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Grotte, Amélie Lucas-Gary (éditions Vanloo)

Le pouvoir de la grotte, la force de la caverne. Ça me rappelle Platon, une allégorie marquante de ma jeunesse. Amélie Lucas-Gary lui emboîte le pas en exploitant tous les ressorts symboliques dans une fantaisie très plaisante, échevelée, maline. Le lieu de l'éternel retour, un habitacle de l'éternité, un endroit à l'abri du monde, en retrait croit-on, où il se produit des phénomènes bizarres. Un gardien qui couche avec la femme du Président, enterre le petit-fils d'Hitler, découvre la source d'éternité et croise un célèbre terroriste du 21e siècle...


A l'occasion des 80 ans de la découverte de la grotte de Lascaux, les éditions Vanloo ont réédité le premier roman de l'auteure Amélie Lucas-Gary, à peine un roman d'initiation, mais plutôt une satire politique cocasse et loufoque qui creuse le potentiel énigmatique, métaphysique, électromagnétique, psychologique de la grotte, entre foi et science, réel et fictions. Le narrateur, gardien pluriséculaire du trou, échafaude des hypothèses, s'interroge sur la modernité des sociétés, leurs réflexes. Une façon de pénétrer les chemins de l'inconscient pour remonter à l'origine du monde. Pour questionner son originalité dans la mesure où il existe des copies et des modèles. Lascaux, la vraie, et le fac-similé, la réplique grandeur nature. Comment distinguer le vrai du faux ? Des dérapages alors tout en douceur pour révéler le grotesque de toute situation, toute projection, toute représentation pour en extraire, aussi, la magie. Des petites poches de merveilleux disséminées ici ou là. Le récit avance par strates sans effet de construction, juste des vignettes — à la limite on pourrait contempler une succession de dessins rupestres —qui fouillent la matière des rêves, des songes, prompt à s'étonner à chaque incongruité, qui s'enfonce dans les plis de la grotte, dans les copies de ses copies, jusqu'à être incapable de distinguer la bonne de la fausse. Une mise en abîme de 160 pages qui s'enfonce dans la Terre et remonte à la surface. Un jour sans fin, une boucle temporelle. Ce n'est même pas un jeu de piste, juste une façon d'offrir des pistes de lecture, d'imaginer des récits plausibles. Qui copie qui alors ? Si l'écrivain ne fait qu'inventer des doubles et des fantasmes, alors l'illusion est le ressort de toute perception. Est-il possible de la briser ? Est-ce nécessaire ?

La visite de mon père pourrait éclairer de manière inattendue mon dévouement à la grotte. Une vocation comme la mienne est souvent suscitée par des déséquilibres affectifs, et je n'échappe pas à ces généralités.

Bon, il faut le dire, aussi et surtout, Grotte est souvent drôle, frais, ironique, fluide, fantasque et jamais dupe de son sujet. On rit de ces petites hallucinations qui sont des jolis vertiges en partant d'une réalité devenue mythe, le mythe lui-même alimentant ses propres réalités. Et cette idée : les choses n'existent qu'à partir du moment où un langage vient les décrire. La grotte peut-être vouée à l'oubli éternel ou à la fiction permanente, au lecteur de se glisser entre les deux. Un roman des dédoublements, toujours ludique et finalement léger dans sa forme — au sens d'épuré — et malin dans son propos, tout à la fois expérimentation pour une romancière en devenir et exploration de ses limites.

Enfin, on s'amusera à comparer les livres de l'auteure à rebours. Soyons honnêtes, Grotte m'a davantage séduit que le dernier Hic (Seuil), pour des raisons variées. Dans Hic, le sentiment de lire plutôt une écriture (avant une histoire), soignée et travaillée, qu'on sentait plus sophistiquée, au diapason de la construction narrative. Peut-être le fruit de l'expérience et d'un autre rapport au roman après la publication de trois livres. La Grotte (un premier roman publié en 2014, donc, mais lu par votre serviteur en dernier dans la bibliographie d'Amélie Lucas-Gary)—impression toute personnelle —m'a paru plus fluide et épurée dans son phrasé, son rythme. Hic s'égarait dans sa deuxième partie tandis que Grotte me semble tenu de bout en bout, dynamité par son inventivité et sa créativité doucement délirante. Tout ça pour écrire qu'il faut lire absolument Grotte, et TOUS les livres de l'auteure (je n'ai pas encore lu Vierge) car Amélie Lucas-Gary appartient à cette espèce rare des écrivains qui échappent aux généralités. De ceux qui savent, à partir des mots, inventer leurs propres mondes. Comme la grotte, ce gigantesque réceptacle d'énergie et de matière littéraire.

                                                                                                                                                                  

Grotte, Amélie Lucas-Gary, Vanloo éditions, septembre 2020 (publié en 2014 chez Christophe Lucquin), 164p., 18€

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