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Esther, Olivier Bruneau (Le Tripode)

Après le tonitruant slasher Dirty Sexy Valley, Olivier Bruneau nous revient avec le très attendu Esther, variation sur notre futur proche entre la comédie, la chronique de sentiments et le polar technologique teinté de série B et de porno sympa, ou un truc comme ça. Un goût pour le cinéma aussi (tiens, tiens) dans tous les sens du terme. Un pavé et des machines donc pour répondre à l'unique question : qu'est-ce qu'un être humain ? Ce qui revient à poser l'autre question : qu'est-ce qu'un robot ? Entre étranges et flippantes ressemblances, le livre s'évertue à sonder quel est en chacun la part de l'autre. Et si l'âme n'était pas le propre de l'homme, et si une créature de laboratoire avait plus de conscience que l'être humain ? Et si elle avait plus d'humanité ? Qui du créateur ou de la créature est le plus fou ? Passionnant et impossible défi qu'Olivier Bruneau relève haut la main. 



Comme mélanger dans le même livre les mythes de Frankenstein, Promethée, Pygmalion et le Golem, une critique du monde du travail et d'un consumérisme anesthésiant, les ravages des RS dans un bain de sentiments et de violences sexuelles plus vrais que nature. Dit ainsi, ça paraît foutraque mais miraculeusement tout tient et le livre devient addictif dans une tension croissante où l'on entend les rouages des mécanismes, les chairs synthétiques, les fils, les câbles et leurs courts-circuits. Car Olivier Bruneau n'a pas perdu son humour destructeur et sa plume au scalpel pour brosser le tableau inquiétant d'un futur plus que probable, sous-tendu par une ironie goguenarde. Stade ultime du capitalisme marchand et financier, des lovebots qu'on achète et qui répondent dans l'instant à nos besoins, désirs et envies. Comme une expérience à la fois extraordinaire et banale. Ces robots qui cultivent votre hachich en loucedé, font le ménage et la vaisselle et vous servent de poupée gonflable dans une version plus humaine qu'un être humain. Et sans fatigue, toujours avec le smile ! Mais Maxine et Anton ont croisé Esther au détour d'une sombre ruelle, la trouvant lacérée, frappée, torturée, mutilée, un robot mort-vivant au regard ensorcelant. Et le faible et empathique Anton (ou bien est-ce autre chose ?) qui va la recueillir pour la remettre d'aplomb. Mais pour en faire quoi ? Car Esther est unique, comme une créature qui échappe à son créateur. Orgueil des êtres humains, folie des robots ? Ou est-ce l'inverse ?
Lui retirer le peignoir et la voir dans sa nudité la plus entière avait suscité en lui une gêne inédite, accentuée lorsqu'il avait fait glisser le tissu sur sa peau. Les sensations de possession, de liberté de disposer sans entraves de ce corps s'étaient estompées. La fille n'était plus un vulgaire robot, elle était devenue... autre chose.
Le narrateur alterne scènes anesthésiées qui font froid dans le dos et sentiments de braise dans des scènes de baise enflammées, rarement lues ailleurs, pour sonder la limite entre le geste mécaniste et le geste naturel, l'apathie du ressenti et sa façon de troubler. Cela passe notamment par le langage, écrit et corporel. Quand Olivier Bruneau fait parler un robot, on entend les phrases d'un programme informatique mais à peine, la nuance étant fine avec les mots d'un humain. Anton et Maxine sont capables de second degré contrairement à Esther qui apprend et progresse en fonction d'un logiciel. Mais l'expression de son visage, sa gestuelle (fumer une cigarette va tout déclencher), ses intonations la rapprochent d'un être purement humain et la mince frontière entre les deux se brouille alors complètement. S'estompe et finit par disparaître dans une métamorphose, laissant le lecteur hébété, perdu dans un océan de questions au tribunal. Ne plus savoir distinguer humains et humanoïdes. C'est ce que parvient à traduire magnifiquement la prose d'Olivier Bruneau, entre les actions calculées et la spontanéité des élans, le contrôle absolu et ce qui nous dépasse. Du mécanisme le plus froid nait le sentiment le plus étonnant, étoffé par l'écriture sensuelle et ultra précise qui vient incarner l'immatériel. Scènes à peine déréalisées, flottement ouateux, c'est un livre sur la frontière entre le bien et le mal, ce qui est immanent et transcendant. La rigidité et l'aisance, le naturel et l'emprunté, les mues et les inerties. Des ballons de baudruche et des cuisses incandescentes. Peut-on s'attacher à un robot ? En quoi peuvent-ils nous aider ? Dans quelle mesure sont-ils radicalement différents ? Un bot (prononcé botte) peut-il avoir des sentiments, une conscience et une âme ?
Osez l'expérience, ils disent dans les pubs. Et avec Esther, j'ai envie de vivre le vrai truc. Je veux pas avoir juste un autre robot à la maison, à côté de ceux qui font le ménage ou la bouffe. Je veux juste... autre chose. Je sais que tout ça n'est qu'une illusion, mais au moins c'est moi le maître de l'illusion.
On retrouve le goût pour la violence et le sexe crus (les seins aussi !, Olivier Bruneau est au roman ce que Bastien Vivès est à la BD), mais jamais gratuits ou vulgaires car les scènes servent évidemment un propos fort, solide et intelligent. Des flux erratiques, du plaisir vibrant de vérité, des personnages diablement réalistes auxquels on s'attache sans distinction, robot ou humain. Olivier Bruneau a un don pour les camper, les rendre parfaitement humains, c'est-à-dire bourrés de faiblesses et de failles avec toujours ce fond d'une empathie folle. Il joue avec eux, se venge et les maltraite, comme un démiurge du verbe. Ah ce pauvre Paul, victime de ses hormones, de sa naïveté d'ado. Même Strauss ne paraît être que le jouet d'une rage aveugle. On ne lui en veut presque pas de s'acharner sur Esther, on a juste envie de le comprendre. A et B sont parfaitement froids, Yalda une fine caricature de manager mégalo (la scène de verre est prodigieuse), opportuniste et illuminé ("Yalda se rêvait plutôt en empereur de ses contemporains, en icône de l'idée même de modernité"), et Esther qui synthétise (ahah) à la perfection toute cette galerie de personnages. Une dernière chose, vous ne trouverez pas de bouquin féministe plus intelligent qu'Esther, comme l'était d'ailleurs Dirty Sexy Valley à sa façon, très loin des bavardages moralisants sur le sujet. Le féminisme qui m'intéresse, c'est celui qui avance avec le masque de l'ironie et de la fiction, celui que je veux lire. Ce n'est pas frappant en première lecture mais c'est pourtant évident. Je vous laisse découvrir pourquoi. Ce livre est aussi un scénario de film dont on visualise toutes les séquences, oscillant entre scènes de sidération à la violence glaçante (les échanges de mails sur le forum, le cube de verre), un genre de slapstick dans les scènes de baston mécanique et de tuerie froide, et de métaphysique 3.0 au tribunal. Je serais réalisateur, j'achèterais les droits sur le champ. Au final je ne sais pas qui a raison mais une chose est sûre, ce n'est pas un robot ou un algorithme qui aurait pu écrire Esther. Et ce n'est pas donc pas Esther qui va mettre au chômage Olivier Bruneau. Il faut lire le bouquin jusqu'à la dernière phrase en forme de morale car le narrateur émet un avis qui se résume à un ballon de basket jailli d'une ruelle et d'une voiture qui va à sa rencontre. Point final mais friction infinie.
Certes, elle restait persuadée que l'être humain ne pouvait être dupé par un baiser synthétique. Même si le mimétisme gestuel était épatant, l'imitation demeurait imparfaite, et la façon d'embrasser d'Esther manquait de substance. Mais l'alchimie, la complicité créées en amont pouvaient s'accomoder de sa technique, par ailleurs perfectible par l'expérience. Les lèvres d'Esther pouvaient insuffler des sentiments incarnés, et étaient capables de bouleverser le corps et l'âme organiques.
Dans cet éloge inversé du progrès, l'auteur sait comme peu incarner la beauté, la pureté et la force des sentiments en passant par ce qu'il y a de pire et de meilleur dans le sexe, en les confrontant à un logiciel étrangement vivant. Les artères et les veines deviennent des câbles sensibles, de nouveaux territoires à explorer. Olivier Bruneau sait réveiller les existences endormies et les couples fatigués pour réenchanter ce qui définit le propre de l'homme : la capacité d'empathie, l'attention que l'on peut porter aux autres. Et l'humour, l'ironie, le langage ! Un livre libérateur, drôle, intelligent, fascinant et vertigineux par les questions qu'il pose. Tant qu'il y aura des Olivier Bruneaux, la littérature française se portera bien. Un direct dans le foie, direct dans mon panthéon après seulement deux livres !
                                                                                                                                               
Esther, Olivier Bruneau, Le Tripode, mai 2020, 514 p., 19€.

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