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Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters (Verdier)

 L'histoire d'un barrage en Syrie, la trajectoire d'un homme au miroir de la guerre. 50 km de long, de béton. 11 000 familles déplacées. Un village englouti et des souvenirs avec. Le lac el-Assad, en 1973. Une famille éclatée. Un vieil homme, semble-t-il, rame à bord d'une barque, remontant le fil de sa mémoire en Syrie. Un professeur-poète menaçant pour le régime, une guerre en fond sonore. La censure, la traque, la paranoïa. Un grondement, une rumeur de plus en plus claire. Il lui faut plonger, à Mahmoud, avec masque et tuba, dans les profondeurs lacustres. Une façon de remonter à la surface pour respirer, voir sa vie passer du noir et blanc à la couleur. Mahmoud Elmachi, qu'as-tu fait de tes amours ? De tes enfants ? De ta famille ? De Sarah ? Les as-tu abandonnés ? As-tu eu simplement le choix ?

Mahmoud ou la montée des eaux est un très beau roman en vers libres, ceux d'un poète isolé, coupé du monde, qu'on prendrait volontiers pour un fou. C'est d'abord une guerre et une lutte de pouvoirs avec ses banales atrocités auxquelles on ne s'habitue jamais. Mahmoud déserte car il trahit, il se ment à lui-même dans la célébration d'une dictature déjà morte. Cet homme est hanté, ses espoirs envolés. Il lui reste les mots, toujours, à jamais, pour tenter de fixer les images, pour tenter d'exhumer leurs saveurs. Elles ont celles de l'amour et de la mort, le visage de l'absence et du manque. Des espérances mutilées, celles d'hommes sur lesquels les geôliers urinent, auxquels ils percent les ongles. Et l'amour dans ce chaos ? Les enfants ? Les mots sont un refuge quand il n'y a plus rien. Se pencher sur une vie de malheurs, voilà une expérience douloureuse. Alors Antoine Wauters épouse le rythme du lac, la lenteur fluide de la montée des eaux pour faire remonter les souvenirs.
Ce texte est doux, clair, pur. Il capte des moments, tente de retenir dans ses filets l'âme d'une vie, les odeurs simples d'une cuisine, la beauté d'un lever de soleil, dire une existence dans sa plus grande nudité. Mahmoud souffre, on le sait, on le sent, dans son passé et son présent, il n'en fait pourtant jamais étalage, se concentre sur sa douloureuse plongée. Comme une nécessité qui s'impose à lui. Être libre, le redevenir par les mots.
Si j'ai d'abord aimé ce livre, c'est pour son rythme magnifique, flottant. Là, on parle de technique littéraire. Des vers simples pourtant riches d'images poétiques, qui emmènent très vite quelque part — appelez cela comme vous voulez, un abri, un refuge, un nid — dans un lieu suspendu, situé entre la possibilité du rêve et le fracas du réel, le murmure et le silence. Oui, c'est un livre très silencieux, aux paroles précieuses, choisies. C'est gracieux, coulant, apaisant. À aucun moment je n'ai suffoqué. Je me suis plutôt senti protégé par ce texte, emporté par un courant calme. Comme si, malgré le tragique de l'existence, il demeurait un endroit où tout était encore possible : la possibilité d'une île, de l'amour, du souvenir, tant qu'on existe. Beaucoup d'images dans ce livre, donc, beaucoup de sensations où il s'agit moins de réfléchir sur le sens des événements que d'en ressentir les drames. De se sentir proche d'un destin, en partager les trajectoires pour mieux diluer ses taches noires.
Écrire le dévorait./Il y mettait sa vie./Or écrire, je pensais, non, j'en étais sûre comme/on est sûr de porter la vie, doit être une chose simple, ou/alors elle est intenable./Comme vivre et aimer.
Un texte qui, s'il ne ressuscite pas les morts, les rend au moins très présents, tous pleins d'humanité, dans une langue délicate à souhait. Juste un mot sur ce que j'ai pu lire ailleurs à propos de ce livre. Je me fous pas mal qu'Antoine Wauters soit belge et écrive sur l'Orient (Peut-on être Blanc et se mettre dans la peau d'un vieil arabe ?, "Comment écrire en tant qu'Occidental sur l'Orient..." blablablabla, questions à côté de la plaque à mon avis, quand on parle de littérature). C'est le problème de l'injonction au réalisme...
Antoine Wauters est avant tout un poète, qui nous touche par une histoire lumineuse sur nos frères humains. Mahmoud est aussi une ode aux pouvoirs intacts des mots, à la poésie, au roman, à leurs possibilités infinies, aux charmes puissants de la fiction, qui dépassent tous les petits commentaires sans intérêt (je m'inclus). J'ai lu un certain nombre de bouquins de cette rentrée et celui-ci, c'est une évidence, se distingue de la masse. Par son ambition littéraire, ses nombreuses fulgurances, qui exigent toute notre attention de lecteur.
                                                                                                                                                                      
Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters, Verdier, août 2021, 131 p., 15.20€


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