Accéder au contenu principal

La Trajectoire des confettis, Marie-Ève Thuot (Éditions du sous-sol)

 En voilà un bouquin intéressant (rien de méprisant dans ce terme, chère Marie-Ève), non pas qu'il soit parfait — ce n'est d'ailleurs pas ce que je demande à un texte —, mais par sa façon de donner à penser sur des thèmes franchement risqués. Parler des sentiments, du sexe et de procréation, dans un même élan, relevait à mon sens de l'exercice de haut-vol. Comme résoudre une équation impossible. J'ai donc peut-être autant de réserves à émettre que de compliments à faire pour cette brique de 620 pages venue du Québec. Alors d'abord, on dit merci à l'éditeur qui prend le courage de publier ce premier roman avec une telle pagination, en saluant les choix de mise en page, de la taille de la police aux interlignes. Même si j'entends et comprends bien les contraintes d'un éditeur, j'ai lu bien des livres récemment qui sacrifiaient le confort de lecture. Ici, avec 620 pages qui font la part-belle aux dialogues, la mise en forme laisse respirer le texte. C'est à noter.

Il fallait donc, a priori, un sujet "sexy" pour attirer le chaland. Existe-t-il une personne sur Terre qui n'est pas intéressée par le sexe ? Peut-être mais on limite les possibilités. En tout cas il en existe un dans ce roman, c'est Xavier, 36 ans, complètement bloqué depuis 16 ans avec les femmes. De là, le lecteur pourra échafauder toutes sortes d'hypothèses pour ce personnage, sans doute le plus fort, qui cristallise toutes les tensions et questions du livre. Commençons par les bémols.

Si le texte est tenu de bout en bout, je lui ai trouvé un côté un peu scolaire. L'auteure cherche en effet à balayer l'ensemble des situations existantes : couple chaste, couple libre, clerc dévoré par son désir, amour incestueux entre une tante et son neveu, famille monoparentale, pédophilie suggérée, échangisme, libertinage, les familles recomposées, les coincé(e)s et les extraverti(e)s, les Dom Juan et les catins, les asexuels et les satyres, etc... Le factuel ou la démonstration prennent parfois le dessus sur la littérature où l'on sent l'auteure un peu débordée par son enthousiasme de vouloir tout dire. L'autre réserve tient à la multiplicité des personnages qui nous perdent dans une forêt de noms et de prénoms. C'est voulu, bien sûr, cet effet zapping entre les époques et les filiations. On met bien 100 pages à comprendre qui est qui entre les frères, les demi-soeurs, les belles-mères, les oncles, les tantes, les veuves et les veufs sans parler des âges et des époques, entre le 19e siècle et un futur proche. Bref, j'ai mis un peu de temps avant de trouver mes marques dans ce mille-feuille qui est un tendre bordel en forme de saga familiale. Compliquées ces histoires de famille. Mais une fois bien installé, on ne s'arrête plus. Dernière réserve, à vouloir dresser un panorama exhaustif en multipliant les situations possibles, Marie-Ève Thuot prend le risque d'ennuyer. Moins percutants sont ainsi les passages sur ce prêtre coincé entre les textes sacrés et son désir irrépressible ou cette fin extinctionniste, certes originale et drôle mais un peu tirée par les cheveux. Voilà pour les réserves. Mais...

Elle se mit à rire. À quoi aurait ressemblé sa vie si elle avait été un homme ? Elle aurait pu voyager seule sans se faire sermonner, affirmer son envie d'écrire sans entendre des sottises, boire deux fois plus sans être jugée.

...ce texte est aussi une belle prouesse, non pas dans la forme mais son contenu. L'ambition ici n'est pas dans le style. L'auteure offre une prose parfaitement fluide, coulante, dont le rythme épouse les trajectoires aléatoires des confettis, parfaite pour cimenter et unifier ces présents décomposés. En résulte une belle énergie, une limpidité du texte au détriment peut-être de l'originalité des phrases. Mais là n'est pas l'ambition du texte.

Les corps et le Québec ont peut-être le même destin, coincés dans des pays trop grands pour eux. Le corps doit trouver sa place entre une libido à l'affût, les sentiments qui veulent durer et l'envie de se reproduire sans toujours savoir pourquoi. L'instinct de survie ? Il faut voir ce Louis, victime d'un désir insatiable qui, par fidélité absolue, se retrouve avec cinq enfants de cinq femmes différentes. Punition filiale irréversible, tiraillé entre indépendance et appartenance. Mais cette fois, promis juré, c'est la bonne. Elle s'appelle Béatrice, elle est française. Aux lisières d'un comique absurde, le propos devient politique, celui d'un Québec francophone aux prises avec les berceaux, engoncé dans un Canada oppressant. Comment s'en affranchir ? Par la natalité, pardi ! À travers toutes les situations décrites, la narration tente de trouver un sens (ou pas) à tout ce bordel, sans jamais tout à fait trancher, loin de tout voyeurisme —le texte est très sage, absolument pas racoleur et finement provocateur — loin de toute morale, loin de tout jugement. Et l'on goûte ainsi tous les apartés historique, philosophique, anecdotiques, comme autant de remises en question ou d'éléments de contextualisation bienvenus. Pour dédramatiser aussi ce qui se joue. Comment accorder le sexe, l'amour et la procréation ? Mission impossible. Alors on se débrouille comme on peut car on ne maîtrise pas grand-chose même si on a des idées bien arrêtées (Rosalie, Xavier). La question du choix et du destin, du libre-arbitre et des gènes. La famille, même en tranches ou en fragments, reste ce socle hercynien de l'attachement et de l'identité sans être non plus le Graal absolu. Ce bouquin qui refuse les images faciles pour mieux les questionner assez finement (on apprend que le pendant de "nymphomane" est "satyriasis") ne tranche pas mais penche tout de même du côté des femmes, de leur désir et statut dans la société. Bien vu et souvent drôle, un comique par l'absurde souvent (voir p. 490, le passage sur les Etats américain à la lumière de l'âge légal pour un rapport sexuel).

Même si Louis était convaincu que Zack et Charlie cumulaient les plans à trois ou quatre, voire plus, et qu'ils fréquentaient régulièrement des clubs échangistes, ces fantasmagories relevaient plutôt de sa propre conception de ce qu'est une sexualité débridée (...). En vérité, leur principale excentricité était d'avoir des aventures chacun de son côté, qu'ils se racontaient ensuite pour s'exciter. 

Enfin, ce que l'auteure a sans doute le plus réussi, ce sont ses personnages, masculins ou féminins, puissants, libres ou pas, et il y en a beaucoup : Xavier avant tout, avec sa mystérieuse mythomane Raphaëlle, Zack et Charlie, le couple libertin, Louis le fidèle un peu naïf mais féministe dans l'âme —les femmes qui gagnent deux fois plus que lui, ça l'arrange —Jacques et Alice, Clara et Bastien, sulfureuse union...

Un texte qui nous invite à réviser nos schémas et à vivre le plus librement possible, en nous faisant comprendre qu'il doit y avoir un hic quelque part. Le désir de posséder, la norme, la culture brouillent ce qui est acceptable ou pas, décent ou pas, fondent les tabous et délimitent des frontières assez floues, qui sont ici interrogés au miroir des époques et des âges. Pas de modèles, pas de règles, pas de tabous, oublions pour une fois la morale et essayons. Réinventons nos modèles. Tout peut marcher à condition de l'accepter, de le vouloir. L'amour, la fécondité et le désir peuvent-ils se conjuguer ? Peut-être mais il s'agit de ne pas confondre les genres, le sexe et l'affection, les sentiments et l'appartenance, la fécondité et le désir. Accueillons le désordre. Aimons-nous donc. Mais différemment. Et acceptons d'être "bizarres". Improvisons.

La Trajectoire des confettis est un bon livre, avec de fulgurants passages, qui détend et offre d'autres images pour penser notre attachement aux autres, en balayant le vertigineux spectre des possibles. En cela, le bouquin est très réussi, au-delà de l'originalité de ses points de vue. La libération des corps et des coeurs est peut-être, aussi, avant tout (?), une question politique.

                                                                                                                                                     

La Trajectoire des confettis, Marie-Ève Thuot, Éditions du sous-sol, août 2020, 620 p., 22,90€

Commentaires

  1. Bonjour,
    Vos commentaires sont très justes et vous avez tellement bien analyser le livre que je n'ose pas écrire plus. Cependant, je trouvais le livre très ennuyeux au bout d'un moment. Trop de personnages. C'était plus une étude sociologique fictionalisée. Sauf qu'on sait peu de comment ils gagnent leur vie et l'économie du couple. Et l'argent dans le couple est important. Il suffit de se divorcer pour le savoir.
    Merci infiniment pour cette critique.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour, merci beaucoup pour votre message. Je suis d'accord avec votre expression "étude sociologique fictionnalisée". Certains passages sont ennuyeux, c'est vrai, mais le livre sait camper ses personnages et les rendre attachants je trouve, tout en offrant un beau panorama du paysage amoureux.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Une question ? Une remarque ? Une critique ? C'est ici...

Posts les plus consultés de ce blog

Le désespoir, avec modération (Le Cactus Inébranlable)

 Je découvre un auteur et un éditeur dans le même élan : Paul Lambda et le Cactus Inébranlable. Un bon bouquet bien touffu, pas ordinaire, qui pique un peu beaucoup. Avant d'y aller mollo sur la win avec Christophe Esnault et Lionel Fondeville, une petite pause poétique avec Paul Lambda et ses aphorismes jaillis d'un délicieux pot aux mots. Avec lui, le désespoir est doux et drôle, 65000 signes de poésie espaces compris où les mots finissent par se jouer de nous... Si ta vie est triste et morne, le désespoir te redonnera un coup de fouet. Adieu solitude et ennui, des bouffées d'amour vont te submerger au coin d'une table, entrecoupées de quelques vertiges galactiques et de silences qui en disent long sur le bruit ambiant. Quelle posologie ? Tout le temps et jamais, quand tu veux, quoi. Aux toilettes ou avant de dormir, entre deux couches ou avant la partie de squash, n'oublie pas de bien caler ton exemplaire dans une poche de pantalon ou de short. Mais pas trop au r

Poèmes à Faye, Julien Syrac (Quidam)

 Bienvenue en Pornésie (pas en Polynésie, malgré les cocotiers et les cocktails), pays de la pornographie poétique, du poème érotico-porno. Les langues se mélangent sur une fesse de Faye, de l'english et du François en pixels de mots, les fluides se déversent sur le corps de Faye. Chirurgie visuelle, plans cliniques de Faye, gros plan d'un sexe qu'on ne voit pas. Faye comme un concept qui nous échappe, une image qui disparaît dans d'autres images de jouissance et de vide sur une crête entre la mort le néant et l'illusion de la vie intense. Des simulacres en réalité, d'amour et de sentiments, d'orgasmes et de peaux. Je te chante parce que tu ne m'appartiens pas, je te rends présente car tout le monde te possède : des gosses de douze ans qui n'ont encore rien vu, des vieux qui s'étranglent et des quadras fatigués. Or le plaisir et l'amour sont exclusifs. Faye, muse sans partenaire, offerte aux foules computérisées, muse incendiaire des caleçons

Mollo sur la win, Christophe Esnault & Lionel Fondeville (Cactus Inébranlable éditions)

 Un éditeur au destin funeste, un solitaire égaré sur le site de rencontres Similitudes , un RMiste qui décuple sans le savoir les capacités de sportifs angevins, des essais de nouvelles, une rixe avec Philippe Sollers, des refus de manuscrits dans des revues obscures, des séances chez le psychanalyste... Les losers, l'amour, la détresse sentimentale et littéraire au miroir de treize nouvelles rigolardes qui auscultent notre désir de tendresse, de reconnaissance, toujours un peu vain. L'élégance de l'échec. Du punch et de l'humour à tout va dans ce recueil de nouvelles qui, à l'image de la couverture, a des airs mal fagotés. Les airs, seulement, d'un réel trop étroit ou trop grand pour des personnages pas toujours adaptés au monde tel qu'il va. Paumés et romantiques à la dérive, les personnages naviguent entre leurs aspirations un rien ambitieuses et la médiocrité du milieu intellectuel/culturel où ils évoluent. Avec quelques écorchures en bandoulière et qu

J'envisage l'impossible, Arthur Navellou (Iconopop)

 J'envisage l'impossible, comme faire mes cartons fissa et emménager à Chartres. Non, sérieusement, c'est un peu la phrase qui m'est venue à la fin de ma lecture. Un bouquin de poésie qui te donne envie d'aller te promener (déambuler plutôt ?!) dans Chartres, ça ne court pas les rues. Autrement dit, Arthur Navellou n'est pas un vendeur de navets mais un poète des pavés, des places abandonnées, des lieux disparus à réinventer par les mots, qui n'oublie pas d'incarner les souvenirs par les pierres, et les personnages par les anecdotes. J'envisage l'impossible est de loin le recueil Iconopop qui m'a le plus séduit jusqu'à présent. Une poésie fine et accessible, sobrement touchante, comme a pu l'être celle de Victor Pouchet dernièrement dans La Grande Aventure . La grande force de ce recueil, à mon sens, c'est ce flot de malade, d'une simplicité absolue. Le texte coule et roucoule sur la page, chante sa petite musique urbaine un

Élise sur les chemins, Bérengère Cournut (Le Tripode)

 Il existe des rencontres qui bouleversent des vies. Il existe des bouquins qui vous tombent des mains au bout de deux pages. Il existe des pages qui vous rendent captif de leur magie au bout de deux vers. Elise sur les chemins, dernier livre de Bérengère Cournut ( De pierre et d'os ), fait partie de cette catégorie. On connaît bien le géographe anarchiste, Élisée Reclus, et la quatrième de couverture nous précise : "un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905)". Des prénoms qui sonnent comme, des promenades au rythme d'une carte, les paysages pour chansons et les enchantements des premières fois, le désir comme mantra. L'auteure nous embarque dans son petit monde peuplé de tritons, de tontons, de bidons et de coteaux, où l'on franchit des montagnes, où l'on croise des femmes-serpents, héros de contes et de légendes ancestrales. Tout ça fleure bon la géographie, une poésie du chemin et du lien

Je sais, Ito Naga (Cheyne)

 Ito Naga sait qu'il ne sait pas vraiment. Il sait peut-être, au moins, 469 choses, nombre de remarques que contient ce recueil. Esprit sage qui observe, s'interroge sur les grands riens, les petits tout et tous. L'enjeu, nous dit la quatrième de couverture, c'est l'enquête vers le réel immédiat, un inventaire amusé, imprévu, forcément provisoire de données d'évidence qui présentent le réel pour ce qu'il est : un univers en expansion infinie. Contempler les vérités microscopiques et en tirer, pourquoi pas, une façon d'être universelle. Réflexions ou observations en trois lignes, Ito Naga veut capter des bribes d'instantané qui, par définition, échappent toujours. Il faut donc le filet des mots et des phrases pour capturer l'essence d'un instant, l'âme d'un moment, dans les regards, les attitudes, les paroles, les biffures, les manqués, les absences, les doutes, les objets, les expressions toutes faites, les habitudes habituelles, les

Consumée, Antonia Crane (traduit de l'anglais par Michael Belano, Tusitala)

On l'écrit depuis un certain temps, Tusitala, jeune et très chouette maison d'édition, présente un catalogue magnifique. Souvenez-vous de Jacqui par Peter Loughran, de Francis Rissin par Martin Mongin ou encore La Bouche pleine de terre par Branimir Scepanovic... Mais ça manquait d'autrice, vous en conviendrez. Voici que débarque Consumée par Antonia Crane, travailleuse du sexe fière et militante, battante, tiraillée et écorchée, dont la vie se résume au strip-tease, dans les grandes lignes. Antonia est fauchée et il faut bien manger, payer les soins de sa mère mourante. La jeune Antonia voudrait arrêter mais tout la retient, une vie de mensonges, de drogue, d'alcool, elle l'ancienne boulimique sujette aux addictions. Des émotions sous cloche, des débuts de viol, apprendre l'art de la dissociation pour accepter le réel en échange d'une dépendance au travail du sexe. Comment en sortir ? Pourquoi se prostituer ? Des migraines à n'en plus finir, des sei

Le Magasin de jouets magique, Angela Carter (Christian Bourgois)

  Le Magasin de jouets magique  de Angela Carter – Collection Titre. Christian Bourgois Éditeur – avril 2018 (roman traduit de l’anglais – UK – par Isabelle D. Philippe. 304 pp.  LdP . 8 euros.)   «  L’été de ses quinze ans,  Melanie  découvrit qu’elle était faite de chair et de sang  ». Cette phrase liminaire du roman  Le   Magasin de jouets magique  dévoile aussi bien sa protagoniste que le cœur de son propos. Le deuxième roman de la Britannique Angela Carter – par ailleurs autrice des phénoménales  Machines à désir infernales du Docteur Hoffman  – narre en effet l’initiation de son héroïne aux mystères d’Eros («  la chair  ») et de Thanatos («  le sang  »). En "bonne" sadienne – p ar  ailleurs essayiste, Angela Carter est l’aut rice  de  La Femme sadienne , une réflexion féministe sur l’œuvre du divin Marquis, publiée en français chez Henri Veyrier   – elle lie plus qu’étroitement les découvertes de la sexualité et de la mort par  Melanie . C’est ainsi aux instants mêmes d

Carrousel encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne, Marc-Antoine K. Phaneuf (trad. par un hockeyeur, La Peuplade)

 Il existe des bouquins qui, s'ils ne sont pas parfaits, ont pourtant un charme fou. Ce sont même leurs défauts qui nous les rendent sympathiques. Vous trouverez le pire et le meilleur dans ce carrousel hilarant, jusque dans ses ratés. Dans "encyclopédique", il y a cyclo, qui rappelle d'ailleurs le carrousel. Les phrases tournent et retournent dans ce livre qui enfile les maximes ("les vérités") les faits et les observations, au fil de dix chapitres un peu fourre-tout sur l'origine du monde et celle des plaines, les caractères nationaux et les plaies physiques, les petits mensonges et les grandes vérités, les traits d'animaux et les réflexes périmés, les tiraillements et les tirés à quatre épingles, les mal fagotés et les bancals. C'est absurde, hilarant et parfois ça tombe à plat. Des sentences balancées presque au hasard avec un aplomb jamais vu ("la méchanceté fait maigrir", "les ramoneurs sont maladroits, mais savent danser&quo

Vendredi poésie #6 : Alexis Bardini, Hannah Sullivan, Michaël Trahan

Une épiphanie , Alexis Bardini, Gallimard, avril 2021, 93 p., 12€ À lire ces poèmes en dehors du contexte du recueil, j'ai d'abord cru à un soupçon de naïveté, dans un rythme doux et langoureux, à l'évocation de ces cailloux, fleurs, arbres, rosées, pétales et autres orages. D'habitude, j'ai le sang chaud et ce n'est pas trop mon trip la nature. Puis j'ai lu et relu ces vers libres qui parlent de corps amoureux et de sensations échappées sur les bords d'un fleuve, sur une plage de regrets, dans le ciel qui s'ouvre, pour tordre le bras à mes impressions pressées. Et j'y ai découvert une intimité effleurée, caressée par les mots et la répétition des sons chuchotés, d'une extrême rigueur, d'une parfaite douceur, toujours en retenue, sur un fil entre une émotion à exprimer et sa pudeur à bien le faire. Ou son impuissance même. On le sent, chaque vers est sculpté dans le cristal, suspendu à la fragilité du monde, à son rythme lent, à son carac