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Suicide, Mark SaFranko (Inculte) ★★★★☆

   Le crime comme miroir de nos fantômes, notre solitude à la lumière de nos ombres. Suicide interroge ce qui nous construit et nous délie, sur un fil entre nos pulsions macabres et notre désir d'empathie. Mais à l'image du récent Willnot de James Sallis, l'intrigue pour l'intrigue ou l'action pour l'action n'intéressent pas Mark Safranko. L'auteur préfère naviguer dans les eaux troubles du polar psychologique ou métaphysique. Mais on a bien un pitch : dans le quartier gentrifié d'Hoboken, entre le New Jersey et New York, une jeune femme vient de s'échouer sur le bitume sale après une chute de dix étages. Suicide ? Crime ? Maladresse ? Les hypothèses se multiplient alors que l'inspecteur en charge de l'enquête, Brian Vincenti, erre dans ces rues emplies d'histoires lugubres : viols, trafics, agressions. L'enquête va faire remonter tous les traumas de Vincenti : son couple est sur la fin et les souvenirs ravivent quelques obsessions... Un livre peuplé de fantômes où l'on préfère s'aveugler pour éviter de se confronter à la disparition du sens ("on ne pouvait jamais vraiment connaître un autre être humain. En y repensant, peut-être même qu'on ne pouvait jamais vraiment se connaître soi-même").




  Une intrigue donc, ou plutôt un prétexte pour sonder nos fantômes et refoulements, où les tableaux semblent résonner en nous comme des échos. Mais de quoi ? Une manière de décentrer le regard et de creuser à la pelle dans les tréfonds de l'âme. Des histoires d'apparitions dont on est le seul instigateur, une histoire de démons qui se manifestent par des dérapages répétés. L'envie d'anéantir quand tout est déjà détruit. Dans un état second, comme un boxeur groggy, Vincenti frappe jusqu'aux limites humainement acceptables. Comment dompter nos pulsions ou notre colère quand tout invite à la déchéance ? Tel serait le programme de Suicide, polar psychologique dont l'introspection est le maître-mot. On est d'ailleurs moins dans un polar classique que l'autopsie du mal à échelle d'homme. Une enquête teintée de psychologie et de métaphysique, recyclant la question de l'éternel retour de la violence. Mais fort heureusement, Mark Safranko refuse de s'y soustraire ou de s'y perdre pour lui préférer des flottements, ou plutôt les états flottants d'une conscience, traduits dans le livre par des allers-retours entre le déroulement de l'enquête et les "pensées" du policier avec changement de "police". Si l'enquête patine, c'est que Vincenti refuse d'affronter des démons qu'il sait tapis au fond de lui...
En quelques secondes, il se retrouva dans ce no man's land  de réalité difforme, entre éveil et sommeil.  Allongé dans le noir, à écouter les derniers vestiges des festivités qui touchaient à leur fin, il ne cessait d'espérer, de façon irrationnelle, que le téléphone sonne pour lui donner une piste à suivre dans l'affaire Kenmore. En vain.

  Plus techniquement, SaFranko maîtrise son sujet. Un personnage fort, sombre et complexe qui, jusqu'au bout, tiraillé entre ses obsessions et son incapacité à trouver les réponses, reste mystérieux. Qui baissera la fenêtre comme on ferme le rideau, une dernière fois. Voilà pour Vincenti, personnage hanté, obsédé. Une "héroïne" a priori suicidée, tout à fait insaisissable. Livre fermé, on s'apercevra que l'on ne sait rien de Gail Kenmore, femme blanche de 29 ans, toujours joyeuse et enthousiaste, qui n'avait pas le profil d'une suicidée... Une foule de personnages secondaires —on notera les piques à l'endroit des curés et de la religion —, une mère dépressive et alcoolique aux airs de clown effrayant, comme le Joker, et surtout Tom Flaherty/Ellen Smith, policier transgenre et ancien coéquipier de Vincenti au cœur du dénouement. SaFranko a cette façon d'aller très loin aux lisières de la conscience sans sacrifier l'enquête en retombant finalement sur ses pieds, de façon inattendue, après 300 pages de doux coma. K.O. final, effet garanti. Un rythme plutôt lent, une écriture sans fard qui va à l'essentiel pour saisir un baromètre commun à tous ces personnages : une sorte de désespoir irréversible, sur un fil entre pulsions aveugles et désir d'amour absolu. Reste une ambiance lourde, la torpeur d'une nuit sans fin plus sombre que les ténèbres. Et une tension latente nourrie par la tragédie, la laideur du monde exposée quotidiennement aux yeux du policier, le malheur et le désespoir. Suicide peut alors se lire comme une volonté (ou pas) de résilience face au destin, une tentative de dompter ce mal qui rôde partout. Au coin d'une rue crasseuse ou au bout d'une jetée lugubre. Faut-il lutter malgré l'aigreur meurtrie ? Ou se laisser couler sans possibilité de retour ? Les indices peuvent-ils faire sens ?

Ce jour-là, Vincenti avait incarné ce que l'humanité avait de meilleur; il avait été l'antithèse de la bête sauvage qui avait tabassé Mohammed Phillips deux soirs plus tôt. Peu après, sa relation avec sa femme avait commencé à se détériorer.



   La réalité au miroir de notre conscience torturée, notre âme brisée et nos errements au prisme de nos erreurs. Celles d'une nuit fatidique. Vous l'avez compris, ce n'est pas le livre à lire sous les cocotiers puisque l'on a la farouche impression de s'engouffrer dans un cul-de-sac ou de foncer à 200 à l'heure dans un mur en béton. Qu'importe, car Suicide, à travers la figure du policier piégé, impose Mark SaFranko comme un auteur important du genre — on évoque le dirty realism—, pas loin dans l'esprit d'un James Sallis ou même d'un William Bayer à ses grandes heures. Une vie comme un portrait, avec sur le visage ce quelque chose de "fugace et fascinant"... 
                                                                                                                                                                 
Suicide, Mark SaFranko, Inculte éditions, juin 2019, 313 p., 18,90€

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