Accéder au contenu principal

Catastrophes, Pierre Barrault (Quidam)

 Vous lirez ici ou là que ce livre est maudit, vraiment maudit j'entends. Et bien croyez-moi, je crois que c'est une chance, c'était son destin de paraître en avril 2020 et en novembre 2020. It is what it was supposed to be, la célèbre antienne de la série Lost. Avec Catastrophes, on est sûr de ne pas être dans la posture promotionnelle. Plutôt dans le trou noir sémantique et narratif, l'anomalie verbale, la circularité temporelle, le Grand Absurde qui  fait sens. Ce livre est à lui seul sa réalité parallèle, démultipliable à l'infini, défiant toutes les lois du paysage littéraire. Dans la série Lost, on voyait des ours polaires s'exciter sur une île tropicale. Chez Pierre Barrault, le sosie de François Berléand se masturbe avec des orties, tout nu, et finit assassiné. S'ensuit une classique scène de ménage. Bah oui, Pierre et Claire ne progressent pas toujours au même rythme, peinent à s'entendre sur une allure commune. De décalages en déviations, de carrefours en sorties d'urgence, de glissement en dérapages, allez là où on vous l'a interdit. Prenez trois directions et regardez avec trois yeux, un estomac troué en forme de bogue, bien calé sur vos dix orteils. Catastrophe ultraviolette à l'horizon.

Vous n'allez pas me croire mais depuis la lecture de ce bien nommé Catastrophes, je vois partout des bogues de châtaigne, des Günter et des touffes d'orties. Qu'il est beau et grand ce livre, pensé comme une succession de nouvelles qui, mises bout à bout, doivent former un tout à peu près cohérent. Un peu de physique quantique, de polar et de thriller, de comédie et de tragédie, comme une réflexion sur la matière littéraire et ses enjeux. Comment jouer avec, comment la dépasser, comment expérimenter ? Pierre Barrault utilise les mots pour exploiter à fond toutes leurs propriétés, leur texture, leur sonorité, leur visuel, leur capacité finalement à créer d'autres réalités, plus fortes, plus intenses, à en montrer la vanité et le ridicule parfois. Mais alors une vanité absolument féconde. On m'a toujours dit à l'école, dans un bouquin, il faut un élément perturbateur. On parlera ici d'obstacles quantiques et d'anomalies spatio-temporelles qui déclenchent des histoires oscillant entre l'effroi et le grand-guignolesque, la légèreté et la peur panique. Des yeux ordinaires regardent des situations extraordinaires. Le monde s'élargit, s'amplifie, s'abîme dans tous les sens de la saccade.

Voici notre assassin. D'ailleurs, il n'est même pas boulanger. Le vrai boulanger est mort depuis des années. Regardez, commissaire, les croissants sont en plastique, le pain et les chouquettes aussi. Tout est faux dans cette boutique.

Il ouvre grand les vannes de la création au diapason d'une imagination sans frein. Essayons, voyons ce que ça donne. Vous trouverez ainsi des situations uniques en leur genre sur le ton de l'autodérision, de la mise en abîme. Sûr de ses moyens, Pierre Barrault prend aussi le risque d'être dépassé par ses propres histoires. En tant que lecteur, c'est peut-être la seule chose que j'attends réellement d'un livre. Quand l'auteur lâche les rennes (oui, oui, les rennes). De l'inquiétante étrangeté au miroir du burlesque, du fantastique et du surréalisme. J'ose l'expression : "Ceci n'est pas un livre". Mais une plongée dans des mondes superposés, chevauchés, qui se répètent et s'étirent, s'annulent et s'amplifient. Le corps est ainsi un ressort d'ubiquité : Pierre est partout sans être nulle part, le monde est trop petit et trop grand pour lui. Les personnages sont donc écartelés, diffractés, les corps dispersés et démembrés en tranches de réel et en fragments d'absurde. Univers de poche, univers parallèles avec ses propres lois. N'est-ce pas le propre des mots et d'un auteur (avec un univers) de produire des réalités alternatives ? Le temps, linéaire et circulaire, se joue des répétitions et des cloisonnements. Pierre Barrault s'amuse avec beaucoup de sérieux, il invente et se sent bien dans l'invention. Il est comme chez lui. Nous, on a des barres dans le ventre avec ces scènes barrées —certaines sont hilarantes, d'autres absolument flippantes —et les scènes pulvérisent (ouhhh le mauvais jeu de mots) les barreaux de Pierre et les barreaux littéraires. Ça donne un résultat, il faut bien le dire, génial. Mais attention, esprits grincheux, n'allez pas chercher du sens là où il n'est pas.  Car vous allez croire que vous êtes là où vous n'êtes pas en réalité. Vous vouliez manger un burger, et vous voilà à Strasbourg à suivre une grosse dame qui tient dans la main droite une choucroute. Le présent, le futur et le passé ne semblent être que le fruit de nos représentations. Sommes-nous réellement ce que nous sommes ? Sommes-nous sûrs d'être toujours là où nous croyons être ? What am I supposed to do bordel !? Il y aurait bien des choses à dire sur Claire et Pierre, ce couple tout mignon qu'on imagine jeunes parents, que rien ne surprend, jamais.

J'ignore où je suis dans cette histoire, c'est un peu comme si j'étais Claire, mais en même temps, non. Je vois ce qui est vu par elle, entends ce qu'elle entend, mais ne joue aucun rôle ni n'occupe la moindre place, aussi doit-elle se débrouiller sans moi.

Mais je vais devoir vous laisser, mon corps (souvent holographique) vient de se scinder en trois et la route indique quatre directions. Ma jambe droite s'est barrée à gauche, mon pied gauche à droite et mon ventre a filé en loucedé tout droit sur la départementale, en direction du Maine-et-Loire. Ou des Deux-Sèvres, je ne sais plus. Et il se pourrait aussi que je sois en Hongrie. Allez savoir. En tout cas, je m'engouffre dans une fuite temporelle. Le disque est rayé, le montage déraille.

Bref, ce Catastrophes est une petite bombe nucléaire chargée d'énergie quantique, qui a fait de la fission et de l'ubiquité le moteur de ses intrigues (qui n'en sont pas). Croyez-moi, cher Pierre, vous êtes magicien et nous n'en avons pas fini avec l'inspirant Catastrophes. "See you in another life, brother !" À Beaupréau peut-être ? Mais alors avec un gilet de sauvetage, hein.

                                                                                                                                                              

Catastrophes quantiques, Pierre Barrault maudit, Quidam éditeur maudit, alors avril ou novembre 2020 ? 126 pages d'anomalies et de dérapages, 15 calvities €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Feu, Maria Pourchet (Fayard)

 En voilà un bouquin qui m'a bien gonflé et pour une fois, je sais exactement pourquoi. Oui, c'est vrai, vous ne trouverez aucun, mais alors aucun bon sentiment dans ce texte prétentieux sur le désir, ses affres, la passion amoureuse, les sentiments impossibles, les petits mensonges et les coups tordus... Histoire ô combien ordinaire, deux solitudes qui s'ennuient dans leur couple-famille-mariage (Laure, 40 balais) et leur vie minable de cadre sup' de la Défense (Clément, 50 balais), qui vit avec un chien. J'aime toutes les histoires, pourvu qu'elles soient bien racontées, pourvu qu'elles soient racontées avec style. Mais, rapidement, je me suis ennuyé à la lecture de ce roman sans grand intérêt et d'un nihilisme rare. J'y suis allé car je suis curieux. J'avais entendu moult louanges sur les textes de l'autrice. C'était l'occasion... manquée. Ce roman m'a vite dérangé, pour une raison simple. Il est d'un cynisme confondant, qu

Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters (Verdier)

 L'histoire d'un barrage en Syrie, la trajectoire d'un homme au miroir de la guerre. 50 km de long, de béton. 11 000 familles déplacées. Un village englouti et des souvenirs avec. Le lac el-Assad, en 1973. Une famille éclatée. Un vieil homme, semble-t-il, rame à bord d'une barque, remontant le fil de sa mémoire en Syrie. Un professeur-poète menaçant pour le régime, une guerre en fond sonore. La censure, la traque, la paranoïa. Un grondement, une rumeur de plus en plus claire. Il lui faut plonger, à Mahmoud, avec masque et tuba, dans les profondeurs lacustres. Une façon de remonter à la surface pour respirer, voir sa vie passer du noir et blanc à la couleur. Mahmoud Elmachi, qu'as-tu fait de tes amours ? De tes enfants ? De ta famille ? De Sarah ? Les as-tu abandonnés ? As-tu eu simplement le choix ? Mahmoud ou la montée des eaux est un très beau roman en vers libres, ceux d'un poète isolé, coupé du monde, qu'on prendrait volontiers pour un fou. C'est d&#

La Grande Aventure, Victor Pouchet (Grasset)

 La grande aventure, c'est une balade en vue d'un col, l'écriture de poèmes qui forment un livre, c'est écrire un poème pour empêcher l'être aimé de partir, c'est une histoire de shampoing et de romans qui nous dépassent, c'est une histoire d'amour et de dauphins, un jeton de manège bleu à Montmartre pour raviver l'enfance, conjurer la perte, l'écoulement des journées qui passent. Il faut boire un gin tonic, en souvenir, pour oublier les montagnes qui nous assaillent. Ecrire des poèmes, alors, malgré les déserts d'inspiration, les aboiements des chiens. Partir, revenir, s'interroger aussi sur les événements de la vie, petites boules de réel qui débarquent sans crier gare. La mort d'un grand-père : Son coeur s'est arrêté / et il est mort très simplement, que l'on consigne dans un banal poème comme on s'interroge sur les contrebandiers... La Grande Aventure, c'est un dauphin, un découpage de solitudes. Suivez les pointil

Massacres, Typhaine Garnier (Lurlure)

Quand Myrtho de Gérard de Nerval devient Rime Hot ... Avec un temps de retard, toujours, je découvre la poésie de Typhaine Garnier. Configures   m'avait laissé entrevoir cet univers joueur, drôle à souhaits, expérimental. Je cherche encore quel lecteur de poésie je suis. Et, il faut bien le dire, à la lecture de ces deux recueils perchés, l'impression d'aller à peu près partout dans le champ des possibles avec une bonne dose d'impertinence et de respect envers les aînés. Une émancipation même, si on lit les deux recueils de Typhaine Garnier en suivant la chronologie des parutions. Massacres , donc, au pluriel, est un formidable jeu de massacres de notre patrimoine poétique. Dans l'idée de patrimoine, il y a l'idée d'un héritage un peu mort, de biens collectifs sans vie, sans âme. Typhaine Garnier a donc eu la brillante idée de choisir quelques poèmes de ses illustres aînés (une seule femme, Louise Labé) pour les massacrer. Ou plutôt les réinventer, les refor

Je t'aime comme, Milène Tournier (Lurlure)

 Les textures de l'amour, ses couleurs, ses reliefs sans aplats, ses plats d'humeur, ses objets au filtre d'une lumière qui se déploie dans l'espace urbain comme une pieuvre énamourée. Milène Tournier s'empare du sentiment, de sa flamboyance, de son romantisme, pour "épouser le tout ordinaire" des lieux des villes. Du kebab à la patinoire, du Ouibus au conteneur à verre, du potager au marché, de la librairie à la grue, du fleuve au fleuriste, des escaliers aux égouts, d'un distributeur Selecta à un cabinet de voyance, d'une boulangerie à une boîte à livres, de l'ascenseur au zoo, du stade au skatepark ! La poétesse s'amuse, ironise, déclare et déclame dans des pages performatives. Explorer le versant plein d'excès, et donc absurde, niais, mais aussi la beauté simple, nue, du sentiment amoureux. Ses images bizarres, ses arômes de cendre, de braise et de pizza, ses innocences souriantes. Quand on aime, on aime tout, le trivial et le subli

Ultramarins, Mariette Navarro (Quidam)

J'ai d'abord lu une dizaine de pages d' Ultramarins, à la fin du mois d'août. Puis j'ai posé le livre dans un coin, avant de le reprendre un mois plus tard, devant l'afflux des critiques positives. J'avais dû manquer un truc. Et bien m'en a pris. J'aurais dû m'installer confortablement et prendre mon temps. Car il faut entrer dans l'univers de Mariette Navarro à brasses lentes, observer et attendre. Et peut-être trouver la lumière, sur une île ou dans les abysses. Je crois savoir pourquoi j'ai vite abandonné ma lecture la première fois, c'est un défaut de lecteur et de commentateur. J'ai voulu comprendre dans l'instant les intentions narratives de l'auteure. Erreur ! Grosse erreur ! C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Plutôt se laisser bercer, laisser venir et noter (ou pas) ce qui se produit. Accueillir et accepter le changement. Voir ce que le texte remue en vous. Je vous parle de sensibilité, mais impo

Dans la Maison rêvée, Carmen Maria Machado (Christian Bourgois)

 Très beau livre sur la violence dans le couple, pensé comme une succession de courts chapitres à la manière de. Une question simple, qui en appelle beaucoup d'autres : comment écrire une autobiographie ? Où commence-t-elle et où finit-elle ? Le jour de la naissance ? Le jour de notre mort ? Au début d'une prise de conscience ? À la fin d'une relation destructrice alors que celle-ci continue à vous hanter, peut-être jusqu'à la fin ? Dans la maison rêvée aborde la question de la violence dans le couple homosexuel en général, et en particulier, celle moins évidente a priori, de la violence dans le couple lesbien, qui rejoint le questionnement sur les identités sexuelles. Angle original pour évoquer une histoire tristement banale, celle d'un couple qui s'aime avec passion puis se déchire, rejouant une relation dominante/dominée, où brutalité et emprise psychologique guident les échanges. La narratrice, peu sûre d'elle-même et boulotte, entre dans une relation t

Pédalées, Olivier Hervé (Lunatique éditions)

 Bonjour les amis. Joie et émotion, il est enfin là, le rêve d'une vie. Il s'appelle Pédalées et il est épais de 1,73 cm. Ni un essai, ni un roman, ni un témoignage, ni de la poésie, il croise un peu toutes ces approches pour parler d'une chose, le vélo. Et même d'une passion pour le vélo ! Il sortira le 15 novembre, dans toutes les bonnes librairies. Présentation sur le site de l'éditeur : " Pédalées propose 21 itinéraires littéraires comme autant d’étapes du Tour du France et de virages de l’Alpe d’Huez. Une Grande Boucle intime de 240km où les succès font écho aux douleurs, les défaites aux exploits. C’est aussi un hommage amoureux et critique à la petite reine, à ses beautés, à ses ratés, à la folie et aux illusions qu’elle fait naître. ​ Rouler, c’est… Un opéra en rafales. Être porté par les lieux, habité par les territoires. Un arpentage sensible. Mettre de l’ordre dans son chaos intime, laisser libre cours à son propre désordre. Une obsession, un truc q

Satires, Edgar Hilsenrath (Le Tripode)

Satires...  ça tire toujours des larmes un livre d'Edgar Hilsenrath. Et quand on sait que c'est le dernier, ça en tire encore plus. Puis des larmes de rire, aussi, car l'Edgar était un clown triste, hanté par la Shoah et la figure du nazi. Hanté par le retour au pays, homme aux racines floues et arrachées, une identité pétrie dans la langue et l'écriture, des pays où être chez soi quand on vous a tout pris. Sauf l'humour, sauf une folle tendresse pour ses personnages, sauf l'ironie, sauf le rire désespéré. Puisque ce monde n'a aucun sens, il convient d'en souligner l'absurde logique, le grotesque, dans des dialogues cinglants où Hilsenrath s'amuse autant qu'il dégomme, invente des mondes autant qu'il les détruits. Ce livre, c'est l'Allemagne vue par l'exilé, celui qui écrit en allemand mais ne comprend plus ce pays peuplé de nazis croupissants, de veuves déboussolées et de travailleurs immigrés qui ne comprennent pas un mot de

Grande Couronne, Salomé Kiner (Christian Bourgois)

 Encouragé par les enthousiasmes de libraire et un éditeur de confiance, je me suis lancé dans ce Grande Couronne , plein d'attentes. J'aime les premiers romans, toujours curieux de découvrir un univers, une écriture, un rapport au monde qui serait original. Fin des années 90, dans la banlieue parisienne. On suit les pas d'une collégienne, Tennessy. Ses parents divorcent, sa soeur est bordeline, ses deux frères pas aidés par une mère dépressive qui se laisse doucement mourir. Dans ce marasme ordinaire, l'ado tente bien de se raccrocher aux branches mais, peine perdue, là voilà embarquée, malgré elle, dans un petit réseau de prostitution. Ses premières expériences sexuelles seront tarifées. Un peu naïve, la jeune fille rêve de marques, voudrait ressembler à ces filles qui ont l'air si sûres d'elle. Mais elle n'est pas née du bon côté. Aux côtés de Chanelle, de Kat Linh, Tennessy se rêve en avocate ou en hôtesse de l'air, avec en fond sonore les clips de L