Accéder au contenu principal

Cherbourg, Charles Daubas (Gallimard) ★★★☆☆

    Un bon premier roman pour Charles Daubas, urbaniste de son état (une qualité), placé sous le signe bien commode du secret défense. Alors c'est quoi "Cherbourg" ? Dans l'inconscient collectif, une triste ville de France du bout du monde adossée à la mer, paumée comme Brest, dont le cœur bat au rythme des réacteurs nucléaires tout proches, au son du Redoutable, le vieux sous-marin fleuron de la marine française, et résonne de la gouaille résignée de ses pêcheurs de saumon. Mais ici, c'est surtout un bon thriller à l'ambiance lourde. Lourde de non-dits et on-dit, de rumeurs et de bruits, le tout balayé par un vent tenace mais capricieux. Cherbourg, c'est une histoire à suspense qui tient la barre avec fermeté sans dévier de sa ligne de flottaison.



   Un (non?) événement a eu lieu dans la rade de Cherbourg à l'été 2012. Une digue s'effondre en partie, causant la disparition de trois adolescents. Cette version vient d'un petit jeune qui a vu — ou croit avoir vu — toute la scène. Faut-il le croire pour autant ? Rien n'est sûr. Car l'un des ados disparus était censé être avec ses grands-parents dans les Pyrénées au même moment. Et l'explosion a-t-elle vraiment eu lieu ? Rien n'est sûr. Tout juste des fumées denses qui se mêlent à l'épais brouillard. Pas loin, le quartier des Provinces vient d'être détruit et ce qu'il en reste a semble-t-il été déversé dans la mer. Dans les chantiers de l'Arsenal, un sous-marin nucléaire est démantelé. Mais entre les flics et les militaires, l'info peine à circuler. Au mieux on s'ignore, au pire on se déteste. Tout est brumeux, les faits se croisent et brouillent la vérité. Mais l'inspectrice en charge de l'enquête, Frédérique, refuse les évidences, les expertises trop simples et l'absence de logique. Et lutte, en somme, contre le fatum.
Depuis la mer, on dirait tout juste une ville. Un rivage étendu de maisons blanches qui écarte les bras pour tenter d'attraper ce qu'il peut de l'océan. Le corps atrophié, à peine ancré à la terre, Cherbourg convoite l'horizon et la  mer de ses deux membres immenses, deux digues de pierre élancées au milieu des flots.
  On a lu ce thriller sur rade en une petite après-midi. Plutôt bon signe en général. Car l'histoire tient la route (ou la mer) sans accroc. Une histoire d'ados orphelins, de femmes seules, de pêcheurs fatalistes, de traumatismes individuels et collectifs. Une vraie peinture sociale entre quartiers résidentiels, vieux ensembles et bars de quartiers, avec ses pêcheurs et ses immigrés. La réalité, floue, se nourrit ainsi des représentations de chacun pour composer une identité plastique : scientifiques, militaires, pêcheurs, policiers, lycéens incarnent chacun à leur manière cette ville un peu résignée. Mais au-delà des personnages, c'est bien Cherbourg l'acteur principal de ce thriller. Il faut alors moins s'intéresser au destin de chacun qu'à leur manière d'habiter les lieux et de se les représenter. Charles Daubas, et nous avec, aime les descriptions paysagères, les promenades face au vent qui fouette et les portraits urbains sépia. Il semble vouloir convoquer des images pour mieux libérer l'évocation avec un souci réaliste mais jamais exhaustif, pour mieux immerger et rendre palpable cette identité. Cherbourg devient alors un être complexe chargé de mystères, bercé à la fois par de somptueux paysages (que l'on croit encore) sauvages et une minéralité flottante, entre douceur des bords de mer et imminence d'une possible mort. Car Cherbourg, c'est la Hague, Flamanville, le nucléaire, la radioactivité et un haut-lieu militaire. C'est aussi une forme de déprise industrielle, une résignation d'habitants mêlée d'indifférence face à l'inéluctable. Heureusement Charles Daubas évite les évidences écolos-catastrophistes pour leur préférer les subtilités, nuances et mystères de la science car rien n'est jamais sûr. Il faut alors lire ce splendide dialogue entre Frédérique et Elise, technique et précis, sur l'azote, le carbone 14 et le rayonnement... On n'a pas tout compris mais on le sent, Daubas a fait le boulot, s'est documenté et tout paraît finalement crédible. Résultat, la menace rôde en permanence, l'horizon du pire n'est jamais loin et Charles Daubas parvient à faire de Cherbourg un être de chair et d'os, en tension mais bien vivant, mus par ses mystères, son passé et son refus des vérités trop lourdes à porter. Ses habitants, résignés et parfois cyniques, ont accepté l'idée de renoncer à sauver ce qui ne peut plus l'être. Mais tous à leur façon sont attachants, peut-être plus encore ceux qui mentent. Car mentir ici s'apparente à de la survie.

Depuis des siècles, les Cherbourgeois ont regardé en spectateurs cet organisme formidable attirer à lui les rêves de puissance et digérer leurs épaves.
  Disons-le, si le roman est réussi, il se révèle aussi frustrant. Le plaisir de lecture est bien là mais on finit le livre avec l'impression d'être un peu restés en surface, comme si l'auteur évitait de trop se mouiller. On aurait aimé davantage humer l'odeur de poiscaille, être irradié par l'air vicié, s'inquiéter d'une menace encore plus sourde. Car si le livre s'était appelé Le Havre, Dunkerque ou Saint-Nazaire, à quelques détails près, on a le sentiment que l'histoire aurait été la même. De même pour les personnages, effleurés. Des bémols qui ne gâchent rien car ce livre maîtrisé fait montre d'un bel et fragile équilibre, en plus d'être écrit dans un style vif et fin, très carré pour les parties scientifiques.
Je ne sais pas. Je pense qu'il leur manque l'explication. L'émergence des blocs, l'implosion de l'îlot, les aberrations de datation : tout est apparemment lié mais rien ne fait sens. Ils sont face à un mystère.
  Mélange de douceur et d'énergie avec une pointe de mélancolie, Cherbourg a les traits d'un roman de psychogéographie à la française, sorte de psychologie sociale jamais pompeuse ou moralisante, à dimension géographique et soucieuse de saisir l'âme cherbourgeoise. Daubas préfère saisir des destins d'écorchés pour qui la seule vraie boussole serait la ville qu'ils habitent depuis toujours avec une pudeur et une ferveur contenues. Une ville-amie, consolatrice. Mettre de l'affect dans l'urbain le plus sinistre en apparence, révéler un attachement profond et sincère aux pierres et à leur histoire, c'est ce que fait le roman en jouant de dynamiques binaires et symboliques mais jamais caricaturales : constructions/destructions, urbanisme aliénant et écologie salvatrice, parole scientifique contre parole médiatique.. Toujours à bonne distance et sans en faire des caisses. A travers le refus de l'enfant ou sa mort se pose aussi la question de l'héritage, de l'absence et de la mémoire collective. Avec Cherbourg, on est bien dans l'appropriation d'un espace urbain par l'imaginaire, oscillant fébrilement entre inquiétude latente et empathie viscérale. Un roman profondément attachant au final. Et faire tenir tout un roman sur un événement qui n'a peut-être jamais eu lieu, c'est assez fort. Comme un livre de fantasmes géographiques. Vous, je ne sais pas, mais moi je vais de ce pas à Cherbourg le week-end prochain pour visiter la Hague (je vous assure, c'est splendide !).
                                                                                                                                     
Cherbourg, Charles Daubas, Gallimard, avril 2019, 178 p., 18€.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Taormine, Yves Ravey (éditions de Minuit)

 Le Ravey annuel est arrivé. La carrosserie est un peu cabossée, l'aile droite avant surtout, mais le moteur est toujours rugissant. On ne se lasse pas de la mécanique littéraire mise au point par l'auteur même si, à chaque roman, Yves Ravey nous vend à peu près la même voiture. Mais quelle voiture, hein ! Le standard dans la nouveauté. Toujours connue mais jamais vraiment la même. Un peu de liquide de refroidissement, du filtre à huile, du car wash plus et un délicieux polish au goût de malabar, voilà la recette du maître. Soit un petit couple, Melvil et Luisa Hammett, sur le point de se séparer et qui tente de se rabibocher par un voyage en amoureux dans un luxueux hôtel de Taormine, en Sicile. Là-bas, en avril, il pleut et la visibilité près de la mer est mauvaise. Et Melvil tourne en boucle : passons sur les incartades, fréquentes, et les passages à l'acte, systématiques, de Luisa, notamment avec son ex-meilleur ami croisé dans une agence Pôle Emploi. Oui, passons. Les

Chair vive, poésies complètes ; Grisélidis Réal (éditions Seghers)

 Il est coutume de dire qu'on trouve de tout en tout, le pire et le meilleur, en littérature comme en poésie. Là, grâce à mon conseiller spécial, je suis tombé sur l'immense Grisélidis Réal (1929-2005) que je ne connaissais pas (honte à moi) et ses poésies complètes aux éditions Seghers. La quatrième de couverture évoque l'une des plus grandes voix poétiques du XXe siècle, mais à peu près inconnue. Ma connaissance de la poésie étant encore très lacunaire, j'ignore évidemment si c'est le cas mais, croyez-moi, il suffit de lire quelques poèmes pour ressentir toute la puissance de ces vers, nés d'une existence "hors du commun" où la douleur et les souffrances ont dessiné les contours d'une sensibilité à fleur de peau, qui s'évertue à saisir l'expérience des corps dans la perte et l'abandon en passant par un imaginaire simple mais frappant. Une façon de refuser ce pessimisme noir auquel sa vie a été livrée trop tôt. Une chair meurtrie mais

L'Intendresse, Valentin Deudon (Les éditions du Volcan)

 Une rupture amoureuse et un vélo orange. Quitter le royaume de l'indécision et aller rouler le long des rivages pour dialoguer avec "les armées de fantômes" (Bernard Chambaz). Pédaler pour rien, pour personne, pendant trois mois, et accueillir le monde. Se laisser habiter et traverser par les pensées, les rencontres, les mots et les vers. Pédaler pour s'interroger sur l'étrangeté de la vie et éprouver ses stocks de joie inépuisables. Voilà notre narrateur parti sur les routes, "mendiant d'humanité" en quête de sourires et de poignées de main. Se confronter à soi, au miroir brisé en mille morceaux, dans le mouvement répété des cycles de pédalage et les odeurs de barbecue. Les paysages dépaysent, les images s'inventent en rivages et le voyage décidera pour nous une fois pour toutes. S'oublier pour contempler et laisser l'élan décider à notre place. Pour poésie, donc, un vieux vélo orange offert, digne des plus grandes envolées, ruminantes

Trois Lucioles (deuxième volume de la trilogie Capitale du Sud), Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)

 On va le répéter sans se lasser, cette double série Capitale du Sud/Capitale du Nord est une magnifique réussite. Parvenu à la moitié du projet, je ne cesse de m'enthousiasmer pour les aventures du jeune Nox de la Caouane, capable de passer les mondes tout en apprivoisant leur vitesse d'apparition pour placer ainsi ses gestes au mieux. Et surtout se défendre ! Oui, c'est officiel, nous avons été littéralement "encaouanés" par le couple Chamanadjian/Duvivier depuis les débuts l'an passé. D'ailleurs, si vous lisez attentivement, vous verrez apparaître le mot "chamane" dans le nom de l'auteur, pour qui c'est là le deuxième roman si j'ai bien compris. Oui, chamane des lettres cet écrivain, sans nul doute. Inutile de pérorer au passé simple pour dire que tout nous plaît dans La Tour de Garde : ses décors en mirage, entre places étriquées en feu et grandes étendues presque désertiques aux limites extérieures de Gemina, ses personnages atta

À fleur de chair, Chloé Saffy (La Musardine)

 L'hiver sera chaud avec Chloé Saffy et son roman À fleur de chair . Précisons-le d'emblée, je ne lis jamais de littérature érotique, encore moins de livres sur les pratiques de BDSM. Mais Chloé Saffy avait publié un essai autofictionnel consacré au Maître des Illusions de Donna Tartt, bien troussé et emballant. C'est donc avec curiosité qu'on se lançait dans cette expérience. Un thriller érotique qui met en scène Delphine, l'épouse d'Antoine depuis dix ans, qui découvre des lettres dans lesquelles sont racontées la double vie BDSM de son mari. Delphine connaissait cette vie — ils avaient passé un accord — mais a toujours fermé les yeux. Le jour où elle découvre réellement la nature de ces relations, ses repères vacillent, dans un lent jeu de dévoilement. Triangle secret où se mêlent désir, honte parfois et plaisir extrême souvent. Un roman qui m'a semblé avoir une valeur documentaire sans pédagogie pesante. Pour qui ignore tout de ce monde, Chloé Saffy se f

Ici commence la nuit, Alain Guiraudie (P.O.L.)

 On ne lit pas tous les jours des livres de ce calibre. Voici une puissante rencontre littéraire qui est d'abord celle avec une langue. Je ne connaissais pas le réalisateur Alain Guiraudie, ni ses films, alors je le découvre par ses romans. Son premier, en 2014, qui met en scène dans le sud de la France un quadra en congés, Gilles, qui rend visite à Pépé, 98 ans, et à sa fille Mariette, 70 ans (ils vivent ensemble), et leur petite fille Cindy, 15 ans (en vacances). Il fait chaud, très chaud, et Gilles chope le slip de Pépé sur l'étendoir, se branle dedans ni vu ni connu. Puis les flics débarquent dans ce lieu profond, un peu hors du temps, où tout se sait... Tout commence dans une légèreté grivoise, une chaleur estivale, un quiproquo familial bizarre. On se dit qu'on va bien rigoler, à la bonne franquette, et puis non, pas du tout en réalité. Très vite l'horreur, le cauchemar, un invraisemblable enchainements de faits, aussi scabreux qu'inattendus. On ne voit rien v

Pharmakon, Olivier Bruneau (Le Tripode)

Toujours une grande joie d'apprendre la parution d'un nouveau roman d'Olivier Bruneau. Depuis le mythique Dirty Sexy Valley et le passionnant Esther , on se demandait bien ce que pouvait encore nous réserver l'intenable auteur français. Sûrement plus sage mais pas moins intéressant que les précédents, Pharmakon suit donc les pas d'un sniper engagé dans une guerre, quelque part entre l'Afghanistan et le Pakistan, et qui fait l'objet d'expérimentations scientifiques. Sur le terrain, un groupe de mercenaires est censé protéger une raffinerie, avec des terroristes autour ou, en tout cas, des paysans en haillons un peu louches, sans parler des femmes qui les accompagnent et des moutons intrusifs, véritables héros du récit. Non seulement notre sniper est le meilleur dans son domaine, un véritable employé du mois, mais il doit en outre prendre une pilule magique capable de le maintenir éveillé H24, sept jours sur sept. Infatigable, imperturbable notre sniper ?

Virgile s'en fout, Emmanuel Venet (Verdier)

  Les fictions qu'on met en scène, les mythes de l'Histoire, les légendes de nos vies. Un éternel recommencement.  Entre la mémoire défaillante, les grands récits reformulés et les souvenirs dérisoires, Emmanuel Venet nous embarque quarante ans plus tard dans les pas de son double, écartelé entre un amour passionnel pour Alexia, sa carrière médicale toute tracée et un profond désir d’écriture. Un « Aède-soignant » qui se rêve poète mais en proie aux affres de l’amour et des réalités psychiatriques. La volonté de se raconter, ou plutôt de saisir un possible "je" dans les fictions qu'on s'invente depuis la nuit des temps. Mais voilà, on ne sait rien, jamais rien, et on comprend mal. Voilà un très beau livre sur les songes qui nous portent, les histoires réelles ou inventées qui nous habitent. Janvier 1981. Pour narrateur, un étudiant en médecine qui découvre la liberté sans jamais l'expérimenter. Passionné de littérature et fou amoureux d'

Underdog Samuraï, Romain Ternaux (Aux Forges de Vulcain)

 De Romain Ternaux, j'étais resté sur le très bon Success Story, co- écrit avec l'ami Johann Zarca. Dans cet Underdog Samurai chez les impeccables éditions Aux Forges de Vulcain , encore un goût prononcé pour le saké, les mondes troubles et les canalisations. Tenez-vous bien, les fantômes voyagent dans des tuyaux, se téléportant de la banlieue parisienne au Texas, en passant par Tokyo. Pour héros, un bon loser qui se fait entuber sur le dark web : quelques milliers d'euros pour un sabre japonais, un fake en réalité. Ni une ni deux, notre karatéka bancal, gagné par le courroux, a bien l'intention d'aller se faire justice lui-même au pays des méchants yakuzas, des tendres sumos et de la belle Yukiko... Méprisable Hervé Ply, tu le sauras désormais : la littérature est plus forte que le kung-fu ! J'ai bien ri face à tant d'action échevelée, de personnages baroques et de péripéties guignolesques. Le début du roman est tonitruant, avec le méprisable Hervé Ply, et

Le Roman du siècle, José Carlos Llop (traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu; Do éditions)

 Au risque de se répéter, allez faire un tour dans le catalogue de Do éditions, l'un des plus séduisants actuellement au rayon littérature étrangère. Étrangère, justement, puisqu'il est souvent question d'étrange et de mystère, d'ambiances fortes chez les auteurs de cette maison. José Carlos Llop aujourd'hui, écrivain espagnol-catalan qui, dans cette dizaine de nouvelles crépusculaires, ausculte les dimensions du mal au miroir des guerres, de l'Histoire et des fantômes qu'elles produisent inlassablement. Moins pour en comprendre les origines qu'en déployer la puissance littéraire qui est promenade sur une crête avec d'un côté, la fiction, et de l'autre, ce truc bizarre qu'on appelle le réel. Cette crête est la limite, la frontière floue, le territoire même où peut vivre l'écrivain avec ses personnages. Ou plutôt ses ombres, ses fantômes, ce que sont les personnages pris dans le courant des guerres destructrices. Surtout ce qu'il aurai