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Articles

Affichage des articles du octobre, 2020

Les Singes rouges, Philippe Annocque (Quidam)

 Les souvenirs sont flous. Floutés par la mémoire, la distance à la sensation. Les lieux alors pour les fixer, leur donner un ancrage. Encrer. Des noms de rue, des prénoms, des écoles, des paysages. Pour se rappeler tant bien que mal, le narrateur invoque un fait, une anecdote, un mot, une expression pour recomposer l'image. Une "tignasse", une "paillasse", du "crin" ou du "foin". En une série de vignettes, comme on tourne les pages d'un album photo, le narrateur ravive une époque intime qu'il imagine par ses phrases et les paroles de sa mère, plus qu'il ne la vit, à travers le parcours d'une jeune fille passée dans la jungle de Guyane ou dans une école de Fort-de-France dans les années 1930. Des allers-retours entre les pays et les identités au miroir des milieux, des contextes et de réflexions personnelles. Les couleurs de peau changent avec leur perception et les regards, la sensation d'un temps qui passe finalement tro

La mesure de la joie en centimètres, Arno Calleja (éditions Vanloo)

Étonnant conte de la folie ordinaire, ce court roman d'Arno Calleja se lit comme une fuite d'eau jamais tarie mais avare, parfois, en sens. Dans un immeuble du centre de Marseille, le narrateur retrouve un ancien copain du collège devenu "mystique" : il entend des voix et les consigne dans des cahiers à la syntaxe douteuse, qu'il range sous l'évier. Mais patatras, une fuite d'eau dont on ignore la source inonde le bâtiment, du RDC au dernier étage, tout en évitant étrangement le premier.  Commençons par ce qui se refuse à moi. Je n'ai pas honte de l'écrire mais je n'ai pas tout de suite compris ce titre, ni même la dernière phrase, qui ne collaient pas avec ce que je pouvais interpréter du texte, à chaud. Je ne voyais pas de "joie" dans ce livre sinon celle du retour à soi, d'une rencontre muée en retrouvaille, non pas avec l'ami mais avec ce que l'on refuse de voir, qui est en soi. Car dans ce récit où l'absurdité le

Deux petits livres et des nouvelles

 Le genre de la nouvelle semble revenir sur le devant de la scène littéraire et l'on s'en réjouit. Qu'il existe un public pour les histoires courtes me semble une évidence mais c'est un art difficile pour qui s'y livre. Poser en quatre phrases une ambiance, des personnages, une tension me paraît très "technique". On vous avait dit tout le bien que l'on pensait des livres de Bernard Quiriny par exemple (voir le très bon Vies conjugales ) ou du récent Blague de Yannis Palavos chez Quidam. Les éditions Inculte viennent de créer une nouvelle collection dédiée aux formats courts tandis qu'Agullo lance la sienne en janvier 2021 avec Presqu'îles, nouvelles qui tissent "un archipel de solitudes" (excellent, on vous en parle en janvier). Dans notre boîte aux lettres récemment, deux recueils de nouvelles, Le Petit Peuple des nuages de Charlotte Monégier (Lunatique éditions) et Ce qui n'existe plus de l'auteur brésilien Krishna Montei

Le Coeur synthétique, Chloé Delaume (Seuil Fiction & Cie)

 J'ignore qui est l'attachée de presse de Chloé Delaume pour ce Coeur synthétique mais elle a dû bien se marrer en le lisant. Adélaïde l'héroïne, 46 ans, attachée de presse d'une maison d'édition qui vise pas moins que le Goncourt et fraîchement divorcée d'Elias, s'ennuie à Paris. Déprime. Désespère. Se morfond. Sa vie est déjà finie dans une ville où les loyers sont prohibitifs. Comme morte à l'intérieur, un coeur en mille morceaux. "La régression la guette" car elle "devient un produit obsolète". Mais elle l'a choisie. En couple, elle s'ennuie, c'est comme ça. Elle n'a rien à reprocher à ses ex. La faute à la vie, à ce désespérant et aliénant besoin d'amour, de sexe, de nouveauté. La séduction est un marché qui obéit à la loi de l'offre et de la demande. Plus de femmes que d'hommes à Paris dans sa tranche d'âge. Et ils meurent plus jeunes. Et Adélaïde refuse la famille, ne veut pas d'enfants. Alo

Nouvelles, Edgar Hilsenrath (trad. Chantal Philippe, Le Tripode)

 Voilà un peu moins de deux ans que Edgar Hilsenrath nous a quittés, laissant derrière lui une oeuvre immense, profonde et provocatrice. Il est un des rares écrivains dont j'ai lu tous les livres. Ce Nouvelles condense en 158 pages toute la saveur d'une oeuvre hantée par la mémoire de la Shoah, l'antisémitisme et le rapport à la langue qui est un des moyens pour tenter de cerner une identité. Joie et émotion donc de retrouver cet écrivain qu'on a fini par connaître intimement, tour à tour clown triste et tragédien, chroniqueur de son temps et des livres qui l'ont marqué. Il était donc possible d'écrire après Auschwitz et même de le faire dans la langue de ses bourreaux, avec dérision. Quand je souhaite faire connaître les livres d'Edgar Hilsenrath, je conseille en général Nuit et Le Nazi et le Barbier . Mais si vous ne connaissez pas son oeuvre, ce volume qui réunit ses principales nouvelles pourrait bien être le livre idéal. Elles décrivent un jeune homme p

Beyrouth entre parenthèses, Sabyl Ghoussoub (éditions de l'Antilope)

 Si vous êtes un tant soit peu intéressé par la question de l'identité, nul doute que ce Beyrouth entre parenthèses,  signé Sabyl Ghoussoub, saura vous séduire. C'est d'ailleurs la ligne éditoriale des formidables éditions de l'Antilope : avec les yeux du roman, observer la richesse et les paradoxes de l'identité juive sur tous les continents. Soit un Libanais ici à qui on interdit de se rendre en Israël. Et c'est bien connu, il n'existe pas meilleur aphrodisiaque que l'interdiction. Alors notre narrateur, qui ne cesse de fantasmer le fruit défendu, décide de se rendre à Tel-Aviv, via l'aéroport Ben Gourion où, manifestement, on aime poser beaucoup de questions aux étrangers. Toujours un immense plaisir de retrouver les livres de l'Antilope. Ce Beyrouth entre parenthèses sait parfaitement entrer dans les plis de l'identité, ce thème universel et problématique. Ce livre au prégnant vécu nous dit que l'identité est toujours suspecte, ambigu

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit)

 Un salutaire anniversaire en enfer, c'est la proposition toute sympathique du gars Mauvignier. J'étais resté à quai avec son roman Dans la foule. Un bail plus tard, quatorze ans en réalité, je tentais à nouveau ma chance, sans rancune. Un film n'a cessé de se rappeler à mon bon souvenir pendant la lecture. Le Funny Games de Michael Haneke en 1997, où surgissent deux étranges voisins dans une belle maison de campagne. Ils ont des gants blancs et ils vont humilier la famille dans une tension croissante. Une nuit d'horreur qui vous retourne l'estomac. Histoires de la nuit ne me semble pas trop éloigné avec son ambiance irrespirable. Ça commence par un chien égorgé, appâté par un bout de viande comme le gamin est attiré par les carambars. Une campagne bien paumée ensuite, La Bassée, un lieu auquel on ne prête guère attention quelque part entre Seclin et Carpentras. Un corps de ferme, une artiste originale, Christine, qui reçoit des lettres de menaces, Patrice le bedon

Monde ouvert, Adrien Girault (éditions de l'Ogre)

 Il existe les romans d'apprentissage et les biographies, les romans de la réussite et de l'échec. Monde ouvert serait plutôt un roman de l'attente et des possibles, d'un isolement trompeur. Dale et Sven, deux hommes sans grand relief qui s'agitent mollement pour la cause mais sans but, sinon celui de garder un oeil sur un mystérieux otage. À quelques lieues, la montagne découpe les paysages dans un silence de bout et de fin du monde. La neige, elle, s'échine à tout faire disparaître. Des coups de marteau résonnent, des clous s'enfoncent. Les corps semblent rouillés, les mouvements sont lents et les visions surgissent à l'impromptu. Quand l'attente et l'ennui sont les seuls horizons acceptables, quand il n'y a plus rien à faire ni espérer, il convient d'inventer un chemin, un destin, quels qu'ils soient. Mais attention, Dale et Sven sont armés, la paranoïa en bandoulière. Un récit de l'attente qui est une sorte de conte sans susp

Poète né, Christophe Esnault (Conspiration éditions)

Objet classieux, couverture brillante, ce Poète né de Christophe Esnault a su interpeler l'Espadon, toujours à l'affût de textes capables de le dérouter. Pour avoir lu un peu de poésie ces derniers temps, je me suis heurté à la difficulté de commenter ou donner un quelconque avis sur des textes impossibles à figer. Des avis d'ailleurs toujours un peu vains ou prétentieux. Il est justement question ici de la prétention du poète à être un poète et à faire poète. L'homme de vers est-il condamné à faire semblant, à mimer, à singer, à s'apitoyer sur sa condition d'écrivain incompris ? Une partie de Poète né nous invite dans cette voie même si Christophe Esnault parle moins de poésie parfois que de fabrique de l'égo dans les sociétés médiatisées. Des "je" boursouflés qui se cachent derrière la figure ou la représentation de l'homme de vers. Mais le discours du pauvre type déguisé en poète peut alors s'étendre à tout le panorama littéraire et ce

Le 21e homme, Aurélie Lévy (Anne Carrière)

 Pour peu que le sujet vous intéresse, voilà un passionnant livre d'entretiens réalisé par une femme, Aurélie Lévy, sur et avec les hommes. Comme l'indique le sous-titre, "Enquête en territoire masculin", elle s'est plongée dans vingt récits masculins au gré de questions, de répliques et de petites interrogations mordantes teintées de bienveillance, pour tenter de mettre à nu une certaine idée du masculin à une époque de "brouille" entre les sexes et de confusion des genres. En gros, qu'est-ce qu'un homme du 21e siècle ? Et au miroir de cette réponse, en creux, se dessine également le rapport aux femmes. Tous ces hommes parlent avec une désarmante sincérité de leur rapport au sexe, aux sentiments, à l'argent, aux femmes, à la maladie et chacun, à leur manière et parce qu'Aurélie Lévy les y invite, cherche à définir ce qu'est un homme. Quel est l'état de la masculinité après le mouvement "Me too" ? Difficile de faire un é