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Imperial bedrooms: suite de luxe

Retour sur le devant de la scène d'un monument de la littérature américaine, Bret Easton Ellis. Souvenez-vous d'American Psycho, plongée cauchemardesque dans le quotidien d'un serial-killer, au cœur du New-York des yuppies: un grand coup littéraire, jubilatoire pour bon nombre de lecteurs. 20 ans plus tard, BEE délaisse  NY et la côte Est des "golden boy" pour rejoindre la côte Ouest des bimbos siliconées, avides de gloire malgré leur médiocrité et leur absence de talent. A noter que Suite impériale est en fait le roman qui suit Moins que zéro. L'histoire est simple: Clay, scénariste de talent habitant NY et plébiscité par Hollywood, revient à Los Angeles pour organiser le casting de son prochain film. Il y croise d'anciennes connaissances, notamment Blair, son ex-petite amie. Mais organiser un casting, c'est surtout le moyen pour Clay de s'offrir des filles à peu de frais en leur faisant miroiter la gloire. Il tombe donc sur Ray Turner, une actrice sans talent mais au physique irréprochable. Clay lui promet un rôle dans son film, et en profite pour coucher. Les fins sont claires, les moyens pour y parvenir aussi. S'ensuit des trahisons, des meurtres et des traques hallucinées dans un Los Angeles désincarné, peuplé de fantômes et d'ombres.

L'Amérique de BEE est toujours aussi déprimante et aseptisée. Dans ce portrait au vitriol du monde des paillettes et des stars de pacotille, BEE dévoile la face cachée d'un pays gangrené par le règne de la vanité, et peuplé de personnages transparents, sans âme. Clay, Turner, Blair et les autres, s'entendent mais ne s'écoutent pas, couchent mais ne s'aiment jamais. Ils sont anonymes parmi les anonymes, malgré leur  argent et leur beauté. Cette époque, nous dit l'auteur, est celle de l'individualisme en réseau.Ainsi Clay est-il constamment traqué par une voiture, des sms, et toujours une inconnue : qui se cache derrière? Un individu ou son propre sentiment de culpabilité? Le livre parle en effet de la solitude existentielle de manière lumineuse, mais aussi de l'incommunicabilité entre les êtres : Clay et les autres sont constamment  connectés par technologie interposée, mais complètement absents au réel. Clay, lui, est désinvolte, froid, manipulateur, misogyne, un monstre d'égoïsme et de froideur ivre de son pouvoir médiocre de petit scénariste, presque vidé de toute intériorité. Dans toutes les scènes, Clay et Turner ne cessent d'être en contact et pourtant, ils n'ont jamais aussi peu communiqué, sinon sur le mode d'une paranoïa schizophrénique. Dans ce monde là, tout marche par intérêt personnel, c'est un endroit où personne ne s'intéresse vraiment à vos questions.
Pour mieux faire ressortir le sentiment d'étrangeté, Ellis campe ses personnages dans des décors vides, en toc, comme pour mieux souligner à quel point Clay et les autres sont anesthésiés. Los Angeles, la bien nommée ville des anges, est en fait un royaume évanescent peuplé de fantômes schizo, où tout est fait de bric et de broc, avec des décors clinquants et rutilants mais complètement désincarnés. L'envers du décor est une terre qui ressemble à un enfer plaqué or, où l'on y enterre les ombres sous les boulevards d'Hollywood. Si BEE sait parfaitement où il souhaite emmener son lecteur, ses personnages sont en revanche bien paumés, et même le lecteur finit par être perdu.En restant volontairement à la surface des choses et des sentiments, l'auteur réussit à nous décrire avec une justesse incroyable la violence des rapports sociaux, tout en exhumant leur superficialité. Mais le vrai tour de force de BEE, très paradoxal, c'est aussi de réussir à nous plonger dans la psyché de personnages qui en sont complètement dépourvus. Dans ce théâtre des cauchemars, Ellis y ajoute faux semblants et jeu de masques, qui se mêlent en un trip schizophrène. Qui est qui ? Qui fait quoi ? La terre est un endroit où les questions n'ont pas de réponse, où les autres sont des illusions fuyantes. Le monde réel à LA, c'est un peu la nuit des morts-vivants : on se cherche, on se trouve et on se tue. Bref, avant même la fin du roman, tous les personnages sont déjà morts, aliénés, en proie à une déréalisation quotidienne, LA étant une machine à broyer les corps et les âmes. La dernière phrase du bouquin donne finalement la clé de l'énigme : quand la peur des autres est érigée en valeur dominante, quand il nous est  impossible d'aimer, on n'a pas d'autre choix que de sombrer. Grâce à une écriture sèche, vive et hyper rythmée, plus une narration découpée en chapitres courts ponctués chacun de "mini  cliffhanger" déroutants, Ellis parvient à distiller une angoisse palpable doublée d'un sentiment d'étrangeté, qui tout à la fois inquiète ou égare. C'est comme si l'écriture recouvrait d'un voile filtrant toutes les émotions et les situations pour en livrer une copie épurée, presque désincarnée. La réalité devient alors délavée et les personnages n'existent finalement plus, acteurs subissant leur vie, avatars et images illusoires d'un monde déshumanisé. Il faut alors tuer et coucher pour se sentir exister. Pourtant, ça ne marche plus. Pensé sur un mode halluciné, ce thriller psychologique lorgnant vers la peinture sociale, nous livre le miroir d'un monde à la dérive, en sursis, et surtout désenchanté. En plus, Ellis n'a jamais été aussi sûr de sa prose. Peut-être pas au niveau d'American Psycho ou de Lunar Park, Imperial Bedrooms reste néanmoins un très grand roman. Toujours sans issue, toujours aussi brillant. Merci Monsieur Ellis. (5/5)

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