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Articles

Broadway, Fabrice Caro (Gallimard)

Ça partait sur les chapeaux de roue ce nouveau roman de Fabrice Caro, l'auteur BD qu'on ne présente plus et qui en est déjà, mine de rien, à son troisième roman (après Figurec et Le discours ). Un auteur  que j'estime beaucoup, qui me fait hurler de rire par ses sketchs venus d'on-ne-sait-où. Beaucoup de lecteurs l'apprécient et nous en faisons évidemment partie. Mais soyons directs et sincères, ce livre est raté. Une belle et franche déception. Aussi fracassant, tordant, jubilatoire soit l'humour de Fabrice Caro, cela ne suffit pas à faire un bon roman.  Ni même un roman. L'impression d'assister dans Broadway à un one-man-show hyper rodé, calibré pour un rire toutes les deux pages. Autre image, celle d'une succession de saynètes de BD réussies mais qui tournent à vide. Un presque quinqua reçoit, par erreur (?), une lettre pour le dépistage du cancer colorectal. Le gars panique, prend de l'âge, se rappelle au bon souvenir de son groupe ...

On fait parfois des vagues, Arnaud Dudek (Anne Carrière)

  Une rentrée littéraire en douceur avec le nouveau roman d'Arnaud Dudek qui, après avoir laissé de belles traces , enquête sur celles d'un narrateur et de son géniteur. Un enfant, des parents, une classe moyenne ordinaire et patatras, un beau jour, le séisme : son père n'est pas son père. Indifférent, distant, taiseux, il a toujours eu un comportement étrange. Une affaire de magazines, de spermatozoïdes, de  génie biologique , d'identité et de place dans le vaste monde. Le début d'une quête sur ce qui façonne, sur les manques et le besoin d'être aimé. Soyons clairs, je n'ai pas été submergé par la vague géante de Nazaré mais c'est toujours un plaisir non feint que de retrouver la prose de l'auteur : délicate, pudique, elle tente de rester à bonne distance pour capter une forme de fragilité propre à toute instabilité émotionnelle, à toute quête qui met en jeu votre identité. Une plume toujours drôle aussi — on croise un castor arthritique, Ribéry à l...

Notre vie n'est que mouvement, Lou Sarabadzic (Publie.net)

Musarder dans les pas de Montaigne à travers l'Europe et mettre en regard les époques, les lieux et les vitesses de déplacement au rythme d'un joyeux anachronisme, c'est le programme enthousiaste de ce livre aux allures de récit de voyage. Lou Sarabadzic emprunte le  même itinéraire que Montaigne lors de de son Voyage en Italie en 1580 puis s'interroge sur ce qui change ou pas. Nous sommes en 2019. Les frontières, la politique, le genre, le sexisme, les lieux "instagrammables" et les faits "twittables", les vieilles bâtisses et les Airbnb... Épernay, Meaux, Bar-le-Duc, Constance, Vérone, Spolète, Pise, Lanslebourg-Mont-Cenis... Autant d'occasions de dépoussiérer un genre et de faire de la découverte l'objet d'une rencontre. Dans une langue fluide à l'enthousiasme communicatif, à la première personne ou dans un dialogue imaginaire avec Michel, Lou Sarabadzic avance, observe, contemple, s'étonne ou passe son chemin en fonction d...

La Nuit féroce, Ricardo Menéndez Salmón (Do éditions)

On ne fait pas dans la dentelle d'Espagne chez Do éditions. On vous mijote une littérature qui tient au corps, d'une puissance âcre et forte en bouche, qui ne vous lâche pas l'estomac. Une façon d'embrasser les ténèbres pour embraser la nuit, de voir la part infâme sans possibilité de rachat. Dans ce roman d'un désespoir noir sur fond de guerre civile espagnole, on suit les pas chargés de mystère d'un "pique-au-pot" dans un village des Asturies — Promenadia —" réveillé" par le viol suivi du meurtre d'une jeune fille et une chasse à l'homme au bout de la nuit. Une promenade dans les enfers de l'âme, éclairés par une guerre pas si lointaine qui revigore les pulsions mortifères d'une communauté qu'on croyait endormie dans ses montagnes reculées.  Une petite remarque d'abord. Quand je lis une parution des éditions Do — c'est assez rare pour être souligné — j'ai toujours l'impression de lire un univer...

Or, encens, poussière, Valerio Varesi (Agullo)

Ce nouveau polar de l'Italien Valerio Varesi remue la terre sale, patauge dans la purée trompeuse des apparences, avance dans le noir des incertitudes et tente de percer, avec un fond de naïveté et de nostalgie, le voile de brume qui s'abat sur une ville dévoyée, Parme, gangrénée par la modernité et l'appât des cols blancs toujours plus avides de coke, de sexe et d'or. Quand ils se font avoir par une splendide petite roumaine que le commissaire Soneri aura toujours à coeur de défendre — il a encore quelques espoirs et illusions malgré la lassitude et l'amertume —, c'est d'abord parce qu'ils sont paumés, seuls, faibles, "des hommes au coeur vide et en mal d'émotions". Du début à la fin, dans un polar social dense, Valerio Varesi n'hésite pas à gratter jusqu'à la moelle pour faire le tableau un brin désenchanté de l'âme humaine. Excellent livre qui donne au lecteur ce qu'il attend dans ce genre de récit : un suspense...

Affaires personnelles, Agata Tuszyńska (éditions de l'Antilope)

Quand je commence ce livre, j'ai en tête le contexte historique. Avant le début de la Seconde Guerre mondiale, la Pologne est le pays où vit la plus importante communauté juive d'Europe (3 millions). Après la guerre, il n'en reste plus. Et pourtant, le roman choral d'Agata Tuszyńska nous dit qu'il existe encore une génération qui tente de vivre là où l'horreur s'est déchaînée. Pour finalement raconter la même histoire, celle d'un exil forcé, —l'exode des Juifs de Pologne en 1968 — mais dans un contexte différent, celui de la Pologne communiste. Un événement historique peu connu qui fait croiser les voix, témoignages et récits, pour tenter de mettre des mots sur une identité toujours en fuite. Ignorée. S'il n'est pas toujours facile d'identifier ces voix tant les trajectoires sont nombreuses et le matériau riche, on comprend que là n'est pas l'essentiel. Il faut plutôt y entendre des résonances et des doutes,  un bon nomb...

Subspace, Chloé Saffy (Le Feu Sacré)

Je n'ai pas eu besoin de relire Le Maître des Illusions ,  les quelques passages clés évoqués par Chloé Saffy ont suffi à ranimer ce monde envoûtant où professeurs et étudiants rejouent à leur manière la dialectique du maître et de l'esclave. J'en avais senti les rouages, la magie, les bizarres incantations et le tragique sans avoir tout compris aux intentions de l'auteure. Soyons francs, la lecture du roman de   Donna Tartt n'avait pas exercé sur moi la même fascination que pour Chloé Saffy. Et pour cause, je penche plutôt du côté d' American Psycho . Au moment où j'ouvrai les pages du Maître, je me souviens très clairement avoir voulu lire un Bret Easton Ellis au féminin et tout ce qui m'attirait dans le texte d'Ellis— l'écriture blanche, la violence crue, le tableau d'une société de fin de siècle — c'est précisément ce qui n'intéressait pas Donna Tartt. Chloé Saffy l'explique bien à travers l'amitié feinte ou pas des deux...