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Hic, Amélie Lucas-Gary (Seuil)

    Au commencement était le fleuve. Plongée dans une archéologie intime, comme une spirale qui vous avale à rebours du temps et de l'espace. Doux contact. L'eau se dispute ses états : coule, inonde, déborde, goutte et ruisselle, porte des Vikings et des particules, solide et liquide. Faire du présent et de l'ailleurs des réalités sans cesse recomposées par la fluidité des mots assemblés, à même de glisser dans les failles, les plis, et recoins du temps, de l'espace, du cosmos. L'écriture est un fleuve. Sa fluide musicalité un appel à aller plus loin, à refuser de comprendre. Juste se laisser bercer. Agent d'une révolution, l'eau métamorphose, altère, irrigue et intrigue, suspendue aux oscillations cosmiques de la Terre. Partir pour revenir, dans un va-et-vient narratif qui fait entendre l'écho du monde et celui de nos vies, les téléscope et les effleure avant le grand boom !


   Un texte sensible et sensitif qui capte des sons, goûte des images, sent les cahots du monde pour en comprendre le chaos. Remonter le fleuve comme on remonte le fil des souvenirs. Construction intrigante jusqu'à la page 82. On descend à rebours, on reconstruit le monde à l'envers : 2036, 1950, 887, Magdalénien, Lutétien, Disque protosolaire, La Grande Recombinaison, La Baryogénèse et Zéro. Boom ! Boom ! Boom !
      La remontée ensuite aux antipodes, en Nouvelle-Zélande, dans un cottage. Un ailleurs comme un retour aux origines. Un principe de métamorphose. Les bruissements d'un monde à venir, des taches discrètes qui disent le changement des saisons et leurs couleurs, des oiseaux de mauvais augure. Tremblement imperceptible. L'horizontalité de l'espace à la place de la verticalité du temps. Je me perds dans une nature qui s'évente à peine, jusqu'au deuxième grand boom. La Terre s'excite sans raison, prise d'un spasme intense. Sans sommation. Il faut fuir. Mystère des origines, des bruits —Clang, Grrrrr, Boum, boum, boum —, de leurs résonances dans l'intimité de nos vies. Accords et dissonances des êtres, clash des textures incertaines, alchimie des contraires. La Terre fabrique de la matière comme on fabrique des souvenirs comme on fabrique des images, des réalités.
Je ferme les yeux pour un rêve à rebours. A travers le montage détraqué de mon songe, je comprends la force en jeu : la contreforme du noyau dessine en l'air un funeste nuage. Tandis que je dors, le noyau de l'atome glisse sous ma paupière, et j'ai sur la langue le nom d'Ernest Rutherford. je suis une enfant allongée sur une île de Nouvelle-Zélande, j'ai traversé le monde avec cette bombe dans mon poing. La chair des fruits pourrait bien fondre si j'ouvrais grand la main.
     Au commencement était le fleuve ou bien le verbe, je ne sais plus. Car l'univers se conjugue au pluriel, se ressent dans les plis désordonnés du quotidien. Délicat bal atomique, ballet de sons et de visions, discret opéra de l'efflorescence. L'écriture comme un fleuve, comme une caresse, comme un miroir, que l'écorce terrestre perturbe à peine. Si tout semble familier, rien n'est pourtant sous contrôle. Moins une quête ici que l'accueil bienveillant du changement là-bas. Quelque part. Echos, effets de miroir, Terre qui renvoie une part de nous dans la lumière d'un brasier, nous qui projetons nos élans dans une nature qui, à jamais, gardera son silence et ses ombres, même dans le plus grand fracas.
 Quelque chose arrive.
                                                                                                                       
Hic, Amélie Lucas-Gary, janvier 2019, Seuil, 163 pp., 17€

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