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L'Autoroute de Sable, nouvelle revue dédiée aux... nouvelles absurde, comique et/ou mystérieuse

 Créée par Luc Dagognet et Pierre Nicolas (Pierre Orizet, directeur artistique), L'Autoroute de Sable est "une revue littéraire dédiée à la nouvelle de fiction, avec un penchant pour le mystérieux et l'absurde". Pour chaque numéro, un thème imposé. Ici, "la photocopieuse", point de départ de onze nouvelles par onze auteurs confirmés (j'entends, déjà publiés et ayant rencontré au moins un succès critique) ou en construction. Initiative intéressante et risquée, dit-on, puisqu'il paraît que la nouvelle se vend mal. Mais à en croire nos petites oreilles de blogueur, il semblerait pourtant que certains y croient, et à raison. Chez Rivages, Bernard Quiriny a écrit d'excellents recueils (Vies conjugales) et récemment Agullo a lancé une nouvelle collection dédiée aux textes courts avec succès (Presqu'îles, Yan Lespoux). On pourrait citer des dizaines d'exemples.

On retrouve donc avec joie des auteurs aimés/suivis par L'Espadon, ainsi que des jeunes pousses prêtes à reverdir la littérature : Grégory Le Floch (Dans la forêt du hameau de Hardt, De parcourir le monde et d'y rôder), Philippe Annocque (Les Singes rouges, Mon petit DIRELICON), Pierre Barrault (Catastrophes), Clemens Setz, Pablo Kachatdjian, Salomé Berlemont-Gilles, Chloé Kobuta, Alexandre Berchon, Julie Boudillon, Luc Dagognet et Pierre Nicolas.

Le tout premier écrasement de Kristof, celui qui donna naissance à tous les autres écrasements de sa vie, c'est dans le ciel qu'il l'a vu, un après-midi d'école, alors qu'il était planté là, droit comme un piquet.

La photocopieuse, donc, au centre des attentions et des imaginaires pour le meilleur et pour le crime, pour la joie d'univers absurde, comique ou mystérieux en une dizaine pages (et même une page parfois). Esthétique de l'écrasement ou joie des effondrements pour Grégory Le Floch dans Une vie de plaisir, où l'on retrouve l'ironie joueuse et cruelle du romancier qui met en scène un jeune fan de déflagration, adepte de performances live sur YouTube, mais aussi les multivers de Pierre Barrault, très en forme dans Protag où l'on croise des Hongrois, un supérieur qui s'appelle Sous-Sol dans une chasse aux espions tout à fait parano ou schizo, et ces premières lignes en forme d'introduction à une oeuvre :  "Les événements se succèdent et se répètent,  identiques, à l'infini. Rien ne change. Eternelle répétition du même. Tout s'est déjà produit." Avec Clemens Setz, vous flipperez à l'écoute d'une histoire sordide, Le complexe de Mylar, récit de claustration et de mutilation tout en évocation et images effleurées. Chloé Kobuta nous montre que l'art de la synthèse est peut-être la plus grande des forces en littérature : une page bien troussée qui, par ses derniers mots, décrit une fascination pour les cent visages, que dis-je, les 1712 dévisagées. Philippe Annocque obsède en racontant ce qui n'a peut-être pas existé et toujours cette manie délicieuse de jouer avec les mots, le signifiant et le signifié, dans un troublant brouillage des pistes. Le texte, d'ailleurs, s'efface par endroits. Quand on lit, on ne lit pas tout, on sélectionne d'une manière ou d'une autre les images, les mots. Il faut donc relire pour être sûr qu'ils ne nous échappent pas complètement. Malin, très malin alors que les photocopieuses singent le même en une diffraction légère, un glissement de vue à peine perceptible. On n'a pas encore épuisé le mystère toutes ces nouvelles — certaines sont franchement bizarres, tordues, délicieusement cérébrales et on prend un malin plaisir à les relire — mais une chose est sûre, la photocopieuse est bien la star. Il suffit d'imaginer à partir des titres : Toner sous les tropismes, Le Stage, Brrr. Qu'elle soit un personnage principal, un élément de décor, un prétexte à disserter sur l'ego, qu'elle parle ou qu'elle émette des bruits étranges, qu'elle soit une simple machine ou le coeur d'une machination, elle révèle tous les pouvoirs de la fiction et l'infini potentiel des imaginaires. Au-delà d'histoires qui restent en tête, on a le sentiment de lire des univers d'auteurs qui s'emparent avec enthousiasme de cette figure imposée pour libérer leur narration ou même la faire décoller. Des nouvelles qui multiplient les niveaux de lecture avec une bonne dose d'humour et de second degré, il faut le souligner, et son charmant lot d'angoisses parfois.

Protag arrive dans le bureau de son supérieur. Le supérieur s'appelle Sous-Sol. Il est assis derrière son bureau et il est question d'une taupe. Protag est à la recherche de dix-huit photocopistes hongrois.

Magnifique projet que cette Autoroute de Sable (un mix entre Borges et Cortàzar, influences majeures des créateurs), 260 pages de récits un brin décalés, maîtrisés et absolument séduisants, à l'image de ce type sur la couverture, affublé d'un double-bras. Le thème du prochain numéro, qui devrait paraître avant la fin de l'année, est annoncé en dernière page : Trois grenouilles ! On a hâte...

Pour se le procurer, c'est ici : https://lautoroutedesable.fr/ (au numéro ou à l'abonnement)

Deux nouvelles en V.O. traduites par Guillaume Contré et Stéphanie Lux

                                                                                                                                                                  

L'Autoroute de Sable, collectif, n°1, La Photocopieuse, juin 2021, 270 p., 16€

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