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Le Décalé Coupé


Julius est encore tombé de son lit, un lit de course sans régulateur temporel. Le voilà projeté dans sa propre histoire de bande dessinée. Problème : il est transparent, le scénario semble avancer sans lui. Il faut donc le rattraper... Virtuose !
Sur son lit de course supersonique, Julius Corentin Acquefacques semble avoir passé le mur du temps. A priori, on ne le reverra plus dans la BD, ou alors dans une autre histoire. Cauchemar, réalité ou rêve éveillé ? Peu importe, car fidèle à son habitude, Julius semble avoir rêvé trop fort et être tombé du lit. Une fois de plus. Le voilà désormais projeté dans une case de BD qui ressemble à la première de son histoire. Oui mais voilà, il s'entend parler tout en étant transparent. Une histoire de décalage spatio-temporel est peut-être à l'origine de ce hiatus. Absent de sa propre histoire qui avance trop vite pour lui, ce sont ses voisins de paliers qui vont mener l'enquête pour tenter de le retrouver. Dans le scénario officiel, Hilarion Ozéclat devait aller tambouriner à la porte de Julius pour le réveiller. Mais personne n'a répondu. Et pour cause, Julius rêvait très fort et son lit tremblait à 8 sur l'échelle d'Escher... Julius K. parviendra-t-il à rattraper son retard et retrouver le fil de sa propre histoire ?

Après l'ébouriffant 3 secondes, Marc-Antoine Mathieu revient avec le 6ème volet de sa série phare, Julius Corentin Acquefacques. Encore une fois, il livre une BD en forme d'expérimentation formelle jouissive et fascinante, où il s'amuse avec les codes de l'art séquentiel. Mais attention, la BD ne se réduit pas à un procédé technique creux. Là où 3 secondes sacrifiait sans doute le fond au profit du dispositif, Le décalage réussit le parfait équilibre entre fond et forme, technique et esthétique. Car la réussite même de la BD tient dans l'expérimentation formelle, qui est elle-même le sujet de l'histoire. Le pitch : Julius est en effet transparent à son histoire, car le scénario a pris de l'avance sur lui (ou est-ce le contraire ?), en un curieux déplacement hors du temps et de l'espace. Brillant par son absence, Julius n'a peut-être alors jamais été aussi présent. D'où une foule de questions nécessaires : qu'est-ce qu'un scénario sans héros ? Un héros sans histoire ? Une histoire sans histoire ? L'effet de surprise est-il nécessaire pour raconter ? L'album regorge ainsi de trouvailles visuelles (attention aux anomalies normales !). La BD débute par la page 7 en couverture, tandis que Marc-Antoine Mathieu interroge les contraintes du médium, ses ressorts et son rythme, au point de jouer avec elles, de les tordre et de les reformuler pour mieux se les approprier. Il dilate ou accélère le temps en fractionnant les cases ou en les étirant, ouvre l'espace de la page en supprimant cadres et lignes pour ne laisser subsister qu'un vague décor impersonnel, métaphore du rien. Le temps est alors tour à tour suspendu ou relatif, l'histoire répétée, bloquée ou saccadée. Aussi multiplie-t-il jeux de mots, non-sens, paradoxes sémantiques, dérapages temporels et pétitions de principe. Les plus cérébraux penseront à Kant et Bergson, les fans de littérature à Joseph K. et son univers délicieusement absurde. Bien loin de n'être qu' « une entourloupe existentialiste » ou une esbroufe expérimentale, Le Décalage est un divertissement ludique d'une complexité simple, à la fois très drôle, plein d'ironie et brillant d'ingéniosité, confirmant tout le talent de Marc-Antoine Mathieu à pondre des récits décalés... Magique et lumineux, M.A. Mathieu s'amuse ici en totale liberté, donne l'impression de construire le récit sous nos yeux et invite constamment le lecteur à partager son délire rationnel. C'est ju-bi-la-toire ! Une véritable expérience de lecture, une lecture sans fin pour « rattraper le cours des choses ». Immanquable rendez-vous,Le Décalage est un petit bijou philosophique, rhétorique et formel. La sortie la plus stimulante de ce début d'année (****).


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Mes coureurs imaginaires, Olivier Haralambon (Premier Parallèle)

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