Accéder au contenu principal

La Ferme des Mastodontes, Mike Kleine (Editions de l'Ogre) ★★★★☆

       
Le monde a-t-il changé entre le New York yuppies des années 90 et la Californie bling bling d'aujourd'hui ? Rien, ou presque. La Ferme des Mastodontes, un premier roman signé Mike Kleine, digne héritier de Bret Easton Ellis, nous plonge dans l'univers de la jet-set, un monde superficiel et singulièrement monomaniaque. Le narrateur, ultra riche et célèbre, s'achète une Ferrari, écoute Philip Glass, fréquente du beau monde, de Céline Dion — avec qui il couche—, à Cameron Diaz et Ashton Kutcher. Mais James Franco, écrivain notoire et coloc', semble son plus proche "ami"...
  
      Bienvenue dans le monde des ultra riches et de la haute société californienne à LA, où il ne se passe absolument rien. Un banal accident de voiture, quelques bières sirotées, des soirées sans saveur sur des roof top, l'achat de tableaux de Picasso et des discussions sur les derniers films vus. Et puis rien. La fascination du vide, l'horizon du néant propre aux sociétés médiatisées. Plus que des personnages, le narrateur fréquente des simulacres d'êtres, sortes de marques déposées mort-nées, comme la bande originale d'une modernité sans horizon qui a renoncé à faire sens, perdue dans l'illusion de l'éternité argentée. Des étiquettes pour singer le réel, des litanies de références, des irruptions de violence — un sms menaçant, un accident —, des poussées de paranoïa, des hoquets d'humour (voir "La Fête des super-héros") dans une banalité du vide existentiel. Le réel, ou l'image qu'on en a, glisse alors sur un chaos informe de données. Le monde s'est paraît-il éloigné dans une représentation et tout n'est que références ou notes de bas de pages. Comme des notices Wikipédia, le livre fonctionne telle une banque de données brutes, à raison de deux-trois pages par chapitre aux titres désincarnés et vaguement ironiques (V/H/S/ ; MME Godzilla ; Muscle Museum ; Uma Thurman porte des Spanx ; Casino Royale et Melrose Place). Sans intériorité, les personnages, eux, deviennent interchangeables, comme de véritables fantômes saisis dans leurs poses les plus désenchantées. Juste des noms connus pour dire leurs différences, des images qui naviguent entre pouvoir de l'argent et célébrité, se dédouanant grâce à des cautions intellectuelles dont le mélange confine à l'absurdité. Car quoi de commun entre Inland Empire, Georges Michael, Wolverine, Auprès de moi toujours et un portier pour George Lucas ?

Une demi-heure passe.
Tyrone entre dans la pièce et dit quelque chose.
Ça t'empêche de te concentrer, donc tu arrêtes de parler.
Tu te retournes et regardes Tyrone.
Tyrone sourit et tient à ce qui ressemble à une épée de cérémonie hors de prix.
"Regardez tout le monde, je suis Kill Bill", dit-il.


      La Ferme des mastodontes, sur un fil d'irréalité, est un roman minimal et saturé. Minimal par son écriture clinique et fonctionnelle, saturé par ses références "pop", rythmé par un brand dropping abreuvant la fontaine du vide, comme des moments de stases oscillant entre ennui, sentiment d'étrangeté et bouffée d'angoisses. Un univers moins effrayant que glaçant, d'un réalisme froid, distancié, infesté par le matérialisme kitsch. C'est la guerre entre les rolls, de Bentley à Ferrari en passant par Chevrolet ; tous ont leur Iphone, écoutent iTunes et portent une veste Gucci. Pas d'écrin idéologique derrière La Ferme des mastodontes, seulement le tableau lisse et navré d'une époque où tout se vaut car rien ne se vaut. De quoi est faite la réalité alors ?

Tu te rends chez Ashton Kutcher dans ta Bentley Mulsanne couleur champagne (avec tuner AM intégré) et tu écoutes Emergency Room, de Ford & Lopatin, puis Where I Belong, de DVA, suivi de Blue Dream, de Hype Williams.

       Par un froid détachement, Mike Kleine se fait technicien du vide en décrivant une banalité riche et bronzée, étrangement palpable. Juste des faits bruts, une enfilade de non-intrigues, des dialogues creux, des listes de titres, de célébrités, de marques policées et des conversations dépressives. La surproduction référentielle répétée à l'infini pour étoffer les vides. Jubilation aussi, le temps d'un livre, à côtoyer embedded des stars planétaires pour ne garder en tête que l'image d'un monde clos, isolé des réalités environnantes, nourrie par la tension entre la familiarité des références et la distance totale avec ces images évanescentes ("Only stars are real" in Glamorama), fantasmes d'encre ou de cristaux liquides, projections nihilistes et sans âme de la société du spectacle. Ce texte dit aussi l'irréductible incommunicabilité entre des êtres d'un même milieu, dont on ne sait si au juste ils s'apprécient ou se détestent. Mais pas d'invariants moraux chez Mike Kleine, seulement le constat d'une réalité dont on n'est que le produit. Ou le tableau d'illusions partagées ? Le rêve américain dans toute son absurde vacuité dont les acteurs, fantasmes d'écran ou d'Ipod, sont des icônes fantoches, tristes et déboussolées, qui ne sourient pas. Jamais. Qui dorment en continu en rêvant de sable qui se transforme en verre... Incroyable mais vrai, La Ferme des Mastodontes est un page-turner qui brille par l'absence et le refus de toute intrigue.


   Quelque part entre American Psycho, Imperial Bedrooms et Glamorama, d'un nihilisme rutilant, La Ferme des Mastodontes relève tout à la fois de l'hommage et du constat sec, désabusé, d'une Amérique en pleine déprime, névrosée, parfaite mise en scène d'une société spectrale qui aurait renoncé à toute substance. Rien n'a changé. Vous avez dit No exit ? We'll slide down the surface of the things...

                                                                                                                       
La Ferme des Mastodontes, Mike Kleine, Éditions de l'Ogre, mars 2019, 141 pages, 18 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les Présents, Antonin Crenn (Publie.net)

 Il pourrait s'agir dans Les Présents d'une promenade dans le temps et les couloirs de l'existence, à travers des présences plurielles jamais claires, fixes ou définitives. Les présents, ce sont des horizons narratifs et des potentialités d'histoires. Comme des virtualités infinies, inattendues. Ce sont aussi ceux que la mémoire rend présents, fait revivre, malgré les omissions et les erreurs, les trous volontaires ou inconscients. Se rappeler des personnes, c'est aussi et d'abord se remémorer leurs lieux, là où ils ont vécu et marché. C'est peut-être la dimension qui m'intéresse le plus dans le travail d'Antonin Crenn, son rapport clinique aux architectures, aux détails urbains, aux décors incarnés de nos vies. C'est que la fiction a besoin d'un cadre pour exister. Pour son second roman, après L'épaisseur du trait , Antonin Crenn revient avec son écriture légère en apparence, toujours douce et tendre, sorte de jolie musique de l'éto

Catastrophes, Pierre Barrault (Quidam)

 Vous lirez ici ou là que ce livre est maudit, vraiment maudit j'entends. Et bien croyez-moi, je crois que c'est une chance, c'était son destin de paraître en avril 2020 et en novembre 2020. It is what it was supposed to be , la célèbre antienne de la série Lost . Avec Catastrophes , on est sûr de ne pas être dans la posture promotionnelle. Plutôt dans le trou noir sémantique et narratif, l'anomalie verbale, la circularité temporelle, le Grand Absurde qui  fait sens. Ce livre est à lui seul sa réalité parallèle, démultipliable à l'infini, défiant toutes les lois du paysage littéraire. Dans la série Lost , on voyait des ours polaires s'exciter sur une île tropicale. Chez Pierre Barrault, le sosie de François Berléand se masturbe avec des orties, tout nu, et finit assassiné. S'ensuit une classique scène de ménage. Bah oui, Pierre et Claire ne progressent pas toujours au même rythme, peinent à s'entendre sur une allure commune. De décalages en déviations, d

Grotte, Amélie Lucas-Gary (éditions Vanloo)

Le pouvoir de la grotte, la force de la caverne. Ça me rappelle Platon, une allégorie marquante de ma jeunesse. Amélie Lucas-Gary lui emboîte le pas en exploitant tous les ressorts symboliques dans une fantaisie très plaisante, échevelée, maline. Le lieu de l'éternel retour, un habitacle de l'éternité, un endroit à l'abri du monde, en retrait croit-on, où il se produit des phénomènes bizarres. Un gardien qui couche avec la femme du Président, enterre le petit-fils d'Hitler, découvre la source d'éternité et croise un célèbre terroriste du 21e siècle... A l'occasion des 80 ans de la découverte de la grotte de Lascaux, les éditions Vanloo ont réédité le premier roman de l'auteure Amélie Lucas-Gary, à peine un roman d'initiation, mais plutôt une satire politique cocasse et loufoque qui creuse le potentiel énigmatique, métaphysique, électromagnétique, psychologique de la grotte, entre foi et science, réel et fictions. Le narrateur, gardien pluriséculaire du t

De parcourir le monde et d'y rôder, Grégory Le Floch (Christian Bourgois)

Après un fabuleux premier roman dont on avait abondamment parlé sur L'Espadon, c'est peu dire qu'on attendait avec joie et fébrilité le nouveau livre du talentueux  Grégoy Le Floch . Allait-il confirmer ? Que peut-on écrire après un livre aussi fascinant et maîtrisé ? Curieux de voir comment son écriture allait s'adapter à une nouvelle ambiance. Dans De parcourir le monde et d'y rôder , voyage en roue libre ou errance en plein chaos, on retrouve un héros en crise — que la société qualifierait de fou — et cette prose sinueuse qui a fait du rythme son mantra. Ce livre méandreux, à sa façon détournée et toujours ambiguë, traque la possibilité d'un sens toujours en fuite. Comme ce personnage, qui tente d'une façon ou d'une autre d'échapper à un truc qu'on ne comprend pas au début. Il faudra attendre les quatre derniers mots. Cette chose de forme ovale, dure, molle et visqueuse, que le narrateur trouve dans la rue et qu'il est incapable d'

Ce qu'il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de livres)

 Bon, dès qu'on me parle de la Horda Frenetik, mon coeur fond, c'est comme ça, ça me rappelle ma jeunesse. Oui, on l'oublie trop souvent, même dans les fratries, on se tape sur la gueule de temps en temps, entre Boys et Tigris, entre fachos et gauchos. Mais Fus et Gillou, eux, sont deux frères fusionnels, plus soudés que jamais depuis la mort de leur mère. Et puis la Horda de Saint-Symphorien a fini par être dissoute. Comme Fus, fils un peu désintégré, qui s'est perdu en chemin sur les sentiers de l'idéologie. Ou alors il a juste rencontré les mauvaises personnes. Pourtant, Fus, c'est un bon gars, le fils que tous les parents rêveraient d'avoir. Prévenant, gentil, sympa, jamais un mot de trop, prêt à filer un coup de main pour les potes en galère. "Est-ce qu'on est toujours responsable de ce qui nous arrive ?" Vaste question qui hante le bouquin. Allez, j'me mouille dans les eaux normandes, c'est du 50-50. La faute à pas de chance, ou à

Cinquante façons de manger son amant, Amelia Gray (trad. de l'anglais par Nathalie Bru, L'Ogre)

Trente-sept nouvelles pour sculpter nos solitudes. Trente-sept nouvelles pour encapsuler et libérer l'horreur. Trente-sept nouvelles où se tapir avec ses angoissantes angoisses. Trente-sept nouvelles pour cajoler la menace. Trente-sept nouvelles comme un dédale de peurs Trente-sept nouvelles de canalisations et de viscères. Trente-sept nouvelles pour hacher menu les certitudes. Trente-sept nouvelles pour avoir le coeur gros comme une baleine. Trente-sept nouvelles pour se la couler douce au milieu des couteaux. Trente-sept nouvelles pour rire du malheur et le tourner en dérision, au hachoir Trente-sept nouvelles pour se ruer dans des impasses. "No exit" Trente-sept nouvelles pour flipper. Trente-sept nouvelles pour ne pas comprendre comment le disque a sauté. Trente-sept nouvelles pour aimer nos fictions comme des réalités. Trente-sept nouvelles pour communier dans une solitude partagée. Trente-sept nouvelles pour s'autoriser à trancher, castrer et taillader. Trente-s

Le Coeur synthétique, Chloé Delaume (Seuil Fiction & Cie)

 J'ignore qui est l'attachée de presse de Chloé Delaume pour ce Coeur synthétique mais elle a dû bien se marrer en le lisant. Adélaïde l'héroïne, 46 ans, attachée de presse d'une maison d'édition qui vise pas moins que le Goncourt et fraîchement divorcée d'Elias, s'ennuie à Paris. Déprime. Désespère. Se morfond. Sa vie est déjà finie dans une ville où les loyers sont prohibitifs. Comme morte à l'intérieur, un coeur en mille morceaux. "La régression la guette" car elle "devient un produit obsolète". Mais elle l'a choisie. En couple, elle s'ennuie, c'est comme ça. Elle n'a rien à reprocher à ses ex. La faute à la vie, à ce désespérant et aliénant besoin d'amour, de sexe, de nouveauté. La séduction est un marché qui obéit à la loi de l'offre et de la demande. Plus de femmes que d'hommes à Paris dans sa tranche d'âge. Et ils meurent plus jeunes. Et Adélaïde refuse la famille, ne veut pas d'enfants. Alo

Le Dormeur, Didier da Silva (Marest éditeur)

 "Ptn 4 Minutes d'arbres". En sérieux critique, je suis allé faire un tour sur YouTube pour visionner ce dont Didier da Silva parle dans son livre, le court métrage de Pascal Aubier — l'adaptation cinématographique du Dormeur du val de Rimbaud (1870) —, en réalité une merveille de plan-séquence de 9 minutes et 22 secondes, intitulé le Dormeur (1974). On y voit des arbres, donc, et un paysage du Sud — ou une caméra qui vole, s'envole et atterrit. Le Dormeur est à la fois l'exploration d'une époque, l'autopsie des conditions de réalisation d'une oeuvre et le récit d'une fascination. On retrouve dans ce récit la plume aérienne de l'auteur ( Dans la nuit du 4 au 15 ), joueuse et vagabonde, passionnée par son sujet, qui aime naviguer au gré des idées, qui enquête pour mieux comprendre d'où lui vient cet enchantement pour ce film qui n'existe dans la tête de presque personne, tombé dans l'oubli :"Un volumineux dictionnaire du c

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit)

 Un salutaire anniversaire en enfer, c'est la proposition toute sympathique du gars Mauvignier. J'étais resté à quai avec son roman Dans la foule. Un bail plus tard, quatorze ans en réalité, je tentais à nouveau ma chance, sans rancune. Un film n'a cessé de se rappeler à mon bon souvenir pendant la lecture. Le Funny Games de Michael Haneke en 1997, où surgissent deux étranges voisins dans une belle maison de campagne. Ils ont des gants blancs et ils vont humilier la famille dans une tension croissante. Une nuit d'horreur qui vous retourne l'estomac. Histoires de la nuit ne me semble pas trop éloigné avec son ambiance irrespirable. Ça commence par un chien égorgé, appâté par un bout de viande comme le gamin est attiré par les carambars. Une campagne bien paumée ensuite, La Bassée, un lieu auquel on ne prête guère attention quelque part entre Seclin et Carpentras. Un corps de ferme, une artiste originale, Christine, qui reçoit des lettres de menaces, Patrice le bedon

C'est un beau jour pour ne pas mourir, Thomas Vinau (Le Castor Astral) ★★★☆☆

 Un bout de pain, la cacophonie du vide, des claques et des nuits en train de rire. De l'autre côté, mon pays ou une pomme, l'arme légère se recueillir parmi les monstres hirsutes. Promis, je ne chercherai rien. Juste la lecture et la poésie. Pas de traduction nécessaire, juste s'alléger, d'une manière ou d'une autre. Comme chaque matin au moment d'avaler son café, comme un addict incapable de décrocher de Facebook, lire son petit poème signé Thomas Vinau . C'est le programme en 365 actes de ce recueil. Et C'est un beau jour pour ne pas mourir.  Lire de la poésie, pour nous, c'est avant tout se faire bercer par la musicalité des mots assemblés. Et non pas se bercer d'illusions. C'est donc une façon de croire en quelque chose, au-delà des tristes apparences. La poésie, c'est de plus en plus rare et pourtant ça fait du bien. Commencer sa journée par un poème, c'est le gage d'une journée réussie ou du moins, de partir du