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Or, encens, poussière, Valerio Varesi (Agullo)

Ce nouveau polar de l'Italien Valerio Varesi remue la terre sale, patauge dans la purée trompeuse des apparences, avance dans le noir des incertitudes et tente de percer, avec un fond de naïveté et de nostalgie, le voile de brume qui s'abat sur une ville dévoyée, Parme, gangrénée par la modernité et l'appât des cols blancs toujours plus avides de coke, de sexe et d'or. Quand ils se font avoir par une splendide petite roumaine que le commissaire Soneri aura toujours à coeur de défendre — il a encore quelques espoirs et illusions malgré la lassitude et l'amertume —, c'est d'abord parce qu'ils sont paumés, seuls, faibles, "des hommes au coeur vide et en mal d'émotions". Du début à la fin, dans un polar social dense, Valerio Varesi n'hésite pas à gratter jusqu'à la moelle pour faire le tableau un brin désenchanté de l'âme humaine.


Excellent livre qui donne au lecteur ce qu'il attend dans ce genre de récit : un suspense maîtrisé, solide, jusqu'à la dernière page, où l'on sent que rien n'est jamais figé, où l'incertitude tenace est l'aiguillon d'une enquête aux milliers de ramifications. Un corps brûlé près d'un accident de voiture à la nuit tombée, le tout enroulé d'un épais brouillard. Pour acteurs, des cols blancs, des avocats, des Roms et des Roumains, un club hippique, des taureaux et des chevaux, et même l'Église qui s'en mêle ! Une façon de se frotter au pire de l'humanité et de comprendre que la frontière qui sépare un truand et un policier est parfois mince ("Fréquenter les délinquants te fait comprendre l'humanité").
Du suspense, donc, mais aussi un polar social sur le déclassement, la question migratoire, la haute société parmesane qui met en regard la tradition et le contemporain, une innocence de jeune et un pessimisme de vieux.
Au-delà de ces attendus, c'est aussi une ville que l'on visite, son versant poussiéreux, populaire, bas de plafond, une Parme presque disparue. Que ce soit un bar à vin, un restaurant, une rue ou la Questure, les errances de Soneri disent le charme suranné d'une cité désormais outragée, à travers le regard d'un commissaire qui a vieilli, incapable de comprendre quoique ce soit aux disques durs et autres ordinateurs : "Il trouvait une Parme magnifique les nuits d'hiver, en dépit des outrages qui la défiguraient au plus profond de son âme. Elle résistait encore sous son visage jaune paille, impassible devant le torrent de vulgarité qui la traversait, et Soneri continuait à garder en son coeur sa ville de jadis en s'efforçant de la retrouver au détour de ses portes cochères, de ses façades ou des aperçus des toits biscornus des toits de l'Oltretorrente." Soneri est alors le miroir de cette ville, lui qui ne maîtrise pas grand-chose sinon les hasards et les coïncidences dans une atmosphère de fantômes aux relents métaphysiques, où l'instabilité et le changement sont la règle. Un Soneri diablement attachant, il faut le dire, capable de s'emporter et de s'indigner, et de se tromper.
Je préfère me dire qu'il y a toujours une raison à nos choix. Comment voulez-vous l'appeler ? Providence ? Déterminisme ? Dans les deux cas, notre volonté n'en est qu'en partie responsable. Le reste est un mystère qu'il ne nous est pas donné de connaître, qu'il s'agisse de transcendance ou d'immanence, déclara le marquis en philosophant.
Mais pour tout dire, l'intérêt se trouve aussi ailleurs. Dans les réflexions morales menées de concert par Varesi et Soneri (Que valent nos désirs dans cette réalité sinistre ? Quelle est notre part de liberté ? Reste-t-il une place pour l'idéalisme ?). Au fond, Soneri, qui a perdu femme et enfant, voudrait être rassuré mais ce n'est ni son métier ni Angela, sa compagne qui va voir ailleurs, qui pourront le sauver. Mais bien sa naïveté, sa bienveillance, sa capacité à se tromper et à croire encore aux sentiments. Car son Angela — même s'il s'imagine bien avec la Marcotti qui le rassure —, il l'aime plus que tout, son seul pilier qui en outre lui échappe, comme toute cette enquête qui ne lui révèle que ce qu'il a envie de voir. C'est peut-être bien dans les polars qu'on trouve finalement les plus belles romances : bancales, menacées. Et c'est peut-être dans cette relation en sursis, baignant dans un grand liquide, que l'on trouve la plus grande vérité dans ce livre, là où l'attachement résiste malgré toutes les horreurs. C'est le cas pour Soneri et Angela mais aussi pour tous les personnages secondaires de ce bouquin : Juvara, efficace et fidèle, comme la procureure, et cet attachant "marquis", Sbarrazza, aristocrate déchu qui fait les fonds d'assiettes auprès de belles femmes dans le restaurant l'Alceste. Quand tous sont paumés ou presque, il reste heureusement quelques bouées.

Polar social et philosophique, cet Or, encens et poussière de l'Italien Valerio Varesi est une valeur sûre, entre charme décati et moralisme (au sens noble) dans une ambiance spectrale de fin du monde où la gastronomie — tortelli et tortello, culacia, coppa et torta fritta — est peut-être la plus fidèle des amies. La seule certitude rassurante.
                                                                                                                                                        
Or, encens et poussière, Valerio Varesi, Agullo (traduit, sans brume et avec élégance par Florence Rigollet), mai 2020, 305 p., 21,50€.

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