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Kaléidoscope I, Tristan Garcia (Léo Scheer)

      Grâce à Tristan Garcia, ma vie est désormais plus intense (La vie intense, une obsession moderne, Autrement). J'écris, je mange, je lis et je pédale mieux. Merci Tristan (sans ironie). Et merci de nous éclairer par l'écriture d'une pensée vive, obsédée par l'envie de comprendre certains mystères. Moins les comprendre d'ailleurs que les mettre au jour.
Je ne suis plus assez versé dans la chose philosophique pour savoir si les penseurs ont, encore aujourd'hui, l'ambition de bâtir des systèmes, des paradigmes visant une explication universelle du monde. Le premier tome de "Kaléidoscope", paru l'an passé chez Léo Scheer, en donne une idée. A défaut de système, Tristan Garcia construit une pensée riche et fluide où le sens agit comme un miroir, se mire dans les possibles. Prenons l'image d'un kaléidoscope : capter une expérience et la faire réfléchir (au sens de refléter) par le discours. J'y vois moins des fragments isolés que des résonances fécondes. L'écriture de Tristan Garcia relie ces fragments de pensée pop et les combine pour produire de belles images : tableau vivant d'une pensée en action ancrée dans son temps, sans jamais sacrifier la complexité au profit d'une trop grande vulgarisation. Tristan Garcia m'aide à penser, à penser mieux et plus loin, dans ses romans ou ses essais. Je ne vous cache pas mon intérêt pour son oeuvre.


    Ce sont d'abord ses sujets qui m'intéressent : la bande dessinée, le sport, la photographie, la frontière, la place des femmes, une tension vers la géographie et les temporalités narratives, le jeu de la triche, les questions de technique et de représentation, la SF, la fantaisie... Sujets pop ? A la marge ? Qu'importe, il emprunte des chemins de traverse pour mieux peser et soupeser la validité de ses tentatives.
Mais, à la fin, il me semble que ce que je cherche toujours, c'est à consoler. Un roman console de la souffrance, de la perte, du temps qui passe, de la frustration, des échecs.  Le livre vient envelopper et comprendre un être à qui manque quelque chose, qu'il n'a jamais eu ou bien qu'il a perdu. Surtout, quand il est réussi, je pense qu'un roman console d'être mortel, d'avoir une fin. C'est une sensation presque physique d'enveloppement ; le livre berce et chuchote (...). Un récit, c'est une vie supplémentaire qui permet d'accepter de n'être que quelqu'un, et pourtant de refuser de se réduire à celui qu'on devrait être ici et maintenant.
  L'écriture ensuite : textes courts, nouvelles, maximes, orientations, pistes pour la réflexion, on sent une pensée purement tournoyante, tourné vers le dehors et elle-même, qui tente de repousser toujours plus loin la possibilité de ses limites par les mots et les formats, variés, entre culture populaire et savante. L'esprit de balancier.
  Une attitude pour finir : on sent l'humilité d'un écrivain profondément érudit, une empathie envers le savoir jamais dupe de ses limites. Juste une profonde confiance dans sa propre imagination qui le fait aller vers "une sorte de "réalisme du possible" dans ses romans. Il questionne ses romans et leur sens (passionnante interview en fin d'ouvrage) et livre le panorama d'images et de fictions aussi passionnantes qu'inspirantes. A méditer.

(On vous parle bientôt du tome 2).
                                                                                                                                       
Kaléidoscope I, Tristan Garcia, janvier 2019, Léo Scheer, 408 pp., 22€

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