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L'homme en pièces, Marion Fayolle

Des corps d’hommes et de femmes lancés dans une comédie à la fois cruelle, drôle et absurde, expression de relations hommes/femmes complexes. Un ballet d’une redoutable beauté, doublé d’un imaginaire envoûtant et débridé. Une sublime chorégraphie.


 Une voyageuse ouvre sa fenêtre, y déroule des posters de paysages d’été ou d’hiver, et finit par y plonger pour disparaître. L’allumeuse allume un homme-bougie fait de cire, puis se jette nue dans ce qu’il reste de résidus. Lors de la séparation, mari et femme doivent se partager enfant et meubles ; c’est décidé, l’armoire, le tableau et la chaise seront coupés en deux… sans oublier l’enfant, c’est le principe de la garde alternée. Dans l’arbre, une jeune femme cultive son jardin, fait pousser les dits-arbres et finit pendue aux branches de l’un d’entre eux. Un artiste choisit sa femme pour modèle, mais peu à peu la statue va remplacer le modèle dans le cœur du créateur… Bienvenue dans cette pièce tragi-comique où hommes et femmes se poursuivent inlassablement pour mieux se retrouver. Spectacle de rue ou pièce de théâtre, ballet de corps en quête d’existence, l’homme en pièces devra retrouver son unité originelle…
 


Sortie des Arts Déco de Strasbourg, la jeune Marion Fayolle signe là son premier livre chez les Éditons Michel Lagarde. Pour être franc, L’homme en pièces est le genre de trésor caché qu'on regretterait de manquer. L’auteure y fait preuve en effet d’une précocité artistique bluffante. En une succession de scènes muettes de une à trois pages, elliptiques et silencieuses, Marion Fayolle décompose les mouvements d’hommes et de femmes, leur enlève la tête, les pieds, les enterre ou les découpe, et les fait défiler comme de petits personnages de papier semblables à des marionnettes. Reproduisant à l’identique des postures, elle parvient alors à saisir grâce et volupté là où l’on ne verrait que gestuelle ordinaire, révélant du merveilleux dans le plus banal, du vrai dans ce qui paraît insignifiant. Les corps en action vivent, vibrent, flottent et valsent en une succession rythmée et équilibrée de mouvements, corps légers en suspension tendus vers l’ailleurs. En déconstruisant les scènes, elle les allonge pour mieux suggérer la dilatation du temps qui s’écoule, celui de la contemplation, expression aussi d’un trait libre qui s’affranchit de l’espace. Marion Fayolle dessine les corps et leurs courbes avec grâce (qu’ils sont beaux ces corps féminins !), et les glisse dans un au-delà onirique ou surréaliste à la temporalité langoureuse. Appuyé d’une douce ironie, le trait virtuose se révèle lâché, libéré, totalement décomplexé et épuré, laissant libre cours à un imaginaire débridé source d’étrangeté, et lorgnant visuellement vers l’estampe ou la gravure délicieusement surannée. De l’innocence du graphisme se dégage alors une douce musicalité, lente et poétique, distillant calme, harmonie et paix intérieure. L’épure formelle allant de pair ici avec l’expression d’une idée, symbolique ou pas, les scènes ayant toutes pour point de départ un fait banal du quotidien qui, peu à peu, tend vers la fable cruelle ou comique, surréaliste ou cauchemardesque, l’auteure faisant preuve d’une inventivité narrative redoutable pour décrire les relations homme-femme. En résulte une procession théâtrale parfois macabre, loufoque ou absurde. L’homme en pièces montre une science de la répétition qui laisse suggérer un monde fécond, où le temps dialogue avec l’espace et inversement. Avec élégance, sens du rythme, art de l’ellipse et du découpage, l'auteure raconte et suggère sans aucune prétention, invitant à aller plus loin, au-delà de ce que l’on croit voir. Une belle surprise tout en délicatesse, d’une rare élégance et d’une discrète solennité, qui parle de la vie avec simplicité. Un ouvrage équilibré et maîtrisé aussi, habité par de magnifiques promesses. Retenez bien ce nom : Marion Fayolle. (paru sur planetebd.com), Un vrai coup de cœur (4/5).

L'homme en pièces, Marion Fayolle, Michel Lagarde Editions

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