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L'Appel, Fanny Wallendorf (Finitude) ★★★☆☆




      

           Oregon, 1957. Richard est grand, dégingandé, un peu gauche et absolument pas doué pour le sport. Pour pas grand-chose en réalité. Simplement, il n’est pas dans son corps, il l’habite mal. Son surnom, « l’Hurluberlu ». Un athlète nerd quoi. Sourd aux injonctions, aveugle à son destin, il se réalise pourtant dans la formulation instinctive d’une technique parfaite. Son kif, c’est le saut en hauteur. Seulement voilà, si « ce gamin dépasse tout le monde d’une tête (…), il est souple comme un verre de lampe… ». Bref, c’est pas gagné. Il a 10 ans, inscrit dans un club de saut en hauteur et peine à en comprendre l’intérêt. Ce qu’il veut, c’est jouer, s’amuser, suivre sa voie. Sans calcul, sans ambition. Être lui, simplement, jusqu’au bout. Et comme toujours, c’est quand on renonce au but qu’il vient à nous. Pas tout à fait à l’aise avec ce qu’on lui enseigne, il tente un jour un saut inédit : le ventre face au ciel, le saut dorsal à la place du traditionnel ciseaux. C’est fait, sans le vouloir, Richard vient de révolutionner son sport et de s’offrir un destin hors du commun… Le saut s’est trouvé son héraut, Richard le maladroit qui enfile les records au gré d’une progression supersonique. Du jamais vu !

Quelque chose est arrivé, quelque chose est en train d’arriver. Ce n’est pas seulement parce qu’il vient d’améliorer son record de deux centimètres, non, c’est le fruit de la sensation qu’il éprouve désormais en continu : celle d’être à sa place.

            Joli premier roman signé Fanny Wallendorf. L’histoire d’un gars anonyme du fond de l’Oregon que rien ne destinait au titre olympique. L'histoire de Dick Forsbury, champion à Mexico à 1968. On n’est pas allé vérifier si le roman est fidèle à la biographie de l’homme. Et, à vrai dire, qu’importe. Mieux, on ne veut surtout pas le savoir. Même Fanny Wallendorf, l’auteure, n’a semble-t-il pas trop creusé la question, préférant sonder l’itinéraire d’un homme dépassé par son génie, d’une naïveté désarmante. C’est là la grande réussite du livre, son attachant anti-héros, fait pour rien mais frais, et inadapté a priori à la réussite. Naïf, instinctif, sans ironie, il est incapable d’analyser ses sauts, d’en parler aux journalistes, de témoigner d’un peu d’ambition. Aucune attente, une relative indifférence au but qui lui permet de faire confiance à son corps. Peint comme l’un des derniers romantiques, ou un mystique solitaire, un tel type au fond ne pourrait pas exister aujourd’hui dans le sport professionnel. Étranger ici à un destin qu’il est pourtant en train d’accomplir. Le plus beau dans ce roman, c’est l’accès à la conscience de ce destin hors norme, l’histoire d’une réinvention, ou comment « arracher des sauts au néant » en snobant la pesanteur. Une géographie intime de l’exploit, des ors de Mexico en 1968 à son patelin de Medford, coincé entre Jack’s Path et la serpentine Willamette. Des figures tutélaires aussi, le Philosophe ou Valery Brumel…
— Je n’avais pas de rêve. Pas d’ambition. J’aimais juste faire ce que je faisais. Enfin…quand j’ai commencé à faire quelque chose d’intéressant, vers mes quinze ans.

         L’histoire d’une impulsion, d’une énergie à mobiliser, d’une innocente persévérance pour enfin goûter l’ivresse de la maîtrise. La maitrise totale d’un corps, par un esprit qui trahit mal son inconscient besoin d’absolu. Pas de place ou si peu pour l’amour, la solitude est une nécessité et Becky le sait. Ni pour l’amitié et ses jalousies avec Andrew le cynique, qui finira aux oubliettes. La perfection du geste requiert une extrême concentration et deux nécessités qui se font la guerre (l’amour et le sport) s’annulent. Richard, c’est l’apprentissage « d’une forme d’oubli de soi, d’état zen spontané où on réussit tout parce qu’on ne vise plus rien. Pour atteindre cet état, le relâchement est une condition nécessaire. Il faut faire une confiance totale à son corps, et accepter de lui laisser les commandes » (Olivier Pourriol, L’Art français de réussir sans forcer). Richard, présent au monde, laisse son corps ainsi faire car il sait. Et, sans le vouloir vraiment, atteint l’état de grâce, sorte de rêve éveillé où il ne peut rien lui arriver. Sinon la joie de sauter, éprouver la maîtrise totale par le simple plaisir, l’absence de distance entre l’intention et l’action. Être heureux parce que l’on est en harmonie avec le monde. L'Appel, c'est aussi l’histoire d’une foi obstinée car Richard est un original, souvent incompris. Malgré les entraîneurs, les moqueries et les règlements qui déclarent son saut illégal, c’est sa ferveur tranquille et ses intuitions qui le mèneront au sommet. Que l’on retrouve dans l’écriture, d’une urgence sereine.

Il prend son élan à la fin de la courbe, décolle, s’offre ventre au ciel, et dans le secret de sa joie, les yeux grand ouverts, il passe bien au-dessus de la barre.

        S’il faut tirer une morale de L'Appel, c’est de persister dans son être. Qu'importe les modes et les courants, Richard sait juste qu’il doit le faire, ce saut, comme si c’était écrit, se contentant d’obéir à son destin. Faire ce que l'on a envie de faire, faire ce que l'on doit faire, parce que c'est nécessaire, vital.  Le destin comme invitation au relâchement. La joie pure de sauter. Pour rien, pour le plaisir. Le bon moment, c’est maintenant. Un destin éminemment touchant.



                                                                                                                       
L'Appel, Fanny Wallendorf, Finitude, janvier 2019, 352 pages, 22 €

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