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Vies conjugales, Bernard Quiriny (Rivages) ★★★★☆

   Voilà un auteur qu'on avait découvert par ses nouvelles (Contes carnivores). Ses nombreuses chroniques dans le regretté feu Chronic'art nous avaient convaincus. Nous étions en phase, littérairement parlant. Joie, donc, de retrouver les dérapages fantastiques de Bernard Quiriny, dans ces nouvelles piquantes mâtinées de truculence barrée. Pas de place pour la logique, ou presque. Ou alors la logique d'un monde déformé, plastique, à même de vous révéler tout ce pour quoi il serait fascinant ou navrant. Le goût pour la surprise absurde et l'étonnement, l'envers d'existences pour lesquelles la routine confine à la mort. Vies conjugales donne un peu de saveur au réel, fait exister le sens là où l'habitude aveugle et la paresse endort.




  Ça commence fort avec le club des sédentaires. Fous rires assurés ; des Parisiens qui ont poussé jusqu'en Beauce et même à Rouen. Ou l'histoire d'un club fondé au XIXe siècle, avec ses rites et ses lois, ses règles incongrues et ses exploits absurdes, ses concours hors du temps. On pense à nos chers trailers et cyclistes de l'impossible, bravant les plus grands froids pour se faire la mesure de toutes choses. Plus loin, l'histoire d'un lieu dont on doute de l'existence, tout comme à celle de ses habitants. Et comment ne pas citer la folle histoire de J.-M. Grelin, écrivain posthume de son œuvre (ce n'est pas une erreur) qui a écrit toute sa vie et fini par publier après sa mort, planifiant ses succès, ses échecs, ses interviews et même sa gloire sans oublier les critiques assassines. Extraordinaire André Margin aussi, écrivain sans talent mais capable de le déceler chez n'importe qui (tiens, tiens...). Tant et si bien, car son imagination était sans limites, qu'il créa d'innombrables collections à même de stimuler l'inventivité des auteurs... Vous aurez droit aussi à l'histoire d'un type capable de convaincre n'importe qui et d'un couple parti vivre dans le Pacifique (quelle idée !), à Tihamotu précisément, en quête de Paradis. Il n'y trouvera que l'enfer. Une histoire d'usufruit, de culture et de vision du monde, disons décalée... Et de doubles, avec ces sosies interchangeables auteurs des pires vilenies, à vous rendre fou un homme.
Après avoir publié deux romans, André Margin se fit éditeur. "Je n'ai pas de talent, mais je le repère très bien chez les autres". Il devint vite une figure du métier, à cause de son tempérament fantaisiste et de ses méthodes originales.


  Petites péripéties philosophes, dérapages fantastiques et virages fantaisistes, Vie conjugales s'amuse à tordre le réel pour nous tendre le miroir de notre absurde condition et mieux s'en jouer. S'ingénie à révéler l'essence derrière les apparences. Bernard Quiriny prend un malin plaisir à décliner son imaginaire diablement fécond, se moquant tendrement des monomaniaques tout en célébrant leur "jusqu'auboutisme". Des couples, des éditeurs, des écrivains. D'habitude, soyons clairs, c'est davantage un style ou une écriture qui nous rend sensible à une histoire. Ici, et c'est très rare, c'est exactement l'inverse. Si l'on part du principe que toutes les histoires ont déjà été racontées, Vies conjugales est l'exception qui confirme la règle. Toutes semblent sorties d'un cerveau joyeusement dérangé. Moins un style que des trouvailles géniales donc, moins une écriture qu'un suspense incantatoire d'où filtre un certain goût pour l'humour froid. Le monde de Bernard Quiriny a fait de l'ennui son ennemi et de la science un trompe-l’œil, lui préférant le réalisme magique borgesien. Et la plupart du temps, c'est follement réussi. On se délecte de ce goût pour le désordre cocasse, d'un implacable sens de la repartie et de ces évidences à laisser décanter pour des siècles. Comme ce professeur honni, lénifiant, calamiteux, monotone. Qui pourtant, allez savoir comment, a enfanté des génies au lycée François Ier de Pau. Des élèves qui avaient l'impression de ne rien apprendre, tout en sortant de ses cours avec des trésors d'intelligence et d'érudition. L'efficacité plutôt que la démagogie...
    L'érudition comme matière de l'aventure fantasque aussi : il faut voir la précision des descriptions, des dates et situations ainsi que les nombreuses références tout au long de ces nouvelles, étirant le delta entre réalité et fiction, floutant les lignes du bizarre et de la rationalité. De l'incongru, de l'étrange et même parfois de l'inquiétant où, tour à tour, l'on rit franchement et l'on s'effraie devant l'horizon vertigineux des possibles. Univers auquel on adhère sans ambages. Un seul regret peut-être mais c'est le lot de tout recueil : pas facile d'atteindre l'excellence à chaque fois et, reconnaissons-le, certaines nouvelles sont plus réussies que d'autres. Un conseil : évitez la lecture continue et préférez picorer au gré de l'humeur.



  Un recueil très drôle sur les possibles, les multiples versions d'une même vie et la nouvelle comme genre pour mieux se représenter nos vies fantastiques. Une manière de décentrer le regard à la façon d'un recueil de bons mots ou d'hommage à ce qui nous façonne. Bien joué !
                                                           
 Vies conjugales, Bernard Quiriny, Rivages, avril 2019, 224 p., 18.50€

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