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Marcher sur les bas-côtés, Hénin Liétard (Le Dilettante) ★★★☆☆


        Bienvenue chez les mineurs, en Gohelle, en plein pays noir, avec la nouvelle rasade d’Hénin Liétard. Marcher sur les bas-côtés ? Hénin, t’es sérieux là ? Car à ce niveau, c’est plutôt la descente dans l’enfer six pieds sous terre, dans les entrailles de la misère, non ? Tenez : chômage, picole, maladie, prison, larcins… C’est l’histoire de Johnny et des Rocky, des mères-filles, des tricards du pays noir, des mineurs de fond de la mine sans fond. Et des autres, tous embourbés dans les résidus de houille, images d’une misère de la prospérité industrielle…



Cet abruti de patron d’estaminet se pointe avec son coéquipier : un fusil à pompe à gueule de tromblon. On se bouscule au portillon, en bon postillons, on gicle hors. «  On s’en souviendra d’avoir chimé à Chimay ! », s’esclaffe Bintje.

          Une enfilade de tranches de vie poisseuses, sordides, mais furieusement drôles. On suit donc les pas de Johnny, fils et petit-fils de mineurs silicosés, envoyé au sana. Ensuite, une vie coincée entre l’ennui et le mal-être. La sédentarité comme horizon d’une vie qui n’en a pas. Oui, il ne faudrait pas cesser de pleurer quand on voit le tableau, plus vrai que nature. C’est la Vie de Jésus et le P’tit Quinquin, mais c’est l’Humanité aussi (Bruno Dumont, sors de ce livre !), la beauté foireuse des petites gens, un hymne à la lose et aux égarés, à la fraternité gouailleuse, aux victimes de la pluie et du froid. Le pays noir quoi. Pas d’intrigue ici, juste des instantanés distillés par les litres de houblons sirotés. Il faut renifler l’ambiance de ce coin sinistré de France, au fil de carnavals et de ducasses arrosées à la Jenlain, d’arrangements et de petites combines de postier. C’est gras comme des remugles de frites, glauque comme une tournante dans un bois.

Nos pères, nés de régions, de pays divers, extraient la houille dans les mêmes veines de charbon, nous on est nés dans le même quartier ; le même coron coule dans nos veines. Alors…

          Et pourtant, on le redit, il faut marcher sur les bas-côtés avec Hénin Liétard, pilier de comptoir et griot des corons. Une question de langue, guidée par un vrai appétit pour les truculences du parler Ch’ti. Car le jargon est bourru, le rythme picaresque et la valse du Ch’nord pleine d’une gouaille sans illusion. L’oralité fêtarde, il ne reste plus que ça quand tout est sinistré. La faconde baroque aussi, qui désamorce toute tentative de misérabilisme par l’humour « harakiresque ». Une écriture d’une ferveur crue, d’une humanité pétillante, image de la chaleur du Nord qu’exhalent le cambouis des moteurs, le vomis de waterzoi, la fricadelle-frites-mayo de Bollaërt ou Grimonprez. Derrière toute cette misère, c’est la tendresse du désespoir qui affleure. Plutôt que sombrer, on sort donc par le haut de la mine, du chevalement devrait-on dire, prêts à quitter les cônes de terrils et chevaucher les voies ferrées délaissées pour, finalement, s’écraser dans une impasse. Normal. Pas de jardins ouvriers mais des bars où l’on tise autour d’une bière trappée dans la lose. Hénin Liétard, c’est l’aède de la mine qui tente de conjurer la dèche par la beauté des mots assemblés, chantés, avec un festival de bons mots à chaque page. Conférant la plus belle des âmes aux oubliés de l'Histoire.

        Alors oui, il y a des gueules de bois et les relents amers d’une vie pourrie. Mais beaucoup de tendresse aussi. On ferait pas tableau plus véridique. Plus drôle, plus authentique. Alors, on oublie Danny et on prend Hénin car Marcher sur les bas-côtés, c’est le livre des sans-grades et des paumés, d’une humanité foudroyante. Le bon coup de grisou en pleine face quoi !
                                                                                                                       
Marcher sur les bas-côtés,  Hénin Liétard, Le Dilettante, janvier 2019, 256 p., 18 €
 

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