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Chair vive, poésies complètes ; Grisélidis Réal (éditions Seghers)

 Il est coutume de dire qu'on trouve de tout en tout, le pire et le meilleur, en littérature comme en poésie. Là, grâce à mon conseiller spécial, je suis tombé sur l'immense Grisélidis Réal (1929-2005) que je ne connaissais pas (honte à moi) et ses poésies complètes aux éditions Seghers. La quatrième de couverture évoque l'une des plus grandes voix poétiques du XXe siècle, mais à peu près inconnue. Ma connaissance de la poésie étant encore très lacunaire, j'ignore évidemment si c'est le cas mais, croyez-moi, il suffit de lire quelques poèmes pour ressentir toute la puissance de ces vers, nés d'une existence "hors du commun" où la douleur et les souffrances ont dessiné les contours d'une sensibilité à fleur de peau, qui s'évertue à saisir l'expérience des corps dans la perte et l'abandon en passant par un imaginaire simple mais frappant. Une façon de refuser ce pessimisme noir auquel sa vie a été livrée trop tôt. Une chair meurtrie mais une poésie qui éblouit.

Si le contenu des poèmes laisse peu de place au doute, il faut tout de même revenir un peu sur cette vie hors du commun. Issue de la bourgeoisie suisse et frottée d'art très tôt, née à Lausanne, Grisélidis Réal enchaîne les situations malheureuses : orpheline à huit ans quand son père, qu'elle adorait, est terrassé par une maladie. À quatorze ans, direction le sanatorium pour enfants en raison de douleurs aux poumons. Dans l'ombre d'une mère à l'éducation tyrannique, Grisélidis prend la contre-allée de l'érotisme et pose nue pour des peintres. Jeune adulte, elle s'amourache, tombe enceinte et enchaîne les déconvenues. Avortements, antidépresseurs, alcool, amants instables, psychothérapie... "À trente ans, divorcée, elle se retrouve avec quatre enfants de trois pères différents." Et songe à se supprimer. Puis la tuberculose, le sanatorium de Montana dans le Valais, et le sexe tarifé. Là commence semble-t-il un destin poétique (à lire la préface de Nancy Huston). Morte à elle-même, l'auteure doit renaître. Par la poésie, par la fréquentation d'amants (Bill mais surtout Rodwell, on y revient), par la prostitution, dont elle devient une ardente militante. D'autres expériences terribles la conduiront à cette oeuvre : l'emprisonnement, le cancer, des tentatives de suicides... Comprendre l'origine de ce recueil, c'est pouvoir ensuite en embrasser toute la beauté, contempler l'âme dans ses tentatives de survie.

Je dis Aube / Ma bouche est l'oiseau du sommeil / À minuit mes mains se déplient / De leur chrysalide charnelle / Un rêve obscur jaillit / Les fruits de mes seins éclatent / Et répandent leurs graines / Pour féconder la terre / Je suis l'Unique / Indivisible / Et multiple / Je renais chaque nuit / Sculptée par vos caresses / Et guide vos visages / Vers de secrets univers / Méduse au corps de soleil / Où vous brûlerez vos ailes / Venez goûter à ma chair /Pareille à la grenade / Je vous donnerai l'oubli / Qui vous rendra éternels

Car Grisélidis Réal ne semble jamais sombrer dans ses vers, sans occulter le réalisme de ses tragédies, dans le pessimisme absolu ou le désespoir destructeur. Bien au contraire, ce sont souvent des hommages ou des chants d'amour à ses soeurs humaines, à ses amants, à celles qui résistent, enfermées, malades ou condamnées à vendre leurs corps. Aucune posture de victime dans ces poèmes, seul le désir de regarder en face ce qui blesse pour sublimer des expériences extrêmes. Il y a une grande crudité mâtinée de douceur, par le recours à des images à la fois simples et baroques (on y croise des lézards, des colombes, du cristal, des écailles, des dragons et des serpents...) où la bienveillance et l'empathie inconditionnelles transpirent. Ce n'est pas le ressentiment ou la colère qui l'habitent face à ce qu'on pourrait appeler un destin injuste, mais bien le sentiment de beauté qui semble l'animer, envers et contre tout. Recours à des images et recours à des symboles simples, mais chargés de sens et de noblesse.

Ô Rodwell toi dont le nom chante / Bercé par les vagues du temps / Lente lente est la mélodie / Portant les paroles vivantes / Du souvenir et de l'oubli / Ne reviens plus car tu me hantes / Le Rêve est pur et tu souris / À jamais dans l'éclat des astres / Où ton corps est devenu nuit / Ô mon amour, tant de silence / Se recueille devant le bruit / Le mirage de ton absence / Est reflété par tant de sable / Que mes larmes l'ont refleuri/ Tu es l'oeil secret de mes songes / Tu étais le fruit initial / Je ne veux plus d'autre magie / Plus d'autre source dans le mal / Que le venin pur de ta vie / Mêlée à la mort innombrable

Chaque poème frappe ou interpelle par le contenu et la forme retenue dans le choix des mots. Les plus marquants étant ceux dédiées aux femmes ou à ses amants, en particulier Rodwell. C'est souvent bouleversant, comme si les mots pouvaient raviver des présences dans l'instant, saisir la friction des corps et traduire l'immensité des gouffres laissés par l'abandon, la perte, le chagrin. L'investissement charnel est total ici, dans les couleurs, les sons et les odeurs. Chants d'amour et cris de souffrance d'une sublime fluidité, les vers de Grisélidis Réal exaltent une puissance du féminin. C'est offensif sans être agressif, c'est furieux mais sans colère. Poèmes d'amour et sacre sexuel, il y est question du cul et du cancer, des séjours en prison et à l'hôpital. Mais les atomes dansent, les orchidées rouges ont la chair lacérée et dans les veines fleurit l'amour comme un encens. C'est magnifique, solaire, conquérant, hédoniste et puissamment spirituel. Il est rare de lire une poésie alignée, qui habite parfaitement ce qu'elle veut dire et suggérer, loin des postures trop cérébrales ou, au contraire, terre à terre. La poésie de Grisélidis Réal atteint l'équilibre parfait pour dépasser, et même terrasser, le spectre de la mort, au profit de la pulsion de vie.

Ma vie s'est déroulée / Comme un long serpent noir / Aux écailles d'argent / Le vent s'est arrêté / La chair est consumée / Le souffle de la mort / A dispersé la cendre / Du feu qui m'a brûlée / Les murmures du sang / Se sont tus dans mes veines / Le silence a creusé / Sa demeure dans l'os / La galaxie des vers / A tendu ses filets / Sur mon corps pétrifié / Et l'invisible faim / De ses milliers de bouches / Va dévorer mes restes / Je serai sous la terre / L'eau la flore et l'étoile / D'un cosmos inconnu / Dans le vide infini / Où dansent les atomes

Magnifique recueil à vous tirer des larmes, non pas par un quelconque misérabilisme voyeur mais par la beauté simple des images et des vers, crus et délicats, qui chantent la force de nos incarnations et, quelque part, le sentiment d'unité et d'universalité que seule la poésie est parfois à même d'insuffler. Ce n'est même plus de la poésie, mais des chants incantatoires qui exaltent la vie. Voilà donc de la vraie et belle poésie, qui rayonne et enchante comme une musique envoûtante. Une chair vive, et donc vivante.

Ton unique lettre / Qui repose sur ma table / Depuis si longtemps / Je l'ai lue et relue / Jusqu'à ce que les mots s'éteignent / Dans le sable silencieux / Et ce profond mutisme / Rêve en moi comme une mer / Nous sommes couchés depuis mille ans / Enterrés ensemble et dormons / Dans un monde disparu / Dans le son des guitares lointaines / Et des flûtes souterraines / Dans l'éclat des nuits de printemps / Aucune main / Ni aucune voix ne peuvent nous séparer / Aucune puissance de la terre / Ni la vie ni la mort / Ne peuvent détruire notre amour / L'éternité en  nous / Joue son jeu magique / Un vent s'élève et souffle / À travers nos âmes / Apportant le parfum des mots / Que nous nous disions jadis / Comme de grandes étoiles lumineuses / Qui grandissent et planent au-dessus de nous / Étanchant en nous cette éternelle soif / D'une présence apaisante / Qui exauce notre rêve / Et qui nous en délivre

                                                                                                                                                                 

Chair vive poésies complètes, Grisélidis Réal, éditions Seghers, mars 2022, 17€

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