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Le Sang de la Cité - Capitale du Sud 1/3, Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)

 Oui, je l'ai fait, et je crois que c'est la première fois de ma vie. Acheter un roman uniquement sur la beauté de sa couverture, signée Elena Vieillard ici, la graphiste attitrée de l'éditeur. En outre, je ne lis jamais de fantasy et je ne saurais expliquer pourquoi. J'ignorais donc tout de ce livre, de son concept, de sa genèse, de son auteur, etc... même si les bons échos étaient légion (j'ai ma petite bibliothécaire au goût sûr). Et il y avait cet éditeur dont je connais mal le catalogue finalement mais connu lui aussi pour avoir du goût. Inutile de pérorer plus longtemps, j'ai adoré ce roman (médiéval ?) particulièrement attachant qui s'inscrit dans une saga de fantasy prometteuse. Je n'attendais strictement rien et je découvre un concept : deux trilogies qui forment un tout, La Tour de Garde, deux auteurs, deux cités millénaires et un univers diablement intrigant et immersif. Guillaume Chamanadjian s'occupe donc  de Gemina, cité tentaculaire du Sud, berceau des mythes et de la poésie. Claire Duvivier s'occupera de Dehaven, cité du Nord (livre à paraître en octobre). On y suit l'apprentissage et l'éveil d'un commis d'épicerie du port, Nohamux, au sein de la maison de la Caouane. Sa valeur ? Il connaît par coeur les rues et le tissu urbain, la populace qui y déambule aussi. Lui et sa soeur Daphné — les Suceurs d'Os — ont été recueillis dans un sous-sol par Servaint, duc de la Caouane, dans des conditions sordides. Nohamux s'y connaît un peu en vin et en poésie, il est un brin naïf et les intrigues politiques le dépassent. D'un côté, il se trouve emporté malgré lui dans une lutte des clans au sein de Gemina. De l'autre, il se découvre un étrange pouvoir le jour où il "capte" la scansion d'un poème au miroir du boucan de la ville. Le voilà capable de changer de monde et de traverser des dimensions parallèles...


Magnifique surprise que ce livre dévoré en quelques jours. Son écriture est sa porte d'entrée et sa signature. David Meulemans écrit sur son site qu'il signe des auteurs qui savent raconter des histoires. Ça paraît idiot de le présenter ainsi mais raconter une histoire avec des personnages intéressants, une intrigue solide et un décor séduisant est, il me semble, ce qu'il y a de plus dur. Or dès les premières phrases suaves, Guillaume Chamanadjian, dont c'est le premier roman, séduit avec des mots simples en plantant le décor sans jamais être bavard ou scolaire. Beaucoup de sensualité même dans une écriture habitée. Il nous prend par la main ou se penche au-dessus de notre lit pour nous raconter la folle histoire de Nohamux, commis d'épicerie naïf, fiable, insouciant, sympa, peu sûr de lui, qui a une immense connaissance de la Cité et de ses habitants. L'occasion avec lui de parler vin, poésie et pouvoirs magiques sans en faire des caisses. C'est un roman très dense dont j'ai été vite captif. Cette ville, Gemina, semble aussi magnifique que son double maléfique : tissu urbain médiéval, toits serrés, du bois, assez compacte, avec des pentes vertigineuses et de grandes places publiques. L'impression d'être un peu à Sienne par exemple, dans l'Italie des communes au XIIe siècle au temps des podestats, du Popolo et des régimes de factions livrés aux vendettas. Une scène mémorable m'a aussi rappelé le célèbre Palio (là, c'est fou, car je viens de lire une interview des deux auteurs APRÈS avoir rédigé cet article ; il paraît que Sienne fut une source d'inspiration...). Des rues vivantes, fiévreuses, peuplées de soiffards et de fêtards, de voleurs et de marchands. La magie de ce livre, c'est de nous y projeter par une écriture aussi limpide qu'incarnée. Seule remarque de lecteur, il s'agirait plutôt d'une mégapole (plutôt qu'une mégalopole) même si à aucun moment je n'ai perçu la dimension gigantesque de cet espace urbain. Malgré la profusion de duchés et de familles, j'ai au contraire eu le sentiment d'être embarqué dans un grand village où tout se sait, tout se dit et où tous les habitants se connaissent.

Je repris mon chemin en comptant encore. Et si la clef se trouvait juste dans les brouhahas ? Et si ce tintamarre, ce martèlement sourd que moi seul entendais, avait un sens ? Et si tout cela était un réel ?

Il y a ces personnages ensuite, nombreux, très nombreux (une trentaine), souvent attachants, dupes ou atteints de duplicité, au parler franc ou en retrait, qu'ils appartiennent au peuple ou à l'élite. Pour tout vous dire, j'avais l'index glissé dans les pages de début, où se trouvent une notice sur leurs rôles et fonctions (dramatis personae) pour pouvoir m'y reporter à tout moment et comprendre qui était qui. Livre terminé, on s'est approprié tous ces personnages jusque dans leur trouble, leurs mystères et leur chair. Un décor puissant, des personnages étoffés, il restait cette intrigue faite d'aventures, d'apprentissage, de guerre des clans, d'intrigues politiques, de jeux de pouvoir, d'aménagement urbain, de mariages intéressés, d'amitié et de sentiments naissants où vin et poésie étaient les arômes du merveilleux à venir. Deux références me sont venues : la série Lost puisque ce roman aborde les questions de confiance et tromperie, de la foi et de la science à sa façon. On y bâtit autant qu'on détruit, les corps, les immeubles. On y guérit aussi, de façon étrange.

Il y est aussi question d'un éveil à soi et d'un regard, celui de Nohamux, qui va changer à mesure que la cité se métamorphose, au contact de ses amis et employés. Le lecteur emprunte alors les yeux de Nohamux, voit avec et en même temps que lui. Une autre référence m'est venue en tête, celle du jeu vidéo Zelda où le joueur a la possibilité de passer d'un monde à un autre, comme dans Lost (dans l'espace et le temps). L'auteur imagine un monde de poètes et d'amoureux des livres où l'écriture, autant que la nourriture, a un rôle à jouer. Si ce roman ambitieux aux puissantes images est si réussi, c'est que l'auteur a su créer sa propre mythologie en 400 pages captivantes et à donner les pistes d'un univers vertigineux. Dans cet univers, il est d'ailleurs question des origines de la cité : troubles, magiques, cristallisées par la présence d'un olivier. De l'aménagement d'un canal, de bruits étranges entre le chant et le vacarme. Je l'ai lu comme un conte/roman médiéval avec des touches de surnaturel, un parfum de Palio, des notes de cerise et de cacao. On y côtoie la poésie autant que le meurtre et la corruption, l'éloquence le dispute aux manipulations. On y croit de A à Z, on a envie d'y croire en tout cas dans un savant mélange de combats âpres, de vers sibyllins et d'émerveillements soudains. Immersif, passionnant, ce roman annonce donc une saga au fort potentiel dont on a hâte de découvrir la suite. Mais soyons francs, on a été tellement séduit par ce premier roman que Claire Duvivier, l'autre auteure de cette saga, devra être à la hauteur pour que la saga prenne. Des réponses mais encore beaucoup de questions. Bref, on n'attendait rien de ce très beau livre et nous voilà désormais avec des attentes de lecteur addict à sa série. Pari très réussi pour l'instant.

                                                                                                                                                             

Le Sang de la Cité - capitale du Sud 1/3, Guillaume Chamanadjian, Aux Forges de Vulcain, avril 2021, 405 p., 20€

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