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Notre vie n'est que mouvement, Lou Sarabadzic (Publie.net)

Musarder dans les pas de Montaigne à travers l'Europe et mettre en regard les époques, les lieux et les vitesses de déplacement au rythme d'un joyeux anachronisme, c'est le programme enthousiaste de ce livre aux allures de récit de voyage. Lou Sarabadzic emprunte le  même itinéraire que Montaigne lors de de son Voyage en Italie en 1580 puis s'interroge sur ce qui change ou pas. Nous sommes en 2019. Les frontières, la politique, le genre, le sexisme, les lieux "instagrammables" et les faits "twittables", les vieilles bâtisses et les Airbnb... Épernay, Meaux, Bar-le-Duc, Constance, Vérone, Spolète, Pise, Lanslebourg-Mont-Cenis... Autant d'occasions de dépoussiérer un genre et de faire de la découverte l'objet d'une rencontre.


Dans une langue fluide à l'enthousiasme communicatif, à la première personne ou dans un dialogue imaginaire avec Michel, Lou Sarabadzic avance, observe, contemple, s'étonne ou passe son chemin en fonction d'une "offre" : une spartiate chambre d'hôtel au charme fou, une vue sur un lac, des bancs bien trop nombreux pour une petite ville, des noms célèbres sur des plaques en laiton. On pointe le détail, on s'interroge sur une incongruité. On y croise Mozart, Sophie Calle, Savonarole, bercés par le souffle du Rhin et le romantisme échevelé de l'Adige. L'auteure aime les siestes et se traîner jusqu'à minuit dans la ville, à l'aide de Google Maps dans une angoissante Venise où la sensation d'étranglement produite par les venelles sombres et étroites est neutralisée par une échappatoire universelle, le ciel. Une Venise romantique certes mais une Venise qui écrase aussi par son manque de lumière. Lou Sarabadzic, attentive aux sons, aux monuments, aux odeurs et aux lumières propose un regard toujours sensible et sensitif, décalé et pop, une façon pour elle de rafraîchir l'idée du voyage et du sens qu'on peut lui donner.
Le voyage de Montaigne n'était ni low cost ni überisé, peut-être pas encore soumis à une forme d'urgence : à l'époque, on ne fait pas l'Italie, la Suisse ou la France, on ne prend ni le train ni l'avion. Alors qu'un secrétaire "écrivait" les pas de Montaigne, l'auteure passe deux heures sur son blog à activer sa mémoire sélective, à trier des photos quand l'écrivain "allait baiser la main du duc". Changement de perspective, de dimension, l'impression que le temps s'accélère, se suspend ou se dilate. Les chapitres fonctionnent d'ailleurs par "étape", renforçant cette double sensation contradictoire d'avancer d'un pas hâté et d'être pourtant toujours en retard.
Vanité instagrammeuse, mais pas seulement. Ce qui m'intéresse ici, c'est d'être bien plus haut que tu n'aurais pu l'être. Ce qui m'intéresse, c'est cet urbanisme profane (...). Bien sûr que tu as gravi des montagnes, et que, de temps à autre, tu es monté en haut d'une cathédrale pour embrasser la cité d'un seul regard. Mais c'était soit la montagne, donc l'élévation naturelle, soit l'édifice religieux, donc l'élévation spirituelle. Cette élévation profane et urbaine, elle n'a peut-être pas le même sens.
Mais c'est aussi l'humour, léger et piquant, qui confère à ce livre son intérêt. Montaigne, c'est la Renaissance, les ducs, les élites locales, la belle plume, l'élégance et les politesses, le dôme de Brunelleschi à Florence. Lou Sarabadzic prépare son voyage sur Booking.com, achète des tomates pomodoro au Coop local, et mate un film avec Angelina Jolie et Johnny Depp. Ce va-et-vient entre la représentation d'une noblesse du déplacement et l'expérience moderne du tourisme du masse fait comprendre le projet de l'autrice : montrer à quel point, en imaginant son itinéraire en creux, les lieux traversés par Montaigne sont si proches et si lointains. Le familier et l'exotique, le pittoresque et le banal, l'impression tenace que le personnage principal est moins Montaigne ou Lou que notre capacité à nous étonner, encore et malgré tout. En cela, comme dans tout bon voyage qui se respecte, ce livre est une affaire de "renaissance(s), au mouvement, aux allures, au regard, aux autres, à ce qui nous meut, nous habite et nous traverse. A notre inconscient collectif européen. Et c'est bien l'empathie pour les territoires rencontrés, la mémoire réactivée ou la possibilité d'une rencontre qui séduit, au-delà de l'ironie joyeuse et de l'érudition légère. Ce sont aussi des réflexions inspirantes sur le genre : l'auteure est une femme, qui voyage seule, sans l'autorisation de son compagnon. Qu'en aurait pensé Michel ? Et d'une mauvaise notation sur Tripadvisor ?
Ode au mouvement, aux fluides et aux ouvertures, ce voyage justement qualifié d'"aventure pop" s'affirme européaniste, tourné vers l'autre. Une façon de s'arrêter avec les mots pour reprendre son élan de plus belle, le regard neuf.
                                                                                                                                                       
Notre vie n'est que mouvement, Lou Sarabadzic, Publie.net, mai 2020, 17€, 230 pages.

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