Accéder au contenu principal

Un poisson sur la lune, David Vann (Gallmeister) ★★☆☆☆



On l'attendait, le voici, le dernier roman de David Vann chez Gallmeister, Un poisson sur la lune, confession d'un suicidaire entre autofiction et réalisme cru. 

         
     Vouloir se retrouver en pièce, le ventre en vrac, comme à l'issue du déchirant Aquarium, était peut-être chose vaine. Ces émotions sont très rares. A l'image des grands livres. Sans être le meilleur roman de l'auteur américain, Un poisson sur la lune est une pierre de plus dans son histoire familiale cabossée. Toutes les familles sont psychotiques, paraît-il...
          On l'attendait en cette rentrée 2019. Sans doute trop. Une petite déception même si Un poisson sur la lune reste un roman intéressant. Le suicide donc, ou sa tentation ultime, lancinante, le Magnum fiché dans la poche arrière du jean. Jim, pêcheur et chasseur en Alaska, lourdement endetté, sent la délicieuse présence du barillet qui le délivrerait d'une torpeur mortifère. De retour en Californie, il croise son frère Doug, son ex-femme Jeannette, ses enfants, ses amis. Et son inévitable psy, à la masse, dont la seule réponse réside dans la prise de médicaments, à effet ressenti sous deux semaines. Comme si un procédé chimique pouvait sauver une vie foirée dans les grandes largeurs. Tous vont tenter de le sauver. Car Jim, sorte de spectre impalpable, a bien l'intention d'en finir, incapable de comprendre ce qui le ronge. Impuissant à chasser ses démons, à trouver ce qui vit en lui. La porte de sortie, son revolver, sordide mais fascinant objet de désir.
«  Vraiment, il faut que tu le saches. Je représente un danger, actuellement, pour moi-même et pour les autres. Je peux passer à l’acte à n’importe quel moment ».

        Armé d'une hystérie sinistre, il provoque, tire là où ça fait mal, se flagelle (« Aucun de nous ne survit. On ne peut être, au mieux, que des expériences. Des milliards d’entre nous ne servent à rien, mais peut-être qu’un seul parmi nous aura une utilité »). A la vie sans saveur, routine d'illusions entretenues par une famille aliénante, il oppose son cynisme suicidaire, ses dérèglements psychiques, son mal-être sans jamais en être dupe. Lui ne voit que réalité ou vide, son pessimisme est lucide, quand les autres le perçoivent déraillant, fou et effrayant, sur un fil entre la vie et le néant. Comme un songe funambule. La mort, seule issue possible, seule délivrance imaginable.
« Ce que Jim voudrait, c’est trouver une utilité à son désespoir. Pourquoi son état merdique actuel ne pourrait-il pas s’avérer idéal pour autre chose ? »

        Un personnage au cynisme suicidaire donc, jamais avare de piques assassines à l'endroit de ses proches. Sont-ils réellement dans l'empathie ou, au fond, ne cherchent-ils qu'à fuir toute responsabilité dans une mort programmée ? C'est cette tension entre un homme au bord du gouffre et ce qui le retient en et dans la vie, sans savoir quoi au juste, qui fascine ici. Parce que Jim ne peut s'empêcher de ressasser, échouant invariablement à remonter l'origine du mal. Mais le veut-il simplement, lui qui porte le visage du malheur ? Et condamné par la maladie mentale, malédiction qui se transmet à travers les générations. 
     Il bute sur le non-sens et tourne en rond, comme le poisson dans son aquarium. Ivre d'une passion mortifère. Comme le texte et les mots, impuissants à percer le réel, à déchiffrer une psyché brisée. Les longues introspections alternent avec des dialogues au scalpel, à renfort d'images symboliques (comme le flétan sur la lune, pas le plus intéressant) et de scènes choc, fulgurances d'émotion glaçante. Comme ce dialogue entre un fils suicidaire et un père incompris toute sa vie. Déchirant. Mais des moments plutôt rares dans ce roman dont le plus beau est encore l'échec à comprendre l’absence de volonté, l'impossibilité du sens, « cette lutte contre rien ». Ou ce sentiment angoissant de l'incapacité à agir sur le monde, à le toucher, à l'aimer, miroir du vide intérieur.
Il obtient son rendez-vous, c’est ce qu’il voulait, puis il raccroche le téléphone vert pour la dernière fois. Il n’aura plus jamais besoin de l’utiliser.
  Récit d'un irréductible mal-être et portrait d'une inadaptation au réel, Un poisson sur la lune ne ménage jamais le lecteur pour tenter d'approcher une vérité, l'insignifiance d'une vie, celle d'un narrateur qui ne tente même pas de fuir, bien au contraire. Étonnant, d'une tristesse infinie aussi car sans concession. Même moins bon, David Vann reste un auteur toujours stimulant. Sinon plus, peut-être, dans la répétition de névroses indicibles.
                                                                                                                     
Un poisson sur la lune, David Vann, Gallmeister 7 février 2019, 288 p., 22.50 €.









Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Nos corps érodés, Valérie Cibot (Inculte)

Le pouvoir de la vague, la puissance des marées et le charme envoûtant de l'écriture de Valérie Cibot mise au service d'un récit qui fait de l'image une évocation de ce qui disparaît et renaît. Dans le sac et ressac du mouvement, le va-et-vient des sons, des entrailles de la Terre aux viscères de la mère. Ce qui part et revient. Après l'excellent La Certitude des Pierres (Jérôme Bonetto), c'est encore un problème de géographe que donne à lire Nos corps érodés. Une île, des insulaires et l'érosion qui menace de tout embarquer quand l'onde aura débarqué. Car le trait de côte recule, l'océan menace commerces et restaurants, maisons et végétaux, pêcheurs et retraités sont sur le point d'être les premiers réfugiés climatiques du continent. La géologue, native de l'île, fait son retour et tente de leur faire comprendre l'inéluctable. Il faut abandonner le territoire, accepter de reculer et de tout laisser pour relocaliser. Même un cordon dunair…

La Certitude des pierres, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Inculte est ma bergerie, là où je me sens chez moi, entre la montagne et la mer. Dans La Certitude des pierres, signé Jérôme Bonnetto, le village perché de Ségurian est à lui seul un problème de géographe qui devient peu à peu une tragédie humaine, rythmée, amplifiée, par le retour annuel de la Saint-Barthélémy chaque fin d'août. Tout commence par un conflit d'usages entre des chasseurs bien de chez eux, les virils Anfosso, et un berger exogène, intrus, Guillaume Levasseur venu s'installer avec ses moutons pas loin des sangliers dans le village haut-planté de Ségurian. Et les Anfosso, quand on mord sur leur territoire, ça ne leur plaît pas. Surtout quand le berger leur parle une langue inconnue. Les lieux nous aspirent et nous recrachent. Le silence est un mauvais présage comme le blanc faussement immaculé d'un pelage ou d'une neige. Le bruissement des feuilles, la solitude des hauteurs tempèrent à peine la tranquillité d'un lieu suspendu au drame annoncé. A s…

La Fabrique de la terreur, Frédéric Paulin (Agullo)

La Fabrique de la Terreur signé Frédéric Paulin vient clore une trilogie sur la géopolitique contemporaine, commencée avec "Prémices de la chute" et "La Guerre est une ruse". Dans ce dernier volet, tout commence en Tunisie avec le "Printemps Arabe" et la révolution de jasmin. On suit le soulèvement d'une population, les premiers rapports de force avec le pouvoir et la façon dont les plus radicaux vont tenter de noyauter, ou pas, le mouvement. Comment et pourquoi ils vont s'exiler. De façon imperceptible. De Tunis, nous irons dans la Libye de Khadafi, dans la Syrie de Daech et Bachar-El-Assad, la France de Sarkozy et de François Hollande entre Toulouse et Lunel, Pontempeyrat et la Turquie des Kurdes... Et le chaos au Levant. On suit alors les pas de Laureline Fell, cheffe de la DCRI à Toulouse qui suspecte seule dans son coin un certain Merah, ceux de Vanessa Benlazar, la fille de son compagnon, reporter sans frontière à l'idéalisme destructeur…

Valencia Palace, Annie Perreault (Le Nouvel Attila)

Quand je vois une femme courir le marathon en 3h08, je me dis que c'est louche. Soit elle a vu trop de films de David Lynch, soit il lui est arrivé un truc pas net dans sa vie d'avant. Et patatras, c'est ce qui est arrivé à Claire Halde dans un hôtel de Valence en Espagne alors qu'elle était en vacances avec son mari et ses enfants. Ce jour-là, une banale journée d'été sur un toit terrasse près d'une piscine, une femme lui confie un sac et va se jeter sur le béton, quatre étages plus bas. Un suicide en direct, aux premières loges. Traumatisme, vision de l'horreur avec des bouts de membres sur le sol. La culpabilité de n'avoir rien fait, le constat d'une impuissance, l'impossibilité de demeurer identique à soi-même ensuite. L'événement infuse et cristallise jusqu'à transformer la vie de Claire Halde en chape de plomb. Claire devient hantée, une menace imminente terrée dans son corps. L'histoire d'une femme qui perd pied.

 …

Pacifique, Stéphanie Hochet (Rivages)

Sacrifice aveugle ? La question du libre-arbitre au temps de Pearl Harbour et d'une défaite militaire à venir à la fin de la Seconde Guerre mondiale, vue du Japon impérial. On suit l'itinéraire d'un Kikusui, les "chrysanthèmes flottants", nom donné au sacrifice d'un avion et de son pilote sur un navire ennemi. Le soldat Kaneda n'a d'abord aucun doute sur sa capacité à remplir sa mission. Il en est même fier ou il le croit. Mélange d'émotions ou de sentiments à l'approche du grand piqué : calme, sous tension, impatient, effrayé ou pétrifié, la décision puis le doute, mordant et de plus en plus envahissant. Il croit que sa mort n'a pas d'importance. Il doit juste accomplir un destin qui le dépasse, celui de l'intérêt collectif et national. Le sien.

Mais c'est oublier la famille, les proches, les siens. Que devient le bushido à l'heure d'une mort annoncée ? Car c'est étonnant mais Kaneda vit la conscience d'une mo…

Ténèbre, Paul Kawczak (La Peuplade)

L'entreprise coloniale vue sous l'angle du corps, une manière pour Paul Kawczak de saisir la pulsion de mort à l'oeuvre dans la conquête et l'appropriation des terres. Une conquête qui est désir de destruction où tous les colons de la vieille Europe sont des "Kurtz" en puissance. Des Kurtz incomplets, pas assez fous ou un peu ridicules qui partagent en tout cas au moins la même souffrance. Moins la colonisation qu'une quête enivrée et désespérée des personnages eux-mêmes, incapables de ne voir en l'autre autre chose qu'un objet d'asservissement. Un fiasco moral qui devient amoureux et physique. L'Afrique est un corps que l'on partage en 1884-1885 à la conférence de Berlin, avant de le dépecer, de le scarifier. Étonnante analogie entre la chair et le territoire, le progrès et la mort, entre Pierre Claes géomètre belge mandaté par le roi Léopold II et Xi Xiao, maître-tatoueur chinois et bourreau spécialisé dans la découpe des corps.

L…

La Séparation, Sophia de Séguin (Le Tripode)

L'amour en ses haines et passions déchirées, ses futilités, ses élans désormais impossibles, ses absences comme des gouffres, dit et écrit par une femme à l'âme écartelée. Dans La Séparation, Sophia de Séguin raconte l'après vie à deux, ou l'illusion du sentiment et ce qu'il dit finalement de nous-mêmes, de nos manques et de nos peurs fascinées. Reproches, insuffisances, tromperies, les maux du couple sont légion mais n'épuisent pas, jamais, ses mystères. La Séparation pour dire la rupture avec soi et l'absence de l'être aimé, haï, désiré, rejeté.


    Impossible de décrocher, comme un vrai camé, de ces saillies maximes sur le mal-être d'être quitté. Comme un drogué jamais sevré, le manque obsède, la fille ressasse en réactivant ses souvenirs à l'aune d'une souffrance sans limite. Sentiment de sidération, sensation fatale du manque mais refus de l'apathie par l'écriture, une écriture qui opère par saccades comme pour différer le…

Dans la forêt du hameau de Hardt, Grégory Le Floch (Editions de l'Ogre) ★★★★★

Après "Arcueil" (Éditions Do), voici la deuxième claque de la rentrée. Pour être franc, on ne s’est pas encore remis du puissant « Dans la forêt du hameau de Hardt ». Et ce n’est qu’un premier roman, signé Grégory Le Floch. Mais pour tout dire, on n’attendait pas moins des jeunes et excellentes éditions de l’Ogre qui, jusqu’à présent, ne nous avaient jamais déçus.






        Alors, ça cause de quoi ce bouquin au titre à rallonge ? De la confession d’un type, Christophe, traumatisé par un événement survenu en Calabre alors qu’il passait ses vacances avec son très vieux pote Anthony. Incapable de parler, de lâcher les mots pour dire l’horreur, il nous décrit, suffocant et convulsé, comment il a échoué dans ce patelin d’Allemagne, le hameau de Hardt, à la lisière d’une étouffante forêt. Il voit des fantômes — les images remontent, hanté par le souvenir d’un mort. Pense parfois à se suicider. Et puis voit un cactus, des épines, Lady Di, une caravane et un chat au pelage râpé… Diffic…

La Maison, Emma Becker (Flammarion)

Quand le sexe est un business. Intrigué par ce bouquin et sa démarche courageuse, je n'en garderai finalement rien en tête, tout juste une scène, quelques analyses et dialogues saisissants au milieu du bavardage. Ma lecture a ressemblé à ce passage où Emma Becker évoque son impuissance à décrire cette maison close de Berlin, un bordel qui est devenue sa Maison, entre magie des lieux et fantasmes aux puces : quatre pages d'un ennui profond où je ne réussis pas à visualiser ce qu'elle tente de décrire malgré la précision calculée des mots. Le style, ou une voix plutôt, il n'y a guère. Une écriture plutôt lâchée, certes plaisante dans son rythme, vive et à l'os. Sans fard et directe. Mais d'une oralité sans relief passées quelques pages. 

Je n'en attendais rien mais j'étais curieux de lire ce qu'on pouvait tirer de cette expérience gonzo, passer deux ans comme prostituée dans un bordel et vivre une forme d'émancipation (ce que dit Emma Becker)…

Le Mauvais génie (une vie de Matti Nykänen), d'Alain Freudiger, (La Baconnière)

Un vol terrestre pour foutre toute une vie en l'air. Matti Nykänen, légendaire sauteur à skis finlandais, voulait s'envoler dans les étoiles, il a fini par se volatiliser. L'alcool, les femmes, le sexe, les titres et les médailles. Que vous reste-t-il sur terre après avoir passé une vie en l'air ? Après l'ivresse consumée, la retraite sans saveur. Mais il faut maintenir un train de vie à chanter une affreuse variété qui fait honte à toute une profession et vendre des disques sur le seul nom de Matti, mythe déchu d'un tremplin qui a fait plouf. Entre strip-tease et gardes à vue, l'idole est devenue une mascotte, un criminel, est devenue l'idiot national.


    Ce court livre d'Alain Freudiger, s'appuyant sur des archives, des connaissances personnelles et une vision intime du personnage décédé en février 2019, alterne dialogues imaginaires, tranches de vie, descriptions de technique et de concours pour tenter de cerner le malin génie qui nous f…