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L'Intendresse, Valentin Deudon (Les éditions du Volcan)

 Une rupture amoureuse et un vélo orange. Quitter le royaume de l'indécision et aller rouler le long des rivages pour dialoguer avec "les armées de fantômes" (Bernard Chambaz). Pédaler pour rien, pour personne, pendant trois mois, et accueillir le monde. Se laisser habiter et traverser par les pensées, les rencontres, les mots et les vers. Pédaler pour s'interroger sur l'étrangeté de la vie et éprouver ses stocks de joie inépuisables. Voilà notre narrateur parti sur les routes, "mendiant d'humanité" en quête de sourires et de poignées de main. Se confronter à soi, au miroir brisé en mille morceaux, dans le mouvement répété des cycles de pédalage et les odeurs de barbecue. Les paysages dépaysent, les images s'inventent en rivages et le voyage décidera pour nous une fois pour toutes. S'oublier pour contempler et laisser l'élan décider à notre place. Pour poésie, donc, un vieux vélo orange offert, digne des plus grandes envolées, ruminantes et pensantes, romantiques et amoureuses, au fil de l'eau et de l'océan. Dissiper les armées de fantômes, diluer les peurs et circonscrire l'absence de la bien-aimée en s'entourant de beauté et de tendresse. "Un objectif : recouvrir la blessure d'amour".


L'Intendresse n'est donc pas un énième livre sur le vélo mais la tension, mise en mots, d'un coeur meurtri en quête de réponses ou, à défaut, le voyage à deux-roues d'un "mendiant d'humanité" confronté à la souffrance, au chagrin et à la rupture. Partir à vélo sans horizon, c'est "déjà prendre une direction", une décision. Se mettre en mouvement. Si ce livre parle à sa façon d'une renaissance, il évoque aussi la façon dont la pratique cyclopédique peut sauver ses pratiquants, le cycliste étant parfaitement absent au monde et présent à son intensité. C'est la magie du vélo, mettre le bordel dans les têtes. Mais un bordel sain. On ne pense plus à rien quand on pédale, on pense à tout quand on pédale. Pleine conscience, détachement total. Il en ressort, une fois mis par écrit, des fragments, des bouts de pensées, l'observation de beautés fugaces, bercés par les effluves de bière et le sifflement d'une chambre à air qui perce. Se poser. Regarder. Contempler. C'est un drame un pneu qui crève. Mais non, c'est le repos forcé, qui fait ralentir et fait du bien. "Il est bon parfois de crever". L'amour des siestes réparatrices aussi, l'optimisme qui réapparaît. Valentin Deudon, avec la simplicité du "vaincu" complètement désarmé, exprime son désarroi, note ce qu'il observe, invoque des références (Nucera, Chambaz, Cheng, Franck Venaille), nomme les lieux (Wimereux, Granville, la Bretagne), écrit les poèmes de l'échappée, comme les promenades mélancoliques d'un rouleur solitaire. Une manière de rendre présent cet amour perdu à défaut de le comprendre. Nomade sans adresse, sans attache, le cycliste part où il ne sait pas, là où il se sentira bien. Mieux. Les tours de pédales alors pour combler les vides et faire parler les silences. Un seul programme, au fond, celui de "raviver la flamme" (p. 64). Par les sourires d'inconnus croisés à vélo ou à pied, des photos prises à la dérobée. À la fin, c'est souvent le vélo qui décide, dans les peines choisies.

Quand faire une lessive et enfiler des vêtements propres devient un événement, une épiphanie.

J'ai beaucoup aimé ces formes courtes, sans contraintes, pour voyager au fil de la pensée, des souvenirs imparfaits et parcellaires qui, pourtant, seront gravés dans l'esprit du narrateur. Le voyage a ceci de formidable qu'en nous rendant plus présents au monde, à son intensité, il permet de mieux fixer les images : "Je n'oublierai personne, aucun visage". Une "poésie de la route" pour capturer la magie des instants et ce qu'il en reste. Une histoire d'harmonies et de dissonances, les jambes lourdes et les sacoches pleines, les livres mouillées et la poésie "qui transperce. Littéralement, le narrateur se confronte à l'orage et va danser sous la pluie, entamer une salsa avec les vents contraires. Les rires et les tracas. Des récits de vacarme et de brouhaha, de forêts obscures et de visages lumineux. De bords de mer somptueux. Que ressort-il de ce carnet d'itinérance ? Une immense tendresse, une grande douceur. Le calme après la tempête, avec l'impression d'avoir cheminé aux côtés d'un compagnon, d'un modeste camarade qui souhaite comprendre. Mais on ne comprend jamais tout à fait. Alors on se nourrit de belles questions, de paysages inspirants, de moments uniques qui valent souvent mieux que les réponses, et on se laisse envahir par ces mots de beau vivant, d'une beauté consolatoire. Un livre plein d'humanité, miroir de belles âmes. Un vélo orange, comme un doux crépuscule d'été, pour enfin passer à autre chose. La page se referme, elle était belle. Il temps d'écrire une nouvelle histoire.

                                                                                                                                                                 

L'Intendresse, Valentin Deudon, éditions du Volcan, mars 2022, 11,50€

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