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Laura, Éric Chauvier (Allia)

L'aura en toc de Laura, la fille la plus belle du bled, qui suscite mépris et excitation, qui sait l'effet qu'elle produit. Éric veut la bannir et la posséder. Laura Palmer, Laura de Johnny, toutes les Laura qu'imagine le narrateur. Un fantasme de Laura, une Laura ensorcelante à la beauté vulgaire, une splendeur de banlieue sur un parking désaffecté. Elle aime les gars virils, méprisants, les bad boys. Il faut la brusquer la petite Laura. Éric est le bon pote de toujours, l'éternel confident à qui on aime raconter ses déboires et ses ratés. Il travaille à Paris et vit à Bordeaux, lui l'universitaire timide complètement fasciné par la beauté de Laura depuis le collège et l'épisode de la piscine. Ils se retrouvent entre bourgeois et prolo devant une usine de prothèses qui va brûler, mais plusieurs mondes les séparent...




Laura, d'Éric Chauvier, est le roman de l'impossible rencontre amoureuse qui est toujours un rendez-vous manqué entre les mots. Quand tout vous sépare, le niveau de langue, la géographie, la culture, la prison qu'est le milieu social, l'amour est toujours impuissant à rapprocher quand bien même on attendrait que ça. Illusion qui maintient en vie. Éric l'intello est lucide, méprise et idolâtre Laura dans un même élan, pas dupe de sa bête fascination. Il aimerait la posséder mais elle le fuit comme un concept, un horizon qu'on n'atteindra jamais. Son naturel et sa beauté l'envoûtent mais ses mots le navrent. Il y a trop "d'enculés" dans sa bouche. Alors il pense à voix haute car s'il parlait à voix basse, elle ne comprendrait pas. D'ailleurs, elle entend des bribes mais n'en perçoit pas le sens, l'ironie, l'ambiguïté, le sous-texte. Mais surtout, c'est un dilemme de milieu social qui devient un problème de langage. Le texte d'Éric Chauvier manie le double jeu entre ce qui est pensé/regretté par le narrateur et ce qui est dit. Les mots créent alors des décalages, s'immiscent dans les plis du sens, l'ambivalence et le double-sens. Ironie amusée et amusante, le texte fait la part-belle à l'humour comme une réponse au tragique de la situation. C'est le Grand Canyon qui sépare Laura et Éric, "une énigme, un continent de fièvres et de ravins", incapables de se comprendre, comme deux classes sociales réciproquement fascinées mais imperméables. Laura est l'objet d'un fantasme et Éric a l'image du savant en quête de spirituel. Laura voudrait un peu de virilité, des machos qui la maltraitent un peu, qui l'insultent et la chopent — on ne lui a jamais fait comprendre autre chose, elle la "pute" du bled, la "cassos" —mais Éric est étranger à ces codes. Renfermé et bon pote, il ne sait pas faire autrement. Les hommes sont parfois brutes comme la géographie vous brutalise.
Je le mérite. Quelle ironie ! Je serais le petit gars du bled qui a réussi, la fierté locale, mais qui présente cette notable incongruité de n'avoir jamais "pécho" Laura, puisque qui suis-je alors à ses yeux ? Un savant perché ? L'expert sans libido ? Un rat de laboratoire ? Un puceau métaphysique ?

Une réserve d'abord sur ce livre court, plus savant que sensible parfois (un essai ?), qui donne l'impression d'être moins de la littérature qu'une analyse de sociologie, moins un roman que l'examen de typologies. Une tentation d'objectivation et un risque manichéen cependant vite balayés par la qualité du travail sur les mots, la précision des dialogues et les niveaux de langage qui, eux, apportent épaisseur, nuance et humour nécessaires à tout travail de distanciation. Malgré les joints et le rosé, la rencontre n'aura pas lieu, certains sont partis quand d'autres n'ont pas eu d'autre choix que d'accepter leur destin et de jouer de leurs maigres atouts. Des caractères incompatibles, les barrières culturelles, l'impuissance des mots et surtout, derrière la langage, des expériences bien trop singulières pour être partagées. Ce n'est pas tant le langage qui sépare que la singularité d'un parcours de vie impossible à traduire en mots, toujours inadaptés. Ne reste que Youtube, Instagram, les références à Hanouna et des majeurs bien tendus pour s'exprimer, de l'essence à flamber, une usine à brûler. Une rage qui demande à sortir. Chute facile mais inéluctable.


Un livre douloureux comme une rencontre ratée, un travail sur l'impuissance, les contradictions et la géométrie du désir, les illusions éternelles et une exploration des mots qui disent qui nous sommes, dans quoi nous sommes piégés. Drôle et tragique déterminisme social mais surtout une expérience désenchantée. Très intéressant à défaut d'être toujours convaincant.
                                                                                                                                                     
Laura, Éric Chauvier, janvier 2020, Allia, 139 p., 8€.

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