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Articles

Affichage des articles du 2019

Trois jours chez ma tante, Yves Ravey (éditions de Minuit double) ★★★☆☆

Avant d'attaquer la rentrée littéraire, une petite friandise de polar avec Trois jours chez ma tante  (paru en 2017, en poche ici) d'Yves Ravey, que j'ai découvert cette année avec Pas dupe, exercice de style truculent. Je voulais retrouver cet univers cocasse, ces personnages retors et pathétiques, cette écriture concise, blanche, faussement minimaliste.


  Autant être franc, on a eu l'impression de lire à peu de chose près le même livre, avec un pitch un peu différent. Rien de grave, c'est justement ce qu'on recherchait, comme discuter avec un vieux pote, un verre à la main. Les mêmes histoires que l'on se répète avec le sourire, sans jamais s'ennuyer. Ici, Marcello Martini habite en Afrique après avoir fui la France et y tient un dispensaire pour orphelins. Mais voilà, sa vieille tante fortunée qui vit en France dans une maison médicalisée de luxe, le convoque et lui fait savoir qu'elle met fin à son virement mensuel, en plus de le déshériter. …

L'épaisseur du trait, Antonin Crenn (Publie.net) ★★★★☆

Comme une géométrie de l'intime, L'épaisseur du trait nous embarque dans un Paris de fantasmes, une irréalité familière, suspendue, à la croisée des chemins et des plis, entre la quête initiatique du passage à l'âge adulte et la façon dont nous sommes habités par les lieux. Car tout part d'une idée un peu folle. Vous connaissez ces petits plans de la ville de Paris qui tiennent dans la poche, rendus illisibles par la volonté de tout représenter (ou presque) : impasses, passages, cités, villas, rues, allées, chemins, cours... Sans oublier la foisonnante toponymie abrégée ! Le format du papier comme facteur limitant, comme les nombreux coins et pliures qui coupent l'urbain. A tel point, parfois, que le plan les fait tout bonnement disparaître. Format pratique, "découpage rationnel" (un arrondissement sur deux pages) mais usage laborieux. Car rationnelle, Paris ne l'est pas. Alexandre vit dans un petit appartement à Paris, face à des tableaux suspend…

Cherbourg, Charles Daubas (Gallimard) ★★★☆☆

Un bon premier roman pour Charles Daubas, urbaniste de son état (une qualité), placé sous le signe bien commode du secret défense. Alors c'est quoi "Cherbourg" ? Dans l'inconscient collectif, une triste ville de France du bout du monde adossée à la mer, paumée comme Brest, dont le cœur bat au rythme des réacteurs nucléaires tout proches, au son du Redoutable, le vieux sous-marin fleuron de la marine française, et résonne de la gouaille résignée de ses pêcheurs de saumon. Mais ici, c'est surtout un bon thriller à l'ambiance lourde. Lourde de non-dits et on-dit, de rumeurs et de bruits, le tout balayé par un vent tenace mais capricieux. Cherbourg, c'est une histoire à suspense qui tient la barre avec fermeté sans dévier de sa ligne de flottaison.


   Un (non?) événement a eu lieu dans la rade de Cherbourg à l'été 2012. Une digue s'effondre en partie, causant la disparition de trois adolescents. Cette version vient d'un petit jeune qui a vu —…

Le train pour Tallinn, Arno Saar (La fosse aux ours) ★★★☆☆

Petit polar venu du froid, Le train pour Tallinn a comblé nos attentes de lecteur estival. Ambiance post-Guerre Froide avec, pour personnage central, un flic narcoleptique hanté par le souvenir de son père, Marko Kurismaa. Un Russe bedonnant, la soixantaine, vient d'être assassiné dans un train assurant la liaison Saint-Pétersbourg-Tallinn, après avoir avalé l'alcool local. Overdose, suicide, négligence, assassinat ? L'inspecteur veille au grain avec les moyens du bord... C'est-à-dire presque rien.


Je n'attendais pas grand chose de ce bouquin qui avait la saveur de mondes inexplorés. Mais avec cet éditeur, disons-le, nous n'avons jamais été déçus. Allez savoir pourquoi, j'ai toujours eu l'impression de me retrouver en Finlande. Peut-être à cause du froid, du ski de fond (le flic se rend au boulot à skis !) ou des noms et leur sonorité. Surtout en raison, je crois, de notre ignorance totale de ce pays. Qui peut me citer là, tout de suite, un célèbre …

Crevel, cénotaphe / Marc Verlynde (Abrüpt)

Au détour d'articles sur l'excellent blog La Viduité, on avait eu vent du petit éditeur suisse Abrüpt, une chouette maison qui s'organise "autour de textes qui s'agitent et se révoltent, s'altèrent en antilivres, s'échouent en partage". Un programme éminemment singulier et stimulant.Alors quand Marc Verlynde nous a proposé de parler de son essai sur L'Espadon, nous n'avons pas hésité une seconde. Non pas que que le surréalisme ou ses thuriféraires nous bottent plus que ça, soyons honnêtes. Mais la curiosité est mère de toutes les sagesses et s'instruire, pour nous, comme un mantra. Qu'importe les sujets, tout dépend de ce que l'on a à en dire et de la façon dont on le dit. Et là, l'écriture de Marc Verlynde, fluide comme un ruisseau, est un régal. Très loin des circonvolutions universitaires ou des facilités journalistiques, sans pourtant sacrifier l'analyse. A vous passionner pour les surréalistes et leur démarche.



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Vies conjugales, Bernard Quiriny (Rivages) ★★★★☆

Voilà un auteur qu'on avait découvert par ses nouvelles (Contes carnivores). Ses nombreuses chroniques dans le regretté feu Chronic'art nous avaient convaincus. Nous étions en phase, littérairement parlant. Joie, donc, de retrouver les dérapages fantastiques de Bernard Quiriny, dans ces nouvelles piquantes mâtinées de truculence barrée. Pas de place pour la logique, ou presque. Ou alors la logique d'un monde déformé, plastique, à même de vous révéler tout ce pour quoi il serait fascinant ou navrant. Le goût pour la surprise absurde et l'étonnement, l'envers d'existences pour lesquelles la routine confine à la mort. Vies conjugales donne un peu de saveur au réel, fait exister le sens là où l'habitude aveugle et la paresse endort.




  Ça commence fort avec le club des sédentaires. Fous rires assurés ; des Parisiens qui ont poussé jusqu'en Beauce et même à Rouen. Ou l'histoire d'un club fondé au XIXe siècle, avec ses rites et ses lois, ses règles…

L'Espadon en son menu été/hiver

L'Espadon, avec l'article consacré à Suicide de Mark SaFranko, vient de publier son centième article. On n'est pas peu fiers car il faut se donner du courage mais une aventure qui n'en est qu'à ses débuts, on l'espère. Et, comme chez tout chroniqueur sensé, les piles augmentent, le retard s'accumule. Mais pas de panique, les livres annoncés seront bien chroniqués, triturés, archivés et critiqués. Les sorties de janvier seront parfois chroniquées au cours du second semestre et même des bouquins de la rentrée littéraire trôneront bientôt sur L'Espadon. Incroyable, non ?
     Côté conseils lecture, ne manquez pas Suicidede Mark SaFranko, polar noir torturé ; En attendant Eden d'Elliott Ackerman, récit déchirant de fin de vie avec des sentiments absolus, à l'image de Nuits Appalaches de Chris Offutt ; le puissant Madame Julesd'Emmanuel Régniez, du Eyes Wide Shut en livre ; un petit récit politique haletant sur l'itinéraire d'un élu …

Suicide, Mark SaFranko (Inculte) ★★★★☆

Le crime comme miroir de nos fantômes, notre solitude à la lumière de nos ombres. Suicide interroge ce qui nous construit et nous délie, sur un fil entre nos pulsions macabres et notre désir d'empathie. Mais à l'image du récent Willnot de James Sallis, l'intrigue pour l'intrigue ou l'action pour l'action n'intéressent pas Mark Safranko. L'auteur préfère naviguer dans les eaux troubles du polar psychologique ou métaphysique. Mais on a bien un pitch : dans le quartier gentrifié d'Hoboken, entre le New Jersey et New York, une jeune femme vient de s'échouer sur le bitume sale après une chute de dix étages. Suicide ? Crime ? Maladresse ? Les hypothèses se multiplient alors que l'inspecteur en charge de l'enquête, Brian Vincenti, erre dans ces rues emplies d'histoires lugubres : viols, trafics, agressions. L'enquête va faire remonter tous les traumas de Vincenti : son couple est sur la fin et les souvenirs ravivent quelques obsessi…

L'Infinie Comédie, David Foster Wallace (L'Olivier) ★★★★★

Joie et honneur d'accueillir Grégory Le Floch (Dans la forêt du hameau de Hardt) sur L'Espadon. Il nous parle aujourd'hui d'un livre culte, L'Infinie Comédie, le grand-œuvre de David Foster Wallace.

Par Grégory Le Floch

L’Infinie Comédie, chef d’œuvre absolu ou vaste blague de 1300 pages ? Presque 20 ans après sa publication aux Etats-Unis, la traduction française parue en 2015 chez L’Olivier permet aux lecteurs français de découvrir ce mastodonte littéraire. Une chose est sûre, ce roman est l’œuvre d’un cerveau atypique – dérangé, diront certains. La structure même du roman a, en effet, de quoi dérouter. 150 pages de notes et errata émaillent le texte et forment à la fin du volume un corps à part entière qui nécessite presque un second marque-page tout en imposant un va-et-vient perpétuel au sein même du roman. Si le lecteur, désorienté par certaines notes comiquement superflues et absurdes, pourrait être tenté de faire l’impasse sur leur lecture, bien mal lui…

Equipiers, dans l'ombre de la Petite Reine, Grégory Nicolas (Hugo Sport)

C'est de circonstance, le Tour de France arrive à grandes roues et va en saouler plus d'un en juillet. Pas nous, fondus de la Petite Reine, férus de bitume et de cartes Panini. Entre deux romans, voici donc un ouvrage léger à lire l'été, une pression à la main et les Ray-Ban bien calées sur le nez. De préférence lors d'une étape de plat qui se finira au sprint...


Équipiers, signé Grégory Nicolas, aborde le vélo par l'envers du décor. Si les Bardet, Pinot et Démare captent toute la lumière (parce qu'ils ont le talent tout en montrant qu'ils sont au-dessus) on oublie trop souvent qu'ils ne gagneraient tout simplement pas sans l'aide de leurs équipiers, ces prolétaires de l'ombre œuvrant à la victoire collective. Comme des travailleurs de l'invisible, dans le cagnard ou sous la pluie, et catalyseurs de victoire. Car le cyclisme est une affaire de gestion, d'économie d'énergie, de tactique, de caractère. De bidons à aller chercher, d…

En attendant Eden, Elliot Ackerman (Gallmeister) ★★★☆☆

Les dernières publications Gallmeister ne font pas dans la dentelle : un suicidaire pour David Vann (Un poisson sur la lune),  un jeune vétéran de la guerre de Corée à qui l'on prend ses enfants (Nuits Appalaches) et Eden donc, qui vient de sauter sur une mine et se retrouve en état de mort cérébrale. Mary, sa femme, et leur petite fille, Andy, qu'il n'a pas eu le temps de connaître, lui rendent visite depuis trois ans à l'hôpital après son retour d'Irak. Oui, oui, c'est plombant comme ambiance et le roman ne vous ménage jamais. Mais avec les auteurs américains, on en a souvent pour son argent.
Dans le corps d'Eden elle perçut de nombreuses choses différentes. Un sol gelé. L'écorce d'un arbre. Du sable cuit. Une poignée de gravier. Du verre, parfois brisé, parfois intact. Les textures d'Eden formaient une mosaïque variée, piégée dans l'épaisseur de sa peau.

Les premiers chapitres sont d'une grande efficacité. Quelques mots suffise…

Grégory Le Floch : "Ecrire est de l'ordre de la distillation."

Parmi les lectures marquantes de L'Espadon cette année, Dans la forêt du hameau de Hardtfigure tout en haut. Premier roman d'un jeune auteur au potentiel sans limite, ce troublant monologuevous embarque dans la psyché d'un homme incapable d'exprimer ce qui l'obsède. Sinon par à-coups. Coup de maître et tour de force littéraire, ce "thriller psychologique" n'a pas fini de nous hanter. De nous émouvoir (hein Richter ?). Curieux, L'Espadon a donc voulu s'engouffrer un peu plus loin dans ces lisières mentales en donnant la voix à son Liéchi...



Question anecdote : pourquoi avoir écrit La Forêt du hameau de Hardt à la main ?
Je crois que chaque roman essaie de naître d’une façon différente du précédent, comme si chaque roman voulait inventer une formule inédite, qui lui soit propre, comme une formule magique ou alchimique. J’imagine qu’il y a, dans le choix de l’écriture à la main ou à l’ordinateur, dans celui du moment – tôt le matin, tard le soir… –…