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Mikado d'enfance, Gilles Rozier (éditions de l'Antilope) ★★★★☆

    Joli et touchant livre de Gilles Rozier,  Mikado d'enfance, sur la construction d'un ado de douze ans dans la France des années 70. L'auteur y convoque ses souvenirs de petit garçon en marge, les reconstruit à la lumière de la honte coupable ressentie lors de ce jour gravé dans le marbre. Des souvenirs enfouis qui remontent à la faveur d'un événement traumatisant. L'envoi d'une lettre menaçante, antisémite, à un professeur d'anglais, M. Guez... Le narrateur, élève modèle aux yeux bleus issu d'une famille bourgeoise mais néanmoins en marge, vivait "dans la culpabilité du filliste". Soit un garçon qui préférait jouer aux poupées avec les filles plutôt que jouer au rugby avec les gars bien virils de sa classe, Pierre et Vincent.




       Une identité en construction, un jour traumatique et un garçon qui rentre en exil intérieur. L'identité comme le fruit d'un va-et-vient entre souvenirs refoulés, tentatives de (re)construction et volonté de comprendre d'où l'on vient et qui l'on est, quarante ans plus tard, à la faveur d'un mail anodin. Mais la mémoire occulte, efface, se troue. Il faut donc combler les interstices. Mikado d'enfance, c'est d'abord l'histoire d'une famille avec ses non-dits, ses silences, ses intransigeances et rigueurs, "un petit meccano familial", "un drôle de truc" dans lequel il faut s'efforcer de trouver ses repères, les peurs enfantines en bandoulière. Un frère absent, un père irascible cultivant "un mysticisme très personnel" à l'abri du catholicisme qu'il avait fui, et une mère "juive de culture, de destin". Ajoutez-y les déterminismes sociaux, les fils d'ingénieurs et d'ouvriers inscrits dans un urbanisme fonctionnel et vous vous retrouvez dans un nœud à démêler. Ou un mikado à l'équilibre fragile.
Pourquoi ai-je apporté du matsès au lycée ce jour d'avril 1978 ? Voulais-je clamer à la face du monde que cette histoire était la mienne, bien que  ma mère eût tout fait pour m'en écarter, m'en préserver ? La question me taraudait. Alors pour les besoins du livre, j'ai visionné les cinq épisodes de Holocaust sur Youtube.

  La qualité du livre vient de sa pudeur, de son écriture délicate situant la douleur et les peurs toujours à bonne distance, pas trop loin pour en ressentir encore un peu l'impact mais suffisamment pour que l'épaisseur du temps les neutralise et en permette le récit. Surprenants au début, les mots en italique traduisent avec une grande finesse les incompréhensions du gamin de douze ans : lusine, mortendeportation, lévénement. Son éveil au monde face à des réalités trop grandes pour lui : la Shoah, un grand-père inconnu, une mère taiseuse. Le narrateur s'interroge alors sur sa judéité, lévénement s'imposant comme le signe annonciateur d'une conscience de soi. Exil intérieur et voyage vers une communauté de destin. Une culture plutôt qu'une confession religieuse. Le judaïsme à travers ses rites mais surtout un ressenti dont le langage s'évertue à définir les contours. Impuissance du langage à figer cette identité en construction, à éclairer cette quête de sens. Mais on y revient toujours aux langues et étymologies : allemand, yiddish, hébreu, français pour mieux saisir une origine qu'on tente de dépasser ou simplement de comprendre. Pour venir à soi.
Lors de nos promenades du samedi après-midi dans le centre-ville, il arrivait à ma mère de me donner un coup de coude et de me chuchoter : "Celui-là, il est bien de chez nous..." Je regardais la personne et force était de constater que celle-ci, au milieu de la foule des Grenoblois, évoquait davantage le petit monde croisé à Paris dans l'appartement de ma tante, situé au-dessus de son atelier de confection du quartier Oberkampf. Alors, ce "nous" ? En étais-je ou non ?
         Hasard ou pas, Gilles Rozier devient un spécialiste du yiddish et de la culture juive, tombe amoureux d'Israël et s'approprie son histoire, sa mentalité, sa cuisine, sa musique, ses sonorités. Il est intéressant de noter que ce récit, situé dans les années 70, intervient à un moment particulier de l'Histoire : la fin du résistancialisme (évoqué par le parti des 75 000 fusillés dans le roman), — le mythe selon lequel toute la nation française aurait été résistante sous Vichy —, et le "réveil" de la mémoire de la Shoah ou l'émergence de la mémoire juive à la faveur de plusieurs événements : le procès Eichmann en 1961, le documentaire de Marcel Ophüls en 1969, Le Chagrin et la Pitié, la série (kitsh) Holocaust et La France de Vichy de Robert Paxton en 1973. Par bribes, le roman évoque cette lente évolution à travers les propos de la mère (une libération de la parole des survivants ou descendants) et l'envie de s'approprier une culture à l'époque inconnue et pourtant familière, incarnée par les silences d'une famille. Des mots simples pour dire la complexité d'être ou de se sentir juif, quand bien même on aurait trempé à son insu "dans une cabale antisémite". Rompre et fuir pour se retrouver finalement dans une communauté de destin.


   Récit sur l'enfance qui oscille entre humiliation et culpabilité, examen d'une généalogie, récit de douloureuses mémoires, quête d'identité au prisme d'une judéité en construction, Mikado d'enfance est aussi une entreprise de rédemption. Très tendre, d'une touchante et délicate pudeur. Emouvant.
                                                                                                                             
Mikado d'enfance, Gilles Rozier, L'Antilope, août 2019, 192 p., 18€.

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