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Grande Couronne, Salomé Kiner (Christian Bourgois)

 Encouragé par les enthousiasmes de libraire et un éditeur de confiance, je me suis lancé dans ce Grande Couronne, plein d'attentes. J'aime les premiers romans, toujours curieux de découvrir un univers, une écriture, un rapport au monde qui serait original. Fin des années 90, dans la banlieue parisienne. On suit les pas d'une collégienne, Tennessy. Ses parents divorcent, sa soeur est bordeline, ses deux frères pas aidés par une mère dépressive qui se laisse doucement mourir. Dans ce marasme ordinaire, l'ado tente bien de se raccrocher aux branches mais, peine perdue, là voilà embarquée, malgré elle, dans un petit réseau de prostitution. Ses premières expériences sexuelles seront tarifées. Un peu naïve, la jeune fille rêve de marques, voudrait ressembler à ces filles qui ont l'air si sûres d'elle. Mais elle n'est pas née du bon côté. Aux côtés de Chanelle, de Kat Linh, Tennessy se rêve en avocate ou en hôtesse de l'air, avec en fond sonore les clips de Larusso défilant sur MTV...



Histoire d'une innocence sacrifiée, d'une modernité cernée par le vide, la médiocrité ambiante, et bombardée de marques, Grande Couronne n'est pas dénué de qualités. C'est d'abord une écriture fluide, pétrie d'images intéressantes, qui saisit le quotidien glauque de cette ado qui n'a rien demandé. Qui retranscrit parfaitement l'état d'hébétude de la jeune fille, qui vit des choses qu'elle ne comprend pas, qu'elle ne peut pas comprendre. Au milieu du chaos familial, elle doit se construire, trouver des personnes de confiance, s'identifier. Mais à qui, quand les seuls modèles sont un père absent, une mère-épave et des éjaculateurs précoces circulant en Renault Clio ? Horizon étriqué, perspectives fermées. Reste l'argent à tirer des passes pour s'acheter un peu de rêve. Oui, Tennessy s'ennuie, grandit trop vite, prend la mauvaise direction. Les scènes doucement trash s'enchaînent, on s'attache un peu à cette gamine dont les rêves d'amour se transforment en champs de cactus. Mais on n'arrive pas à pleurer pour ses malheurs, car on s'ennuie pas mal. Normal, Salomé Kiner s'attache à nous livrer une chronique sociale de notre temps, un récit d'apprentissage bercé par la lose et les zguègues, l'absence de projet. Cette "partie" là est réussie, d'autant que le choix de l'écriture parlée, sans ponctuation parfois, avec des majuscules au milieu d'une phrase, sert parfaitement la voix de la jeune fille. On l'entend, on la comprend, on entre en empathie avec elle. Un peu.

J'ai fermé les yeux et j'ai posé la main là où Miguel m'avait montré. C'était froid et spongieux comme un ravioli cru. Ensuite j'ai tellement paniqué que je suis incapable de dire ce que j'ai fait subir à ce pauvre puceau. La seule chose dont je me souvienne, c'est que ça m'a paru durer une éternité au carré, même si ça n'a pas dû dépasser une minute, vu qu'à quatorze heures seize j'étais de retour au lavoir et que j'avais la main visqueuse.

Le roman générationnel est en revanche loupé. On a beau payer en francs, boire du Sunny Delight et écouter Alliance Ethnik, l'ambiance nineties ne décolle jamais. On serait plutôt dans le brand-dropping seulement, hélas. Les scènes se passeraient aujourd'hui, le livre serait pareil. C'est peut-être que l'époque n'a pas changé. Il m'a peut-être manqué du contraste dans ce roman, plus d'éclairs de tendresse, qui auraient compensé toutes les scènes assez glauques. L'aventure de Tennessy avec son rasta de pizzaïolo étant assez molle, privée d'âme, comme si toute innocence avait déjà disparu du corps et de l'âme de l'ado. La possibilité d'aimer, aussi. Comme une vie achevée avant d'avoir réellement commencé.

Grande Couronne est plutôt efficace côté écriture et réalisme social, le regard est précis, douloureux sur les transitions adolescentes, les pesanteurs qui condamnent. Mais un livre plutôt sec et raide au final. Car, oui, le malheur fédère sans doute plus que la joie. C'est le programme un peu triste de ce premier roman, à moitié convaincant.

                                                                                                                                                                  

Grande Couronne, Salomé Kiner, Bourgois, août 2021, 287 p., 18.50€

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