tendre aussi dans ce recueil de poèmes qui puise son énergie dans la succession des exils, "intérieur" et géographique", nous dit la notice de Sandrine Poujols. Des chants révoltés, une parole qui devient incantatoire au fil des vers, des idées, des coups portés "à sa qualité de nègre". Une poésie de lutte et de plaintes au goût de whisky, complaintes éthyliques mêlées de désespoir, ruisselant sur le zinc d'un bar, refrains déchirants d'une humanité perdue. Lui le Guyanais, frère africain qui embrasse la condition de déclassé en s'adressant à ses aînés, par leur voix démultipliées. Cri du coeur blessé, cri de l'intérieur, hymne des répudiés, Black-Label déverse ses gouttes de souffrance sur un monde parfois aveugle à la dignité de l'être. On aime beaucoup la fureur déployée ici, qui no

Restons bons amants, Virginie Carton (Viviane Hamy)

 Il est parfois des bouquins qui vous tombent dans les mains (mais ne vous tombent pas  des mains) sans savoir pourquoi. Ça nous arrive souvent en ce moment. Un roman acheté par le plus grand des hasards, sûrement une question de titre que j'ai trouvé très malin, et de libraire persuasive. Mais pas une question de couverture, oh non. Ni même son sujet qui avait tout pour me faire fuir. J'en étais resté à Flaubert et Proust dans ce domaine.  Restons bons amants , donc, signé Virginie Carton, évoque le plus vieux sujet du monde qui, encore et toujours, fait tourner les consciences en boucle. Soit l'amour, le désir, les sentiments, l'amour-passion, le triangle amoureux. Une histoire diablement simple, pour un roman vif et très court. On suit les pas d'Hélène, jeune femme de 23 ans, moderne, sûre de son désir mais pas toujours de sa direction. Une femme qui a deux hommes dans sa vie. Un mari qu'elle aime sincèrement, et un amant qu'elle désire sincèrement, un c

Et elles se mirent à courir (éditions du Volcan)

 Voici des vers qui m'ont donné envie de courir aux côtés de Julie Gaucher. Et pourtant dieu sait que je déteste ça, courir. Mes jambes, mes genoux, mes mollets n'aiment pas. À l'Espadon, vous le savez, on est plutôt vélo. Mais, rien de grave, puisque la poésie est là pour nous unir, nous réunir le temps d'un run, d'une nage, les fesses bien posées sur les gradins. Oui, trois parties pour ce recueil (Courir, Nager, Dans les gradins) dont les poèmes font la part belle aux femmes, aux femmes dans le sport. L'autrice, Julie Gaucher, universitaire et spécialiste de la place des femmes dans le sport, s'était déjà fendue d'une belle somme sur le sujet aux éditions du Volcan ( De la femme de sport à la sportive , une anthologie, 2019). Disons-le d'emblée, il est rare d'écrire sur le sport, encore plus des poèmes, et des poèmes qui parlent des femmes dans le sport. Elle-même sportive, Julie Gaucher fait d'un matériau intime une expérience universelle

Mécanique d'une dérive, Dominique Porté (L'Antilope)

 L'auteur, Dominique Porté, est âgé de dix ans lorsqu'il voit le film Kapò. Des films, des lectures, des visites et des rencontres vont ensuite faire naître en lui un besoin obsessionnel, "le désir intense de comprendre". Il écrit, page 162 : "(...) j'étais constamment envahi par une curiosité que plus tard quelqu'un qualifia en fait de rien moins que cynique : la curiosité du naturaliste qui se retrouve transplanté dans un environnement qui est effroyable mais nouveau, effroyablement nouveau." Au fil de ses recherches aiguisées par une curiosité toujours plus grande, une fascination émerge pour la figure de Chaïm Rumkowski, désigné en octobre 1939 chef du ghetto de Lodz par les nazis. Il doit y organiser la vie, mettre en place une administration pour répondre aux besoins élémentaires. Une figure du mal se dessine, avec ses banales contradictions. Faire le jeu de l'ennemi tout en protégeant les siens. Hanté par les faits, les personnages, les po

Attaquer la terre et le soleil, Mathieu Belezi (Le Tripode)

 Pour justifier la colonisation, les puissances européennes ont invoqué la "mission civilisatrice". Il fallait élever, éduquer les ignorants, arpenter et s'approprier les terres riches et convertir les dominés. 1830, la France se lance dans la conquête de l'Algérie. C'est ce moment que choisit d'explorer Mathieu Belezi dans Attaquer La Terre et le soleil , à partir du point de vue des victimes, des bourreaux et nous, lecteurs, spectateurs du désastre à l'oeuvre, barbarie sans nom. On y suit le quotidien des colons, la mort, les maladies, la chaleur étouffante, les razzias, les massacres. In fine , l'infinie violence de la conquête couplée à sa vanité, son absurdité, sa brutalité. C'est une histoire de la folie des hommes, d'un défaut d'humanité. Par la force, militaires et prêtres vont croire apporter par-delà la Méditerranée civilisation et progrès. Peu de points, une ponctuation réduite à la portion congrue, des bribes de dialogues et une

Démo d'esprit, La Dactylo (Verticales)

Une Démo d'esprit, des mots et tu ris, comme une tuerie à l'écrit. Merci aux éditions Verticales de penser à ceux qui ne fréquentent pas les réseaux sociaux. L'aphorisme a de beaux jours devant lui sur les réseaux, mais il est tant consommé, à la chaîne, qu'il finit par accumulation à en perdre sa saveur. Comme noyé, invisibilisé. Il a besoin de temps, et nous avec, pour produire son effet. Aussi bref qu'il soit, l'aphorisme mérite que nous, lecteurs, nous nous pausions un instant, avec un livre, pour l'écouter et l'apprécier à sa juste valeur. En retrouver la fraîcheur. J'avais croisé ici ou là ces aphorismes posés, au pochoir, sur les murs de nos villes chéries. Du street art, de la poésie, des punchline, des mots d'esprit et de l'intelligence dans ces jeux de lettres savoureux, regroupés dans un petit recueil tout mignon où se côtoient photos, aphorismes autres prismes, et poèmes-miroirs. Vous les avez sûrement croisés, vous aussi, au te

Fantaisies Guérillères, Guillaume Lebrun (Christian Bourgois)

 Let me tell you, this novel is not a bullshiterie, mais alors pas du tout. C'est même un fucking bon roman ! Avec des English, des grenouilles, des Bourguignons et la meilleure d'entre nous, Jehanne notre sauveuse, notre guérillère aux visions spectrales qui n'entrave pas grand-chose aux bibleries. Jeanne qui sculpte elle-même son mythe. Comprenez bien, cher Guillaume Lebrun, j'ai la comprenette difficile. Alors au début, t'entraves pas tout, le temps d'installer ta teste dans la lecture. C'est Yo qui parle, et qui nous parle, d'un élevage de Jehanne pour bouter vous savez qui, et sauver et le royaume et le roy de France. Plus tard, c'est Jehanne. Jehanne qui, parmi une dizaine de Jehanne de la Knight Academy, a été reconnue entre toutes pour bielle et grande mission. Et Jehanne, "bien au-dessus du lot genré", en a dans le heaume, "Hardie à la lutte", "Dévorante à mains nues", "Druidesse parmi les Druidesses".

Éloge de l'imperfection, Hassan Wahbi (Al Manar)

 La poésie de Hassan Wahbi, professeur au Maroc, est une modeste lumière dans une nuit sans rivages, mais pas sans étoiles. Elles veulent briller dans une moitié de connaissance, au pays du non-savoir, dans une ignorance heureuse et salutaire. Il faudrait saluer nos failles, nos manques, là où rien n'est achevé et là où le destin choisira pour nous car trouver, c'est toujours trouver ce qu'on ne cherchait pas, ce qu'on n'osait pas chercher. C'est bien connu, c'est en ratant la cible qu'on touche le centre, souvent. Éloge de l'imperfection comme une ode à nos caresses manquées, à nos souffles inachevés. Hassan Wahbi procède par petits chemins et petites branches qu'il sème sur des sentiers inconnus. Il existe un monde caché, invisible mais bien réel, celui du possible des possibles que la force des habitudes est impuissante à étouffer. C'est là, juste là, dans les mystères et les énigmes, les signes ennuyeux d'un alphabet répété qui, pourt

Not Love Perhaps, A.S.J. Tessimond (Faber Finds)

 Maybe, it is not love. That is the repeated or nagging question of those selected poems by Tessimond. Little miracles of sweetness and wit in these texts, reflecting the haunting condition of lovers, cats ("no less liquid than their shadows") and stairs. Do you love me or not ? Is it passion or just boredom ? Our lovers love chatting after attempted escape from love. Tessimond may not be the most famous poet on this Earth and it is a pity for his work is deliciously sensitive and funny, the kind of giving you fun and making you smarter. Yes, it is possible to entertain yourself and reflect without hassle while reading poetry. Of course, it deals with love to embrace more than just love. It is about our failures as lovers, our vulnerability when it comes to feelings. We are haunted and obsessed with the figures of perfection, we still believe the charming prince will save us, and fill in all the gaps but animals like humans are deaf. We talk but don't listen, we have the

Les Corps solides, Joseph Incardona (Finitude)

 Ça commence souvent bien un bouquin de Joseph Incardona. On se laisse prendre au jeu d'une écriture simple, fluide et agréable, le temps de poser le contexte et les personnages. On va droit au but, ça file et ça surfe. Puis, assez rapidement, le plaisant tourne à la caricature simpliste. Une femme, veuve mais battante, et son enfant, Léo, fan de surf, vivent sur la côte atlantique, dans un mobil-home, sans le sou. Juste le surf pour oublier une vie de merde. D'ailleurs, la mère est une ex-championne qui fait son deuil en fumant des joints. La dame tient une rôtisserie mobile qui perd de l'argent. Il y a des traites à payer, des prêts à rembourser et, cerise sur le gâteau, le fils est harcelé puis agressé au collège par un certain Kévin, qui se trouve être le fils de Charlotte avec laquelle travaille Anna, la mère de Léo. Puis il y a cet accident de la route, la rôtisserie out, l'assurance qui ne remboursera pas à cause du joint fumé juste avant. Rien ne va et ce n'

Carla on my mind, Cyril Montana (poche, J'ai lu)

 La rupture amoureuse mène tout droit au vol de vélo en ville ou à l'hôpital psychiatrique. Ça peut vous conduire aussi sur un bateau-mouche à délirer en compagnie de charmants invités qui veulent votre peau. Carla, c'était sa drogue, sa dépendance, son trauma, sa transe... Cyril Montana écrivait en 2003 sur le sujet le plus rebattu au monde, l'amour et ses tracas, les sentiments et leur fin, bref le chant de l'impermanence. On s'aime et on se quitte, on se rencontre et on va rompre. Etats d'âme d'un trentenaire sous forme de romance nerveuse, Carla on my mind décrit les affres de l'abandon, de la solitude et cette putain de boucle mentale qui assaille quand on vient de se faire larguer. L'obsession, le délire, la descente aux enfers en apnée, un manque impossible à combler. L'amour est un salaud. Pas de renaissance, juste une profonde léthargie mi-amusée mi-désespérée, une dépression mélancolique parfois contemplative. Torpeur angoissée, joie d

Le Coeur arrière, Arnaud Dudek (Les Avrils)

 Toujours un plaisir de retrouver la plume d'Arnaud Dudek ( Laisser des traces , On fait parfois des vagues ), encore plus quand le sujet est un appel à s'envoler. Et pour cause, Victor, jeune garçon timide au physique ordinaire, a quelque chose en plus. Un talent rare pour le triple saut, une agilité, une impulsion peu communes. Touché par la grâce mais plutôt ignorant de son potentiel, Victor va peu à peu se prendre au jeu de l'entraînement, des compétitions, des médailles et des records avant de buter sur un entraîneur un chouïa névrosé qui va lui faire perdre toute envie de tomber amoureux et de gagner des titres. À quoi bon le sport de haut niveau ? Aliénation, blessures, brimades, la vie d'un sportif pro n'est pas de tout repos... Moi aussi, Jonathan Edwards m'avait fasciné à son époque. Champion en tout (olympique, mondial, européen), le kangourou britannique avait su, par ses bonds venus d'un autre temps, attirer les projos sur sa discipline un brin

La vie poème, Marc Alexandre Oho Bambe (Mémoire d'encrier)

 Je crois qu'il n'aimerait pas, mais je pourrais tout à fait élever une statue à la gloire de Marc Alexandre Oho Bambe, à sa poésie vibrante, à son énergie et à ses tempos qui nous rendent heureux. Ses chaloupés de mots, sa danse de vers libres et libérés, sa musique envoûtante. Peu de recueils me donnent autant de joie, de plaisir et de bonheur que ceux du poète. La vie poème , c'est une chanson qu'on entend à jamais, du rap cadencé, du spoken word, du zap peace and fun et du tip top. Ça tape et ça claque, ça clame et ça slame à Grand-Bassam, ça chaleur et ça one love. Du sens et de l'engagement sur le fil d'une humanité fragile, au carrefour de l'intime et de l'univers sel.  Volontiers lyrique et fraternel, Capitaine Marc déroute pour s'adresser à ses frères humains, ses soeurs de destin, en poète qui donne de son corps, coeurs et âme, dans le feu de la foi, dans la loi du peu qui donne beaucoup, au firmament de nous m'aime, pour l'ivresse,

Totalement inconnu, Gaëlle Obiégly (Christian Bourgois)

 Bon, bon, bon... que dire de ce bouquin qui n'est pas tout à fait un roman, même pas une enquête, mais une succession de pensées sur la vie et le regard qu'on pose sur elle ? Il est question d'une hôtesse d'accueil qui entend une voix lui donner des instructions. Eh eh, mais oui, elle est possédée cette petite dame ! Et elle va tenter de se déposséder par le langage, ou un truc comme ça. On lui dit qu'elle va croiser des morts—les décès lui font toujours quelque chose, peut-être le ou un soldat inconnu, une importante affaire de déterminant, la beauté des fleurs moches, les façons de connaître par l'intellect ou l'intuition. On s'interroge beaucoup en compagnie d'Yvette et du soldat, de la mort et des images, des tombeaux. "Connaître ce que je ne connais pas", des présences dans l'esprit, vaste programme... Émerveillement ou escroquerie ? La vague impression d'un alignement de petites pensées, de souvenirs décousus où l'on appr