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Boulevard de Yougoslavie, Bertina, Larnaudie, Rohe (Inculte)

Utopies et illusions de la démocratie participative, bien commun face aux intérêts individuels, place de l'oral et de l'écrit dans l'action publique, moyens du mieux-vivre ensemble, volontarisme politique et marketing urbain... Le passionnant Boulevard de Yougoslavie, signé d'un triumvirat d'écrivains, aborde ces éléments de l'aménagement urbain par le versant romanesque, histoire d'insuffler un peu d'âme dans  la ville. Le quartier du Blosne, né au sud de Rennes dans les années 60, a mal vieilli. D'abord perçu comme un progrès, l'ensemble a périclité au fil des décennies alors qu'au tournant des années 2010, un grand projet de rénovation est lancé. Sa particularité ? La place accordée aux habitants, invités à associer leurs voix aux décisions de la mairie. Au milieu, Youcef Bouras dirige une agence d'urbanisme impliquée dans le chantier. Mais son audit est remis en question, en particulier les préconisations. Face à la bronca, qu'il peine à accepter, il va devoir reformuler en s'associant étroitement avec les administrés, composer avec la mairie, l'université et les représentations des citadins. Il va devoir mettre les mains dans le cambouis, oublier ses manuels. Travailler autrement, revoir ses principes, collaborer, écouter les voix, aussi taiseuses soient-elles. Car voilà, il ne suffit pas de donner la parole aux habitants, ces derniers doivent aussi la prendre, formuler, expliquer, réclamer sans toujours avoir les mots, sans maîtriser la langue, sans même la parler...

Formidable roman sur l'aménagement, ses enjeux, ses louvoiements, son idéal et ses pratiques, qui met en lumière tout un tas de contradictions et de problématiques offerts par l'urbanisme dans sa volonté d'organiser et de produire de l'espace, parfois sans les habitants et à grands renforts de concepts, parfois avec eux mais avec la difficulté d'unifier les discours, miroirs d'intérêts divergents ou reflets d'une impuissance à exprimer une volonté claire. Le chaos ou la maîtrise, il faut choisir (le livre, en sa fin, donne le primat à l'inventivité, à l'originalité des pratiques, pas aux théories). Le livre multiplie donc les points de vue et les saynètes pour embrasser la complexité des vécus, des origines géographiques aux pratiques quotidiennes en passant par la fonction de chacun, et entrer dans le quartier par ses versants intimes. Le lecteur devient le témoin privilégié d'une mutation en train de se faire, à travers les regards d'un ado passionné de cinéma, d'une dame âgée membre d'un club, d'un psychologue, d'une travailleuse sociale, d'une universitaire et d'un réfugié syrien. 
L'occasion pour les auteurs de matérialiser un "espace vécu", qu'ils ont arpenté au cours de quatre années de résidence. Ce qu'ils réussissent brillamment, à mon sens, c'est la mise en avant d'enjeux très simples et pourtant fondamentaux dans le quotidien des habitants : la coupe des arbres pour ouvrir l'horizon, la prise de parole dans les réunions publiques, les préoccupations d'urbanistes face à l'ignorance (ou l'indifférence totale) des habitants (exemple de la distance entre les immeubles), le problème de la maîtrise de la langue dans un quartier où les populations immigrées sont majoritaires, la définition du métier d'urbaniste/aménageur... Certaines pages montrent une parfaite compréhension des mécanismes d'appropriation et de rejet de l'espace, de l'humain dans son environnement urbain, chaotique ou ordonné, tout en affirmant le projet du livre. Décrire un moment politique en passant par la case sensible/intime, celle des individualités qui se heurtent à l'intérêt commun ou celui des élus, des techniciens...
Comment comprendre que Tanger, Alger, Gênes ou Naples, et Venise, aient tant de charme, qu'elles dispensent tant de force ? Leur caractère vient de leur bizarrerie, de l'anarchie qui a présidé à leur croissance, à leur continuelle réinvention, des désirs non discutés de tel ou tel propriétaire, qui aura peut-être fait tousser le quartier en construisant ces cinq étages, (...) ; cette bizarrerie qui est devenue la loi, la règle ;
D'ailleurs, l'urbanisme semble un métier un peu bâtard, à la croisée des chemins. Un peu spécialiste de tout, un peu spécialiste de rien. Le savoir de Bouras est d'ailleurs remis en question ici et il le vit mal. L'urbanisme — ou construire un quartier, une ville, les rénover —, ça n'est pas jouer à Sim City, loin de là. C'est beaucoup plus long et fastidieux. C'est aussi beaucoup de politique et de communication, un métier fourre-tout, pas toujours identifiable. Là encore, de très belles pages pour définir le cadre, poser les bases d'une réflexion ("Plus encore que l'architecture, l'urbanisme est à la croisée de quantité de sciences, d'arts, de questions d'ingénierie. Ça donne des profils hybrides, monsieur le maire."). Ailleurs, des anecdotes qui en disent long sur la capacité des individus à inventer leur "chemin de désir", leurs vies, par le bas. L'épisode de la personne handicapée et de son sapin, le voyage en Allemagne, l'itinéraire d'un jeune ado aux sentiments naissants.

Bienveillant, porté par son humour discret et ses profondes réflexions, Boulevard de Yougoslavie offre un regard frais et érudit sur un quartier périphérique réhabilité. Du politique et du sensible, des personnages incarnés et beaucoup d'intelligence, il n'en faut pas plus à Arno Bertina, Mathieu Larnaudie et Oliver Rohe pour faire de la vie au Blosne une épopée moderne à hauteur d'homme.
                                                                                                                                                                  
Boulevard de Yougoslavie, Bertina, Larnaudie, Rohe ; Inculte, mai 2021, 336 p., 19,90€

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