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Articles

Affichage des articles du 2020

Deux petits livres et des nouvelles

Le genre de la nouvelle semble revenir sur le devant de la scène littéraire et l'on s'en réjouit. Qu'il existe un public pour les histoires courtes me semble une évidence mais c'est un art difficile pour qui s'y livre. Poser en quatre phrases une ambiance, des personnages, une tension me paraît très "technique". On vous avait dit tout le bien que l'on pensait des livres de Bernard Quiriny par exemple (voir le très bon Vies conjugales) ou du récent Blague de Yannis Palavos chez Quidam. Les éditions Inculte viennent de créer une nouvelle collection dédiée aux formats courts tandis qu'Agullo lance la sienne en janvier 2021 avec Presqu'îles, nouvelles qui tissent "un archipel de solitudes" (excellent, on vous en parle en janvier).Dans notre boîte aux lettres récemment, deux recueils de nouvelles, Le Petit Peuple des nuages de Charlotte Monégier (Lunatique éditions) et Ce qui n'existe plus de l'auteur brésilien Krishna Monteiro (…

Le Coeur synthétique, Chloé Delaume (Seuil Fiction & Cie)

J'ignore qui est l'attachée de presse de Chloé Delaume pour ce Coeur synthétique mais elle a dû bien se marrer en le lisant. Adélaïde l'héroïne, 46 ans, attachée de presse d'une maison d'édition qui vise pas moins que le Goncourt et fraîchement divorcée d'Elias, s'ennuie à Paris. Déprime. Désespère. Se morfond. Sa vie est déjà finie dans une ville où les loyers sont prohibitifs. Comme morte à l'intérieur, un coeur en mille morceaux. "La régression la guette" car elle "devient un produit obsolète". Mais elle l'a choisie. En couple, elle s'ennuie, c'est comme ça. Elle n'a rien à reprocher à ses ex. La faute à la vie, à ce désespérant et aliénant besoin d'amour, de sexe, de nouveauté. La séduction est un marché qui obéit à la loi de l'offre et de la demande. Plus de femmes que d'hommes à Paris dans sa tranche d'âge. Et ils meurent plus jeunes. Et Adélaïde refuse la famille, ne veut pas d'enfants. Alo…

Nouvelles, Edgar Hilsenrath (trad. Chantal Philippe, Le Tripode)

Voilà un peu moins de deux ans que Edgar Hilsenrath nous quittés, laissant derrière lui une oeuvre immense, profonde et provocatrice. Il est un des rares écrivains dont j'ai lu tous les livres. Ce Nouvelles condense en 158 pages toute la saveur d'une oeuvre hantée par la mémoire de la Shoah, l'antisémitisme et le rapport à la langue qui est un des moyens pour tenter de cerner une identité. Joie et émotion donc de retrouver cet écrivain qu'on a fini par connaître intimement, tour à tour clown triste et tragédien, chroniqueur de son temps et des livres qui l'ont marqué. Il était donc possible d'écrire après Auschwitz et même de le faire dans la langue de ses bourreaux, avec dérision.
Quand je souhaite faire connaître les livres d'Edgar Hilsenrath, je conseille en général Nuit et Le Nazi et le Barbier. Mais si vous ne connaissez pas son oeuvre, ce volume qui réunit ses principales nouvelles pourrait bien être le livre idéal. Elles décrivent un jeune homme pour…

Beyrouth entre parenthèses, Sabyl Ghoussoub (éditions de l'Antilope)

Si vous êtes un tant soit peu intéressé par la question de l'identité, nul doute que ce Beyrouth entre parenthèses, signé Sabyl Ghoussoub, saura vous séduire. C'est d'ailleurs la ligne éditoriale des formidables éditions de l'Antilope : avec les yeux du roman, observer la richesse et les paradoxes de l'identité juive sur tous les continents. Soit un Libanais ici à qui on interdit de se rendre en Israël. Et c'est bien connu, il n'existe pas meilleur aphrodisiaque que l'interdiction. Alors notre narrateur, qui ne cesse de fantasmer le fruit défendu, décide de se rendre à Tel-Aviv, via l'aéroport Ben Gourion où, manifestement, on aime poser beaucoup de questions aux étrangers.
Toujours un immense plaisir de retrouver les livres de l'Antilope. Ce Beyrouth entre parenthèses sait parfaitement entrer dans les plis de l'identité, ce thème universel et problématique. Ce livre au prégnant vécu nous dit que l'identité est toujours suspecte, ambiguë…

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit)

Un salutaire anniversaire en enfer, c'est la proposition toute sympathique du gars Mauvignier. J'étais resté à quai avec son roman Dans la foule. Un bail plus tard, quatorze ans en réalité, je tentais à nouveau ma chance, sans rancune. Un film n'a cessé de se rappeler à mon bon souvenir pendant la lecture. Le Funny Games de Michael Haneke en 1997, où surgissent deux étranges voisins dans une belle maison de campagne. Ils ont des gants blancs et ils vont humilier la famille dans une tension croissante. Une nuit d'horreur qui vous retourne l'estomac. Histoires de la nuit ne me semble pas trop éloigné avec son ambiance irrespirable. Ça commence par un chien égorgé, appâté par un bout de viande comme le gamin est attiré par les carambars. Une campagne bien paumée ensuite, La Bassée, un lieu auquel on ne prête guère attention quelque part entre Seclin et Carpentras. Un corps de ferme, une artiste originale, Christine, qui reçoit des lettres de menaces, Patrice le bedon…

Monde ouvert, Adrien Girault (éditions de l'Ogre)

Il existe les romans d'apprentissage et les biographies, les romans de la réussite et de l'échec. Monde ouvert serait plutôt un roman de l'attente et des possibles, d'un isolement trompeur. Dale et Sven, deux hommes sans grand relief qui s'agitent mollement pour la cause mais sans but, sinon celui de garder un oeil sur un mystérieux otage. À quelques lieues, la montagne découpe les paysages dans un silence de bout et de fin du monde. La neige, elle, s'échine à tout faire disparaître. Des coups de marteau résonnent, des clous s'enfoncent. Les corps semblent rouillés, les mouvements sont lents et les visions surgissent à l'impromptu. Quand l'attente et l'ennui sont les seuls horizons acceptables, quand il n'y a plus rien à faire ni espérer, il convient d'inventer un chemin, un destin, quels qu'ils soient. Mais attention, Dale et Sven sont armés, la paranoïa en bandoulière.
Un récit de l'attente qui est une sorte de conte sans suspe…

Poète né, Christophe Esnault (Conspiration éditions)

Objet classieux, couverture brillante, ce Poète né de Christophe Esnault a su interpeler l'Espadon, toujours à l'affût de textes capables de le dérouter. Pour avoir lu un peu de poésie ces derniers temps, je me suis heurté à la difficulté de commenter ou donner un quelconque avis sur des textes impossibles à figer. Des avis d'ailleurs toujours un peu vains ou prétentieux. Il est justement question ici de la prétention du poète à être un poète et à faire poète. L'homme de vers est-il condamné à faire semblant, à mimer, à singer, à s'apitoyer sur sa condition d'écrivain incompris ? Une partie de Poète né nous invite dans cette voie même si Christophe Esnault parle moins de poésie parfois que de fabrique de l'égo dans les sociétés médiatisées. Des "je" boursouflés qui se cachent derrière la figure ou la représentation de l'homme de vers. Mais le discours du pauvre type déguisé en poète peut alors s'étendre à tout le panorama littéraire et cet…

Le 21e homme, Aurélie Lévy (Anne Carrière)

Pour peu que le sujet vous intéresse, voilà un passionnant livre d'entretiens réalisé par une femme, Aurélie Lévy, sur et avec les hommes. Comme l'indique le sous-titre, "Enquête en territoire masculin", elle s'est plongée dans vingt récits masculins au gré de questions, de répliques et de petites interrogations mordantes teintées de bienveillance, pour tenter de mettre à nu une certaine idée du masculin à une époque de "brouille" entre les sexes et de confusion des genres. En gros, qu'est-ce qu'un homme du 21e siècle ? Et au miroir de cette réponse, en creux, se dessine également le rapport aux femmes. Tous ces hommes parlent avec une désarmante sincérité de leur rapport au sexe, aux sentiments, à l'argent, aux femmes, à la maladie et chacun, à leur manière et parce qu'Aurélie Lévy les y invite, cherche à définir ce qu'est un homme.
Quel est l'état de la masculinité après le mouvement "Me too" ? Difficile de faire un é…

Vladivostok Circus, Elisa Shua Dusapin (Zoé éditions)

Comme on dit, la rencontre n'a pas eu lieu entre l'écriture d'Elisa Shua Dusapin et L'Espadon. J'ignore pourquoi mais ce livre m'intriguait. Un lieu exotique, Vladivostok, un univers des marges, l'enceinte désertée d'un cirque et un trio d'acrobates ultra performant qui se prépare à un concours international à Oulan-Oude. Au milieu, Nathalie, engagée par le cirque pour confectionner les costumes des artistes. Elle débarque et découvre un monde où grâce et technique dansent sur un fil. Anna va-t-elle réussir quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre ? Quelles relations entretiennent Anton, Igor, Nino, Léon ? Des acrobaties mais surtout une question de mort où l'on ne joue pas moins que sa vie. Une question de muscle, de gainage mais aussi et surtout de confiance.

Je crois que ce roman parle d'identités et d'origines toujours un peu floues, de marges et de risques, de cohésion et de fraternité, de grâce et de technique, d&#…

Une Parisienne à Bruxelles, Caroline Gravière (éditions Névrosée)

Une Parisienne à Bruxelles de Caroline Gravière – Collection Femmes de lettres oubliées. Editions Névrosée – 2019 (roman en français – Belgique. 114 pp. 14 euros.)


Initiée par notre chronique consacrée à L’invisible, notre exploration de la collection Femmes de lettres oubliées des éditions Névrosée se prolonge avec Une Parisienne à Bruxelles de Caroline Gravière. Fidèle à la ligne de cette collection dévolue aux autrices belges tombées dans l’oubli critique comme éditorial, cette Parisienne à Bruxelles initialement parue en 1875 n’a guère été rééditée depuis. On peinera tout autant à se procurer d’autres romans de Caroline Gravière (1821-1878), autrice pourtant d’une vingtaine d’ouvrages qui lui valurent l’admiration de Camille Lemonnier, figure majeure de la littérature belge Fin de Siècle. L’auteur du fameux Un mâle avait notamment déclaré à l’occasion du décès de Caroline Gravière que celle-ci constituait « un coin de notre littérature, l’un des plus purs et des plus originaux. » U…

Jérusalem terrestre, Emmanuel Ruben (Inculte)

Après le Danube à vélo l'an passé, le géographe Emmanuel Ruben m'emmène en terres d'oliviers —publié en 2015, Jérusalem terrestre ressort en poche aujourd'hui —, la céleste Jérusalem au miroir des Territoires palestiniens, ou est-ce l'inverse, pour nous faire toucher du doigt les lignes de faille qui traversent les terres saintes. Une région sur le feu, prête à s'embraser à chaque poussée identitaire, à chaque colonisation. Si l'auteur n'a fait qu'y séjourner deux mois, il parvient néanmoins à habiter son écriture avec une telle force que les paysages vivent sous nos yeux, les tensions affleurent des pages pour vous saisir à la gorge et le "mur de protection", bien réel, finit par se dresser face à nous une fois le livre posé. On ressent physiquement ce quotidien de guerre latente. C'est édifiant de faire un tel livre sur un sujet aussi complexe et périlleux. C'est bien simple, je crois n'avoir jamais lu livre plus clair et pl…

Paula ou personne, Patrick Lapeyre (P.O.L)

Des Patrick Lapeyre, il ne doit pas y en avoir deux. À plus forte raison quand on lit Paula ou personne, une histoire d'amour arbitrée par une entreprise qu'on aime détester, la Poste, et le philosophe le plus honni de l'histoire en raison de ses accointances nazies, le roi de l'Étant, Heidegger. Un penseur qui se fera même japoniser à la fin du bouquin. Le coeur du récit est donc cet adultère improbable —et c'est la magie de la littérature de le rendre possible —entre Jean Cosmo, employé au tri postal, travailleur nocturne, dandy célibataire et faussement cynique porté sur la philo, et Paula Wilmann, prof d'allemand un brin bourgeoise, mariée, à l'éducation chrétienne et dotée de plein de valeurs. Et sans doute sapiosexuelle. Ils se rencontrent à un mariage, se revoient et consomment leur adultère à Paris, entre les Buttes-Chaumont et les Invalides. L'adultère ou l'histoire d'amour donc. Sujet le plus banal et ordinaire du monde, raconté 10 000 …

Le Vieil Homme. Des adieux, Noga Albalach (Do éditions)

Un texte pour jeter des sorts à la mort, la prendre par les cornes pour mieux la dissoudre et la renvoyer à ce qu'elle n'est pas. Opposer aux derniers jours une mémoire des instants, la force d'une littérature sans effets, la puissance de liens intimes, la présence des vivants, la tendresse mêlée de bienveillance d'une fille pour un père qui s'efface à petits feux. Shlomo perd la mémoire et la retrouve en de brefs instants, lucide et sagace sans le vouloir (Dis, papa, tu sais qui je suis ? Qui pose la question ?), digne et timide, puis disparaît parce qu'il n'est qu'un être humain. Sa fille veille, le soutient sans condition, l'interroge et prend des photos sur "la pellicule de sa mémoire". Ce livre alors comme un album sépia où chaque scène creuse des bouts de vie, peint le tableau d'une humanité jamais aussi présente pour n'en garder que l'optimisme. Il semble qu'une proximité nouvelle puisse éclore précisément au moment…

Merdeille, Frédéric Arnoux (éditions JOU)

Lisant Merdeille, j'ai repensé au récent 77 de Marin Fouqué. Même désir de se battre avec la littérature et les mots qui assignent à résidence, d'en découdre avec la musique des laissés-pour-compte, d'épouser leur gouaille révoltée au son de quelques accords dissonants, d'un crochet bien placé ou d'un rat empalé.  Les mots et images médiatiques disent des choses mais ne signifient rien. Pour trouver un sens, un souffle de vérité, il faut bien souvent en passer par la littérature. C'est-à-dire inventer une langue qui, par ricochet, tisse des mondes et donne vie à des personnages : Kiki, le narrateur, Madame Fofana, Lulu, un pasteur, des infortunés mais pas des victimes résignées. On y trouve, dans cette ville "là-où-on-habite", de l'alcool à 90°, des dents qui tombent, des dentistes qui s'enrichissent dans la ville d''à-côté, un bonheur frelaté au parfum d'Airwick à la menthe. Grandeur et misère de la banlieue, effacée par une mon…

De parcourir le monde et d'y rôder, Grégory Le Floch (Christian Bourgois)

Après un fabuleux premier roman dont on avait abondamment parlé sur L'Espadon, c'est peu dire qu'on attendait avec joie et fébrilité le nouveau livre du talentueux Grégoy Le Floch. Allait-il confirmer ? Que peut-on écrire après un livre aussi fascinant et maîtrisé ? Curieux de voir comment son écriture allait s'adapter à une nouvelle ambiance. Dans De parcourir le monde et d'y rôder, voyage en roue libre ou errance en plein chaos, on retrouve un héros en crise — que la société qualifierait de fou — et cette prose sinueuse qui a fait du rythme son mantra. Ce livre méandreux, à sa façon détournée et toujours ambiguë, traque la possibilité d'un sens toujours en fuite. Comme ce personnage, qui tente d'une façon ou d'une autre d'échapper à un truc qu'on ne comprend pas au début. Il faudra attendre les quatre derniers mots.
Cette chose de forme ovale, dure, molle et visqueuse, que le narrateur trouve dans la rue et qu'il est incapable d'ident…