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La Crête des damnés, Joe Meno (Agullo)

     Je n'ai jamais compris pourquoi il fallait aimer The Catcher in the Rye de J.D. Salinger. L'Attrape-coeurs m'a toujours laissé de marbre, indifférent à cette adolescence à la première personne. C'était un livre culte, une injonction à aimer. Avec La Crête des damnés signé Joe Meno, j'ai l'impression d'avoir vraiment rencontré Holden Caufield. Question de références musicales sans doute et de proximité toute amicale avec cet ado punk-branleur. Avec lequel on partage, sinon la même loose, au moins les mêmes désillusions, les mêmes rendez-vous manqués ou le même désir avorté. Si la vie peut être un grand bordel parfois, la musique a la vertu de vous réconcilier avec elle, dans un subtil jeu de miroir, d'échos et de résonances autour de la bande-son de votre vie. Du vide existentiel peut naître la rage. La Crête des damnés serait alors une tentative pour saisir cette Amérique des années 90.


         Raconter la marge ou des vies sur le côté pour mieux comprendre, parfois, l'absence d'horizon. Le No Future des punks dit l'impossibilité de croire en un monde meilleur. La posture qui s'ensuit est celle de la destruction à tout prix, des valeurs, des autres, à faire le coup de poing mais notre narrateur,  Brian, d'une manière qu'il ne s'explique pas toujours — un feeling—, y croit malgré tout. A la tendresse qu'il porte à Gretchen, à ce qui sauve et unit les hommes. Le désespoir plus que les utopies. C'est la beauté de ce mouvement. Fraterniser dans le malheur. La beauté de Brian est d'y croire encore, un peu. Qu'importe si l'on est gauches et un peu cons, c'est même le principe de l'adolescence, de rire avec de l'acné sur le nez et de rentrer seul chez soi. Ok, il ne se passe pas grand-chose dans ce bouquin : on tente de choper en bon pote une nana inaccessible, on boit des coups et on met quelques tapes dans le pif. Ça saigne, ça se marre bêtement et ça repart. La quête initiatique devient comédie.

       Mais comment ne pas être attendri par ce Brian, sympathique figure universelle du mal-être toujours au mauvais endroit, incapable d'accéder à la simplicité du monde ? C'est que le monde, justement, est complexe. Le punk parle à ceux qui ont une rage à exprimer, qui ne veulent pas être là où l'on voudrait qu'ils soient. Ils font chier, ne font jamais rien comme toute le monde, écoutent une musique de dégénérés et insultent leurs cons de parents. La bande-son de laissés-pour-compte avec, dans le livre, la volonté de saisir le sentiment de perte. Grandir, c'est expérimenter et changer de peau, gagner en conscience ce que l'on perd en naïveté. La musique vous y aide, accompagne le mouvement de la perte. 
     Au-delà de cet univers qui me parle, je crois que la réussite du bouquin tient largement à la traduction d'Estelle Flory, qui a le goût des bières entre amis après un concert de Lagwagon, une façon de refaire le monde, de se moquer gentiment et de déconner sur la médiocrité des autres. Ce que font tous les potes. Un livre où l'on se sent bien et qui rend nostalgique, ouais. Une chanson de Bad Religion, mon groupe culte, s'intitule Walk Away et dit qu'il faut, à un moment, partir et faire le deuil de ce que nous ne serons plus mais avec, en tête, le souvenir fier de ce que nous avons été. Faire table rase.

Walk away (walk away) I'll be a parade,
And I'll be determined that no one shall dissuade
On my way (dissuade) I'll take my sweet time,
And burn all the bridges that I'm leaving behind

Sans la crête, avec le coeur, punk toujours ! Et damnés à jamais...


Ma liste/bande-son :

1. Bad Religion : Walk Away
2. No Fun at All : Making Friends
3. Mad Caddies : State of Mind
4. NOFX : Seeing Double at the Triple Rock
5. Streetlight Manifesto : That'll Be the Day
6. Leftover Crack : Gang Control
7. Operation Ivy : Jaded
8. Rancid : Poison/Antennas, California falls in a fuckin' ocean...
9. South Central Riot Squad : Sc Drunx
10. Pennywise : Bro Hymn
11. Anti-Flag : This is The First Night
12. Millencolin : Friends 'Til the End
13. The Filaments : Punk Unity/Trevor
14. The Flatliners : Fred's Got Slacks
15. Strung Out : Mad Mad World

Bonus track : Bad Religion, No Control
                                                                                                                                                
La Crête des damnés, Joe Meno, Agullo (traduit par Estelle Flory), août 2019, 349 pp., 22€.

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