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Articles

Affichage des articles du 2020

Notre vie n'est que mouvement, Lou Sarabadzic (Publie.net)

Musarder dans les pas de Montaigne à travers l'Europe et mettre en regard les époques, les lieux et les vitesses de déplacement au rythme d'un joyeux anachronisme, c'est le programme enthousiaste de ce livre aux allures de récit de voyage. Lou Sarabadzic emprunte le  même itinéraire que Montaigne lors de de son Voyage en Italie en 1580 puis s'interroge sur ce qui change ou pas. Nous sommes en 2019. Les frontières, la politique, le genre, le sexisme, les lieux "instagrammables" et les faits "twittables", les vieilles bâtisses et les Airbnb... Épernay, Meaux, Bar-le-Duc, Constance, Vérone, Spolète, Pise, Lanslebourg-Mont-Cenis... Autant d'occasions de dépoussiérer un genre et de faire de la découverte l'objet d'une rencontre.

Dans une langue fluide à l'enthousiasme communicatif, à la première personne ou dans un dialogue imaginaire avec Michel, Lou Sarabadzic avance, observe, contemple, s'étonne ou passe son chemin en fonction d'…

La Nuit féroce, Ricardo Menéndez Salmón (Do éditions)

On ne fait pas dans la dentelle d'Espagne chez Do éditions. On vous mijote une littérature qui tient au corps, d'une puissance âcre et forte en bouche, qui ne vous lâche pas l'estomac. Une façon d'embrasser les ténèbres pour embraser la nuit, de voir la part infâme sans possibilité de rachat. Dans ce roman d'un désespoir noir sur fond de guerre civile espagnole, on suit les pas chargés de mystère d'un "pique-au-pot" dans un village des Asturies — Promenadia —" réveillé" par le viol suivi du meurtre d'une jeune fille et une chasse à l'homme au bout de la nuit. Une promenade dans les enfers de l'âme, éclairés par une guerre pas si lointaine qui revigore les pulsions mortifères d'une communauté qu'on croyait endormie dans ses montagnes reculées.


 Une petite remarque d'abord. Quand je lis une parution des éditions Do — c'est assez rare pour être souligné — j'ai toujours l'impression de lire un univers d'é…

Or, encens, poussière, Valerio Varesi (Agullo)

Ce nouveau polar de l'Italien Valerio Varesi remue la terre sale, patauge dans la purée trompeuse des apparences, avance dans le noir des incertitudes et tente de percer, avec un fond de naïveté et de nostalgie, le voile de brume qui s'abat sur une ville dévoyée, Parme, gangrénée par la modernité et l'appât des cols blancs toujours plus avides de coke, de sexe et d'or. Quand ils se font avoir par une splendide petite roumaine que le commissaire Soneri aura toujours à coeur de défendre — il a encore quelques espoirs et illusions malgré la lassitude et l'amertume —, c'est d'abord parce qu'ils sont paumés, seuls, faibles, "des hommes au coeur vide et en mal d'émotions". Du début à la fin, dans un polar social dense, Valerio Varesi n'hésite pas à gratter jusqu'à la moelle pour faire le tableau un brin désenchanté de l'âme humaine.

Excellent livre qui donne au lecteur ce qu'il attend dans ce genre de récit : un suspense maîtris…

Affaires personnelles, Agata Tuszyńska (éditions de l'Antilope)

Quand je commence ce livre, j'ai en tête le contexte historique. Avant le début de la Seconde Guerre mondiale, la Pologne est le pays où vit la plus importante communauté juive d'Europe (3 millions). Après la guerre, il n'en reste plus. Et pourtant, le roman choral d'Agata Tuszyńska nous dit qu'il existe encore une génération qui tente de vivre là où l'horreur s'est déchaînée. Pour finalement raconter la même histoire, celle d'un exil forcé, —l'exode des Juifs de Pologne en 1968 — mais dans un contexte différent, celui de la Pologne communiste. Un événement historique peu connu qui fait croiser les voix, témoignages et récits, pour tenter de mettre des mots sur une identité toujours en fuite. Ignorée.

S'il n'est pas toujours facile d'identifier ces voix tant les trajectoires sont nombreuses et le matériau riche, on comprend que là n'est pas l'essentiel. Il faut plutôt y entendre des résonances et des doutes,  un bon nombre de co…

Subspace, Chloé Saffy (Le Feu Sacré)

Je n'ai pas eu besoin de relire Le Maître des Illusions, les quelques passages clés évoqués par Chloé Saffy ont suffi à ranimer ce monde envoûtant où professeurs et étudiants rejouent à leur manière la dialectique du maître et de l'esclave. J'en avais senti les rouages, la magie, les bizarres incantations et le tragique sans avoir tout compris aux intentions de l'auteure. Soyons francs, la lecture du roman deDonna Tartt n'avait pas exercé sur moi la même fascination que pour Chloé Saffy. Et pour cause, je penche plutôt du côté d'American Psycho. Au moment où j'ouvrai les pages du Maître, je me souviens très clairement avoir voulu lire un Bret Easton Ellis au féminin et tout ce qui m'attirait dans le texte d'Ellis— l'écriture blanche, la violence crue, le tableau d'une société de fin de siècle — c'est précisément ce qui n'intéressait pas Donna Tartt. Chloé Saffy l'explique bien à travers l'amitié feinte ou pas des deux auteur…

Mauvaise graine, Nicolas Jaillet (La Manufacture de livres)

Ah, si toutes les femmes du monde étaient des Julie, le présent tournerait au ralenti avec un Mojo et tous les mecs flipperaient devant ce désir insatiable, boulimique. C'est comme si la Vierge Marie avait avalé trois canettes de Red Bull et quatre bavettes. Une ogresse ! Pour une fois, le bandeau ne ment pas : "entre Tarantino et Bridget Jones", une histoire de bébé taureau, de vengeance et de super-pouvoirs... Ça paraît invraisemblable, et ça l'est dans deux trois passages, mais ce Mauvaise graine procure un excellent shoot de plaisir littéraire, bourré d'hormones et d'élan destructeur, avec la Vierge-Julie enceinte d'on-ne-sait-qui, femme puissante, bulldozer des sentiments qui renverse une équipe entière de rugbymen du Sud-Ouest et des champions de lutte gréco-romaine en costard, à tel point que la FFJ s'interroge sur la légalité des prises, un brin baroques, de notre Julie-énervée...
Une très bonne poilade ce livre, semblable à une bonne série a…

Carnet de semestre littéraire

On vous ne dira pas quels livres acheter pour l'été mais, en toute humilité et subjectivité littéraires, L'Espadon a voulu faire le tri entre le bon grain et l'ivraie. Voici six mois de lecture en quelques romans bien troussés, drôles, vifs et surtout diablement intelligents, où l'écriture fait remonter le fond à la surface. Par ordre de parution des chroniques sur le blog. C'est parti.

Les Enfants des autres, Pierric Bailly (P.O.L) Chronique campagnarde nourrie au lait d'Arbois, le quatrième livre du Jurassien navigue entre la SF familiale, la comédie forestière et le thriller lynchien. L'humour goguenard vient servir le tableau d'une paternité schizophrénique dans un livre à la construction sobre mais étourdissante. Pierric Bailly joue en toute décontraction avec la matière littéraire. Vous ne verrez plus votre conjoint(e) et vos enfants du même oeil. 



Blues pour trois tombes et un fantôme, Philippe Marczewski (Inculte) Beauté de la langue pour rendre …

L'Invisible, Jeanne de Tallenay (Collection Femmes de lettres oubliées, Névrosée)

L’invisible est – du moins au moment où sont écrites ces lignes – l’un des seize titres publiés par les éditions Névrosée. Peut-être sera-t-on surpris par le nom que s’est choisie cette jeune maison – elle a été créée en mai 2019 –, initiative de la Belge Sara Dombret… Un choix que celle-ci justifie en ces termes : « Pourquoi ce mot-là et pas un autre ? Mais parce que précisément c’était l’insulte faite [aux] femmes pour les décrédibiliser. Appeler notre maison d’édition Névrosée, c’était remettre le langage en question d’une part et renvoyer l’insulte à l’envoyeur, en s’appropriant un mot que nous refusons, à l’avenir, de voir comme une insulte. » Les éditions Névrosée se donnent en effet pour objectif de « rééditer des femmes de lettres belges oubliées ou méconnues », victimes qu’elles furent, et continuent d’être, de la misogynie sévissant dans le milieu des Lettres d’outre-Quiévrain, comme dans le reste de la planète littéraire… Les femmes furent, en effet, et demeurent des actric…

Blandine Volochot, Lucien Raphmaj (Abrüpt)

Ce que je demande à la littérature en général et à un auteur en particulier, c'est de m'ouvrir des mondes, de créer des brèches pour s'engouffrer, d'interroger la vanité de mon horizon d'attente. Ce livre fait plus : il réinvente mes conditions de lecture en partant de l'effacement du sujet.  Je veux moins lire un livre que découvrir un univers, qu'embrasser une mythologie singulière. Être surpris. Eh bien, avec l'éditeur suisse Abrüpt, on est rarement déçu. En digne représentant, Lucien Raphmaj produit un texte étonnant, tout à la fois essai et roman et rien de cela en même temps, à la croisée des chemins, quelque part entre Antoine Volodine et Maurice Blanchot, donc. Un livre qui fraye du côté des Échappées de Lucie Taïeb et même de Speedboat de Fabien Clouette et Quentin Leclerc. Ambiance post-exotique et révolution murmurée par les ondes de Radio Levania.
 Je pourrais m'amuser à identifier toutes les références et voir comment Lucien Raphmaj le…

La neige sous la neige, Arno Saar (La fosse aux ours)

Pur et simple plaisir de polar baltique, qui a pris rendez-vous avec la neige de Tallinn, cristalline ou poudreuse. Un canapé au milieu de la rue, des couches de flocons par une nuit lugubre, une forme qui se dessine. Sous le manteau blanc, le corps d'une escort-girl biélorusse. C'est un vieux monsieur accompagné de son chien qui découvre le cadavre. Ni une ni deux, le meilleur flic d'Estonie, Marko Kurismaa, débarque sur la scène du crime pour faire toute la lumière.  Cette seconde enquête, après un sympathique LeTrain pour Tallinn, nous embarque aux côtés d'un attachant et original couple de policiers, Marko Kurismaa, rongé par les épisodes de narcolepsie, et Kristina, sa compagne clandestine, spécialiste des violences faites aux femmes. Une percée dans les bas-fonds de Tallinn, où la neige se joue des apparences sordides d'un pays en transition.


Ce deuxième livre est encore plus réussi, avec son enquêteur récurrent, Marko, qui prend de l'épaisseur au fil de…

Des Oloés, Anne Savelli (Publie.net)

Pour qui aime lire et écrire, Des Oloés d'Anne Savelli est une matière féconde. Recueil de textes qui décrivent des espaces élastiques où lire où écrire. Une bibliothèque, une chaise, une baignoire, un train, un divan de musée, un sous-sol, un arbre, une butte, un abribus, une balançoire, litanie de lieux encore à inventer. Car l'oloé est peut-être fixe mais déclenche le mouvement : de la pensée, des mots, d'un acte. Le lieu, soumis au chaos ou à l'harmonie, voué au silence ou brouillé par les bruits, fait naître une matière. Inspire pour mieux expirer. Un espace, un meuble, un objet détourné, tout est oloé pourvu qu'il féconde un truc. Des endroits faits pour ça ou pas. C'est à notre imagination de les créer, pour se les approprier.


Moins un inventaire qu'une façon de s'inscrire dans l'acte, de s'y perdre, de s'y abandonner et il faut alors voir ces oloés comme des lieux où l'on expérimente. Comme des pauses pratiques destinées à celui…

Il est des hommes qui se perdront toujours, Rebecca Lighieri (P.O.L)

Bon, à force d'entendre les louanges d'experts avisés, je me suis lancé dans la lecture du nouveau roman de Rebecca Lighieri (alias (?) Emmanuelle Bayamack-Tam), Il est des hommes qui se perdront toujours. Et bien m'en a pris, car ce livre est d'une belle et envoûtante noirceur. Récit d'une enfance volée et perdue dans les quartiers nord de Marseille, on y suit les premiers pas de Karel, Mohand et Hendricka dans un enfer familial régi par une horreur de père. Autoritaire, violent, aimant autant les humiliations que les coups, ce Karl Claeys dilapide sa tune dans la drogue et l'alcool quand il n'agresse pas ses enfants. Entre la cité Artaud et le passage 50 des Gitans se dessinent des vies en lambeaux où l'on apprend à se taire et à se figer dans la crainte de la parole de trop, du geste maladroit qui pourrait déclencher les foudres d'un père imprévisible et violent. Ultra-violent même, et fou. Dans l'ombre, une mère faible dont on ne sait, au …

Blague, Yànnis Palavos (Quidam)

Vous le savez, on aime le genre de la nouvelle sur L'Espadon. Les Vies conjugales de Bernard Quiriny, avec ses dérapages fantastiques et son ton joueur, nous avait convaincus. On quitte cette fois-ci le giron francophone pour se tourner vers l'Olympe avec ce recueil grinçant et tranchant, intitulé Blague et signé de l'auteur grec Yànnis Palavos, où les morts ne sont pas rares, où le comique le dispute à l'absurde, dans un va-et-vient incessant entre un goût pour le merveilleux, la tendresse et l'ironie existentielle. Car, oui, la vie est une farceuse et il fallait bien ces dix-sept tranches de vie pour en donner à voir tout le burlesque.

La vie ressemble parfois à une immense blague, un grand Absurde, comme un dialogue avec l'erreur, en quête de l'harmonie perdue. Ce n'est pas la moindre des qualités de ce livre que de faire du basculement, de l'inattendu, du décalage un moteur narratif. L'auteur trouve un bel équilibre entre la nécessaire mise…