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Icebergs, Tanguy Viel (Les Éditions de Minuit)

De Tanguy Viel, j'étais resté sur le séduisant Article 353 du code pénal. D'où mon intérêt pour ces Icebergs, promenades littéraires et serpentines dans les abysses de la littérature. Un essai plutôt qu'un roman. Comme l'auteur, chaque lecteur se pose un jour ou l'autre la question de sa folie littéraire : pourquoi tant de piles, de lectures inachevées, de bouquins oubliés, d'idées inconscientes. La littérature colonise nos espaces intérieurs, domestique et psychique, physique et mental, sans possibilité de retour, parfois... Un essai a priori digne d'intérêt. Et puis j'ai lu Barthes, Genette, Blanchot, Jauss, Bakhtine, un peu de renouveau ne ferait pas de mal. J'ai cependant remarqué la chose suivante avec les Éditions de Minuit, me concernant : vulgairement, ça passe ou ça casse. Tout ou rien. Là, on est plutôt du côté de l'oubli sitôt la lecture finie.




           Pas d'intrigue ici mais une pensée en construction, "obsédée par les formes qu'elle peut prendre". Fruit d'une nature inquiète, elle louvoie, serpente et se promène en quête d'elle-même, dans la fréquentation des citations, des textes et des écrivains. Si l'on aime la littérature au point d'en devenir fou, c'est peut-être que l'on rêve d'elle sans pouvoir résoudre son énigme. Imaginez la littérature comme une mer ponctuée d'icebergs, "parties visibles et flottantes de la pensée" et l'écriture comme la face cachée de nos obsessions. Et lancez-vous dans le bain... Bon, je suis resté sur la banquise, seul au milieu de mon océan de glace. J'ai eu beau martelé le sol pour voir en-dessous si deux trois phoques barbotaient, je n'ai rien vu, la couche ne s'est même pas brisée. Juste un désert froid et sec. Il y a pourtant de belles phrases et de beaux passages. J'ai aimé l'image végétale de cette littérature qui colonise votre espace de vie, ces tentatives pour capturer le vide en errant à la surface des choses pour mieux y pénétrer, la réflexion sur la langue et cette manière d'embrasser le flottement. Oui, je suis assez d'accord, "ce que nous cherchons, en lisant ou en écrivant, ce n'est pas tant de résoudre l'énigme que de vivre dans la promesse et l'imminence de sa résolution". Tout n'est donc pas à jeter, loin de là.
     Oui mais. J'ai aussi eu l'impression d'être convié à un grand huit sans les sensations, à un repas de famille le dimanche midi quand l'un des invités se lance dans un dialogue en solo et n'écoute que lui-même. Une pensée moins serpentine que tortueuse, moins limpide que torturée. Deux raisons simples : des phrases si longues, si abstraites parfois, retournées dans tous les sens, qu'on en perd le fil. Ah joie des digressions, de la pensée en train de se faire, des errements féconds qui ne rendent en rien la balade fluide. Le psychostatisme ne me parle guère, Montaigne et Valéry assez peu. 
Au fond, ce secret, cette image qui nous borde et nous tend vers dehors, n'est sans doute rien d'autre que l'éblouissante réverbération de la vie en nous, pure puissance dont on ne saurait dire quelquefois si elle a plus de bords et d'épaisseur que l'air qu'on respire, mais dont il importe de lui faire subir à chaque instant la violence, sublime en quelque sorte, de l'incarnation — violence en cela que notre goût inextinguible pour le murmure du divers, notre vieux principe d'insuffisance et notre énergie folle voudraient, en littérature ou ailleurs,  qu'on ne sache pas toujours satisfaire à cette réduction.

     Au-delà des circonvolutions à l'envi et du style froid, d'une austérité monacale, j'ai trouvé les nombreuses citations assez pauvres, longues et assommantes par leur impuissance à dire. Il y a d'ailleurs un chapitre sur le démon de la citation. Miroir déformé et déformant, elles m'ont davantage égaré qu'éclairé sur la nature du mystère. A part Borgès (p. 87 : "Cette imminence d'une révélation qui ne se produit pas est peut-être le fait esthétique"), je ne garderai rien en tête, ou presque.
    Sans rancune monsieur Viel, je vais de ce pas revenir sur la terre ferme du côté de Brest et Détroit. Histoire de me réchauffer un peu. Car je déteste rester sur un malentendu...
                                                                                                                                      
Icebergs, Tanguy Viel, Les éditions de minuit, octobre 2019, 125 pp., 13€.

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