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Le Dormeur, Didier da Silva (Marest éditeur)

 "Ptn 4 Minutes d'arbres". En sérieux critique, je suis allé faire un tour sur YouTube pour visionner ce dont Didier da Silva parle dans son livre, le court métrage de Pascal Aubier — l'adaptation cinématographique du Dormeur du val de Rimbaud (1870) —, en réalité une merveille de plan-séquence de 9 minutes et 22 secondes, intitulé le Dormeur (1974). On y voit des arbres, donc, et un paysage du Sud — ou une caméra qui vole, s'envole et atterrit. Le Dormeur est à la fois l'exploration d'une époque, l'autopsie des conditions de réalisation d'une oeuvre et le récit d'une fascination.

On retrouve dans ce récit la plume aérienne de l'auteur (Dans la nuit du 4 au 15), joueuse et vagabonde, passionnée par son sujet, qui aime naviguer au gré des idées, qui enquête pour mieux comprendre d'où lui vient cet enchantement pour ce film qui n'existe dans la tête de presque personne, tombé dans l'oubli :"Un volumineux dictionnaire du court métrage français paru il y a quinze ans et dûment consulté fait comme s'il n'avait pas existé, ne le mentionne même pas en passant : on pourrait croire avoir rêvé".  On pense ici au livre d'Olivier Hodasava, "Une ville de papier" qui avait pour objet une ville qui n'existait que dans la tête de ceux qui y croyaient. 

L'auteur a un an à l'époque. Pour élucider ce qui est bien un mystère, il veut rencontrer du monde : le réalisateur lui-même et tous ceux qui ont participé de près ou de loin à "un chantier loufoque qui avait fait jaser toute la région", et qui avait duré plus de deux mois. C'est son souvenir enthousiaste que Didier da Silva tente de transmettre par son écriture, en multipliant les allers-retours entre les époques, en confrontant les grands et les petits, en exhumant des limbes des anecdotes savoureuses. On y croise ainsi du beau monde : Tarkovski, Orson Welles, Rimbaud, Godard ; de nombreux paysages, de Tijuana à Vera Cruz en passant par le Gard et Cannes. Et pas mal de considérations techniques sur le tournage (la Louma, le montage des rails...) assez savoureuses, comme un précis jamais ronflant de l'histoire du cinéma. Ce livre est même souvent très drôle ("Ptn 4 Minutes d'arbres").

Un miracle de plus, une histoire de miracles. Ainsi un inconnu créera en 2015 un compte YouTube pour poster Le Dormeur et rien d'autre, ce qui ne manque ni de mystère ni de panache ; ainsi fin mai 2017 l'un de mes amis sur Facebook, un certain Charles Tatum Jr, en partagera le lien en criant au chef-d'oeuvre. Je n'en ai jamais entendu parler.

Il y a du mouvement dans ce texte, à l'image de cette Louma apprivoisée, qu'on sent pourtant pleine d'énergie et d'envie. Didier da Silva est un passionné et on le sent parfois débordé par son enthousiasme, les idées fusent, les noms sont lancés. Un joyeux bazar, propre à l'époque sous psychotropes, à l'effervescence de la création, à l'urgence de faire. Ce n'est jamais un problème bien sûr, au contraire, et ce n'est pas la moindre réussite que de parvenir à transmettre ce bouillonnement, le goût de l'expérimentation, technique et formelle. J'ai donc été sensible à cette fascination pour un objet "perdu" sans toujours la partager. Peut-être un manque de recul ou de culture cinématographique. Mais c'est le risque quand le sujet est traité sur un mode très personnel, intime. J'ai l'impression d'ailleurs que tout récit d'une fascination prend le risque d'être incompris. Je m'explique. Quand je tente d'expliquer à quel point une série comme Lost a pu m'émouvoir au point de changer ma vie, je me heurte à des murs d'indifférence et d'étonnement. Au ricanement même. Cela vaut aussi pour les films de Bruno Dumont, de Tarkovski ou Lars Von Trier me concernant. C'est le jeu. Quand j'ai lu le brillant essai de Pacôme Thiellement sur la série Lost, certains chapitres m'ont scotché —j'en partageais intimement le sens — d'autres m'ont complètement perdu car je n'y comprenais rien. 

Même s'il a fonctionné à moitié pour moi, Le Dormeur reste truffé de qualités et nous parle moins d'un court métrage que d'une fascination et de ses conditions de réalisation. Et d'une certaine manière aussi de l'impuissance ou de l'impossibilité des mots à traduire la puissance d'une image, à dire le "miracle" ou "une histoire de miracles" (au début du livre, l'auteur décrit le film pendant 4 pages, mais je n'arrive pas à le visualiser, je vais donc regarder). Une manière pour l'auteur de faire revivre et de vivre une époque (qu'il n'a pas connue) et de comprendre objectivement et intimement une forme d'envoûtement. Perso, je le conseillerais avant tout aux passionnés de cinéma et d'histoire du cinéma. Ce livre doit fonctionner comme une étincelle. Un conseil donc : allez d'abord visionner Le Dormeur de Pascal Aubier sur YouTube (15 378 vues au moment où j'écris ces lignes) et lisez le texte ensuite. Vous verrez, il prend d'autres couleurs et la mélancolie d'autres teintes. Plus nuancées, plus profondes.

                                                                                                                                                                     

Le Dormeur, Didier da Silva, Marest éditeur, octobre 2020, 128 p., 14€

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