Accéder au contenu principal

Willnot, James Sallis (Rivages/Noir) ★★★☆☆

Découverte d'une fosse commune, des cadavres non identifiables, des ados en quête de re-création, des coups de feu, un afflux d'étrangers... Quel est le sujet de Willnot ? Passées les 30 premières pages, on s'interroge sur ce pitch qui n'avance pas : des corps décomposés sont retrouvés dans une carrière en marge de la ville de Willnot. Une communauté choquée, des questions en suspens, l'agitation qui s'empare de la ville. Il y a bien un shérif, Hobbes, mais l'enquête n'avance pas. Ou si, peut-être. Mais nous, lecteurs, n'en saurons pas grand-chose. Car l'intérêt semble ailleurs au fil des états d'âme des nombreux personnages. En premier lieu, Lamar, médecin de son état, qui croise tout ce que la ville compte de paumés, de malades ou vieux en sursis. Le polar supposé disparaît très vite derrière la chronique douce-amère d'une petite ville, avec son lot de désœuvrement. Le polar n'est plus que le prétexte d'un roman existentiel noué autour de la relation énigmatique entre Lamar et un vétéran d'Irak, Bobby Lowndes, fantôme qui joue de sa présence et de sa fuite sans objet. Même si au fond, un type comme Lamar, a semble-t-il tout compris. Bref, avec Willnot "il est rare qu'on se retrouve là où on n'avait prévu d'être". Désarçonnant mais prenant.



On ne s'ennuie donc pas une seconde même si, une fois le livre fermé, on a toujours l'impression que l'histoire n'a guère commencé. Un détail. Car les questions, plus que les réponses, sont ailleurs. James Sallis croque des personnages qui ne savent pas quoi faire. Un creuset de doux timbrés, fantômes d'une ville à l'histoire peu banale, chacun luttant avec ses démons passés, ses frustrations, ses maladies plus ou moins incurables — beaucoup meurent dans le roman. L'errance comme dénominateur commun d'individus passés par les chemins de l'erreur et, parfois, rongés par les regrets. Lamar, médecin bienveillant mais franc, s'interdit de donner tout faux espoir mais adoucit l'inéluctable. Un médecin pas comme les autres.  Toujours dans l'empathie, jamais dans le jugement. La grande force de ce roman étant son art du portrait qui rend attachant n'importe quel personnage. On y sent beaucoup d'humanité, d'empathie : un gamin surdoué, un shérif vieillissant, un vétéran louche, un enseignant toujours optimiste. D'une certaine façon, on observe ces êtres comme s'ils étaient déjà morts, abandonnés par le destin. Mais l'écriture nourrit une sympathie évidente pour les décalés, les originaux et les marginaux de ce patelin.

Rien n'est jamais conforme aux apparences. Un réaliste est quelqu'un qui croit que le monde est assez simple pour être compréhensible. Il se trompe.

Et ce qui se dessine alors en creux, c'est l'histoire d'un patelin, de ses renoncements et d'une tension vers la mort. Métaphore peut-être d'un pays fondé sur le crime. Willnot est cette terre qui n'entretient aucune relation avec l'extérieur, société repliée sur elle-même en marge des grandes évolutions. Un lieu à l'écart, isolé, idéal. Berceau de secrets, à l'image du cabinet de Lamar, où affleurent les douleurs de l'âme derrière les souffrances physiques, d'une profondeur abyssale. Comme un espace en suspension maintenu par l'ironie, pas dupe de son désespoir mais jamais complètement vaincu par lui. Et le plus séduisant dans Willnot serait sa manière de s'interroger sans trancher. A chaque page, des réflexions existentielles brillantes. Douter, mettre en suspens en l'absence de certitude ("Comment savoir ce en quoi nous croyions ?). Tous s'interrogent, se cherchent mais, par la voix de Lamar qui se fait héraut de la communauté, gardent un peu espoir. Lamar croit ainsi "en la capacité de l'être humain, au prix d'un effort colossal, de s'élever ne serait-ce qu'un minimum au-dessus de ses instincts et pulsions primaires". Pour faire civilisation en somme, éviter l'effondrement. Faire naître l'idée d'une communauté utopiste comme Oneida ou New Harmony...

On se dit que tout le monde fait, devrait ou aimerait faire pareil. Gamin, je ne suis pas sûr que j'aurais reconnu l'anormalité pure si elle était plantée devant moi et m'avait craché à la figure. Les gens de Willnot tendent à évoluer en bordure des cartes et ne sont pas rares à regarder les tigres dans les yeux. Y a-t-il quelque chose dans leur nature qui les a attirés ici ? Qui les retient ici ? Ou cette façon de vivre les contamine-t-elle au gré des contacts ? Demandez-leur de se tenir droits, ils se pencheront.


Métaphysique, philosophique, Willnot, bien plus qu'un simple polar et qu'un trou paumé, parle avec des mots simples et secs des mystères d'une communauté attachante, comme revenue de la mort. Des animaux errants, des êtres brisés, "mais pas aux mêmes endroits". "Et parce qu'ils vivent dans le présent, tous auront la vie éternelle", comme dirait Wittgenstein.
                                                                                                                      
Willnot, James Sallis, Rivages/Noir, février 2019, 230 pages, 19 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Feu, Maria Pourchet (Fayard)

 En voilà un bouquin qui m'a bien gonflé et pour une fois, je sais exactement pourquoi. Oui, c'est vrai, vous ne trouverez aucun, mais alors aucun bon sentiment dans ce texte prétentieux sur le désir, ses affres, la passion amoureuse, les sentiments impossibles, les petits mensonges et les coups tordus... Histoire ô combien ordinaire, deux solitudes qui s'ennuient dans leur couple-famille-mariage (Laure, 40 balais) et leur vie minable de cadre sup' de la Défense (Clément, 50 balais), qui vit avec un chien. J'aime toutes les histoires, pourvu qu'elles soient bien racontées, pourvu qu'elles soient racontées avec style. Mais, rapidement, je me suis ennuyé à la lecture de ce roman sans grand intérêt et d'un nihilisme rare. J'y suis allé car je suis curieux. J'avais entendu moult louanges sur les textes de l'autrice. C'était l'occasion... manquée. Ce roman m'a vite dérangé, pour une raison simple. Il est d'un cynisme confondant, qu

Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters (Verdier)

 L'histoire d'un barrage en Syrie, la trajectoire d'un homme au miroir de la guerre. 50 km de long, de béton. 11 000 familles déplacées. Un village englouti et des souvenirs avec. Le lac el-Assad, en 1973. Une famille éclatée. Un vieil homme, semble-t-il, rame à bord d'une barque, remontant le fil de sa mémoire en Syrie. Un professeur-poète menaçant pour le régime, une guerre en fond sonore. La censure, la traque, la paranoïa. Un grondement, une rumeur de plus en plus claire. Il lui faut plonger, à Mahmoud, avec masque et tuba, dans les profondeurs lacustres. Une façon de remonter à la surface pour respirer, voir sa vie passer du noir et blanc à la couleur. Mahmoud Elmachi, qu'as-tu fait de tes amours ? De tes enfants ? De ta famille ? De Sarah ? Les as-tu abandonnés ? As-tu eu simplement le choix ? Mahmoud ou la montée des eaux est un très beau roman en vers libres, ceux d'un poète isolé, coupé du monde, qu'on prendrait volontiers pour un fou. C'est d&#

La Grande Aventure, Victor Pouchet (Grasset)

 La grande aventure, c'est une balade en vue d'un col, l'écriture de poèmes qui forment un livre, c'est écrire un poème pour empêcher l'être aimé de partir, c'est une histoire de shampoing et de romans qui nous dépassent, c'est une histoire d'amour et de dauphins, un jeton de manège bleu à Montmartre pour raviver l'enfance, conjurer la perte, l'écoulement des journées qui passent. Il faut boire un gin tonic, en souvenir, pour oublier les montagnes qui nous assaillent. Ecrire des poèmes, alors, malgré les déserts d'inspiration, les aboiements des chiens. Partir, revenir, s'interroger aussi sur les événements de la vie, petites boules de réel qui débarquent sans crier gare. La mort d'un grand-père : Son coeur s'est arrêté / et il est mort très simplement, que l'on consigne dans un banal poème comme on s'interroge sur les contrebandiers... La Grande Aventure, c'est un dauphin, un découpage de solitudes. Suivez les pointil

Massacres, Typhaine Garnier (Lurlure)

Quand Myrtho de Gérard de Nerval devient Rime Hot ... Avec un temps de retard, toujours, je découvre la poésie de Typhaine Garnier. Configures   m'avait laissé entrevoir cet univers joueur, drôle à souhaits, expérimental. Je cherche encore quel lecteur de poésie je suis. Et, il faut bien le dire, à la lecture de ces deux recueils perchés, l'impression d'aller à peu près partout dans le champ des possibles avec une bonne dose d'impertinence et de respect envers les aînés. Une émancipation même, si on lit les deux recueils de Typhaine Garnier en suivant la chronologie des parutions. Massacres , donc, au pluriel, est un formidable jeu de massacres de notre patrimoine poétique. Dans l'idée de patrimoine, il y a l'idée d'un héritage un peu mort, de biens collectifs sans vie, sans âme. Typhaine Garnier a donc eu la brillante idée de choisir quelques poèmes de ses illustres aînés (une seule femme, Louise Labé) pour les massacrer. Ou plutôt les réinventer, les refor

Je t'aime comme, Milène Tournier (Lurlure)

 Les textures de l'amour, ses couleurs, ses reliefs sans aplats, ses plats d'humeur, ses objets au filtre d'une lumière qui se déploie dans l'espace urbain comme une pieuvre énamourée. Milène Tournier s'empare du sentiment, de sa flamboyance, de son romantisme, pour "épouser le tout ordinaire" des lieux des villes. Du kebab à la patinoire, du Ouibus au conteneur à verre, du potager au marché, de la librairie à la grue, du fleuve au fleuriste, des escaliers aux égouts, d'un distributeur Selecta à un cabinet de voyance, d'une boulangerie à une boîte à livres, de l'ascenseur au zoo, du stade au skatepark ! La poétesse s'amuse, ironise, déclare et déclame dans des pages performatives. Explorer le versant plein d'excès, et donc absurde, niais, mais aussi la beauté simple, nue, du sentiment amoureux. Ses images bizarres, ses arômes de cendre, de braise et de pizza, ses innocences souriantes. Quand on aime, on aime tout, le trivial et le subli

Ultramarins, Mariette Navarro (Quidam)

J'ai d'abord lu une dizaine de pages d' Ultramarins, à la fin du mois d'août. Puis j'ai posé le livre dans un coin, avant de le reprendre un mois plus tard, devant l'afflux des critiques positives. J'avais dû manquer un truc. Et bien m'en a pris. J'aurais dû m'installer confortablement et prendre mon temps. Car il faut entrer dans l'univers de Mariette Navarro à brasses lentes, observer et attendre. Et peut-être trouver la lumière, sur une île ou dans les abysses. Je crois savoir pourquoi j'ai vite abandonné ma lecture la première fois, c'est un défaut de lecteur et de commentateur. J'ai voulu comprendre dans l'instant les intentions narratives de l'auteure. Erreur ! Grosse erreur ! C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Plutôt se laisser bercer, laisser venir et noter (ou pas) ce qui se produit. Accueillir et accepter le changement. Voir ce que le texte remue en vous. Je vous parle de sensibilité, mais impo

Dans la Maison rêvée, Carmen Maria Machado (Christian Bourgois)

 Très beau livre sur la violence dans le couple, pensé comme une succession de courts chapitres à la manière de. Une question simple, qui en appelle beaucoup d'autres : comment écrire une autobiographie ? Où commence-t-elle et où finit-elle ? Le jour de la naissance ? Le jour de notre mort ? Au début d'une prise de conscience ? À la fin d'une relation destructrice alors que celle-ci continue à vous hanter, peut-être jusqu'à la fin ? Dans la maison rêvée aborde la question de la violence dans le couple homosexuel en général, et en particulier, celle moins évidente a priori, de la violence dans le couple lesbien, qui rejoint le questionnement sur les identités sexuelles. Angle original pour évoquer une histoire tristement banale, celle d'un couple qui s'aime avec passion puis se déchire, rejouant une relation dominante/dominée, où brutalité et emprise psychologique guident les échanges. La narratrice, peu sûre d'elle-même et boulotte, entre dans une relation t

Pédalées, Olivier Hervé (Lunatique éditions)

 Bonjour les amis. Joie et émotion, il est enfin là, le rêve d'une vie. Il s'appelle Pédalées et il est épais de 1,73 cm. Ni un essai, ni un roman, ni un témoignage, ni de la poésie, il croise un peu toutes ces approches pour parler d'une chose, le vélo. Et même d'une passion pour le vélo ! Il sortira le 15 novembre, dans toutes les bonnes librairies. Présentation sur le site de l'éditeur : " Pédalées propose 21 itinéraires littéraires comme autant d’étapes du Tour du France et de virages de l’Alpe d’Huez. Une Grande Boucle intime de 240km où les succès font écho aux douleurs, les défaites aux exploits. C’est aussi un hommage amoureux et critique à la petite reine, à ses beautés, à ses ratés, à la folie et aux illusions qu’elle fait naître. ​ Rouler, c’est… Un opéra en rafales. Être porté par les lieux, habité par les territoires. Un arpentage sensible. Mettre de l’ordre dans son chaos intime, laisser libre cours à son propre désordre. Une obsession, un truc q

Satires, Edgar Hilsenrath (Le Tripode)

Satires...  ça tire toujours des larmes un livre d'Edgar Hilsenrath. Et quand on sait que c'est le dernier, ça en tire encore plus. Puis des larmes de rire, aussi, car l'Edgar était un clown triste, hanté par la Shoah et la figure du nazi. Hanté par le retour au pays, homme aux racines floues et arrachées, une identité pétrie dans la langue et l'écriture, des pays où être chez soi quand on vous a tout pris. Sauf l'humour, sauf une folle tendresse pour ses personnages, sauf l'ironie, sauf le rire désespéré. Puisque ce monde n'a aucun sens, il convient d'en souligner l'absurde logique, le grotesque, dans des dialogues cinglants où Hilsenrath s'amuse autant qu'il dégomme, invente des mondes autant qu'il les détruits. Ce livre, c'est l'Allemagne vue par l'exilé, celui qui écrit en allemand mais ne comprend plus ce pays peuplé de nazis croupissants, de veuves déboussolées et de travailleurs immigrés qui ne comprennent pas un mot de

Grande Couronne, Salomé Kiner (Christian Bourgois)

 Encouragé par les enthousiasmes de libraire et un éditeur de confiance, je me suis lancé dans ce Grande Couronne , plein d'attentes. J'aime les premiers romans, toujours curieux de découvrir un univers, une écriture, un rapport au monde qui serait original. Fin des années 90, dans la banlieue parisienne. On suit les pas d'une collégienne, Tennessy. Ses parents divorcent, sa soeur est bordeline, ses deux frères pas aidés par une mère dépressive qui se laisse doucement mourir. Dans ce marasme ordinaire, l'ado tente bien de se raccrocher aux branches mais, peine perdue, là voilà embarquée, malgré elle, dans un petit réseau de prostitution. Ses premières expériences sexuelles seront tarifées. Un peu naïve, la jeune fille rêve de marques, voudrait ressembler à ces filles qui ont l'air si sûres d'elle. Mais elle n'est pas née du bon côté. Aux côtés de Chanelle, de Kat Linh, Tennessy se rêve en avocate ou en hôtesse de l'air, avec en fond sonore les clips de L