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L'épaisseur du trait, Antonin Crenn (Publie.net) ★★★★☆

   Comme une géométrie de l'intime, L'épaisseur du trait nous embarque dans un Paris de fantasmes, une irréalité familière, suspendue, à la croisée des chemins et des plis, entre la quête initiatique du passage à l'âge adulte et la façon dont nous sommes habités par les lieux. Car tout part d'une idée un peu folle. Vous connaissez ces petits plans de la ville de Paris qui tiennent dans la poche, rendus illisibles par la volonté de tout représenter (ou presque) : impasses, passages, cités, villas, rues, allées, chemins, cours... Sans oublier la foisonnante toponymie abrégée ! Le format du papier comme facteur limitant, comme les nombreux coins et pliures qui coupent l'urbain. A tel point, parfois, que le plan les fait tout bonnement disparaître. Format pratique, "découpage rationnel" (un arrondissement sur deux pages) mais usage laborieux. Car rationnelle, Paris ne l'est pas. Alexandre vit dans un petit appartement à Paris, face à des tableaux suspendus aux quatre murs. Un lieu sombre, exigu, cloitré. Et son appartement se déforme sous la pression des noms, des largeurs de rues et de l'épaisseur des murs. Des impasses dilatées, des immeubles qui se frottent et des fragments aplatis ou compressés, la ville compactée se tord et se contorsionne au point d'enfermer Alexandre dans ses plis. Car une pliure du guide passe en plein milieu de l'immeuble, la chambre est d'un côté, la cuisine de l'autre.  Résultat, impossible d'emprunter le couloir une fois sur deux...



    Grande qualité du livre, sa forme concise. De courts chapitres de quelques pages sobrement titrées, comme les parties d'un tout, autant de meubles vieux comme le monde mais indispensables à la vie de la maisonnée. Comme ces tableaux "Mondrian", cette lumière obscure, ce quartier en triangle composant un destin familier. Ou comment passer d'une vie sans aspérité, en plan (la 2D) à une existence colorée, avec du volume et des perspectives (la 3D). Alexandre, il lui faut échapper au plan tout tracé, joli, pratique mais convenu. Trop rationnel, sans surprise, ennuyeux quoi. Les espaces et les lignes de fuite pour apprendre et se découvrir. L'épaisseur du trait devient alors une cartographie du désir : désir de se voir en double peut-être parce que les repères manquent et s'effacent pour mieux renaître. Un horizon des possibles, une façon de casser "un quotidien trop plat", en s'inspirant du familier pour mieux observer et/ou façonner l'insolite. Conférer de l'épaisseur à l'existence, lui donner du relief en multipliant les angles et les plis. Prendre de la hauteur. Faire un pas de côté. Bref, lui donner un corps pour ensuite, comme le cycliste avec son vélo, faire corps avec ce qui nous habite. Pour finalement s'y mirer.
  Déconcertant, amusant, bâti sur une idée originale, le livre révèle une écriture d'un naturel désarmant, feignant (?) la naïveté de la quête, façon conte urbain. Nous rend attentifs aux détails : une composition architecturale, un agencement de mobilier, une lumière différente, des regards et des perceptions. Car l'écriture vogue, flotte dans les interstices, semble aller de soi en toute décontraction. L'écriture comme une invitation au piquant des rencontres, à de nouveaux départs, aux jeux d'échos et de miroirs. C'est peu dire, mais Antonin Crenn nous met la tête à l'envers comme dans un shaker. Par le voyage impromptu, la promenade insolite, la flânerie pittoresque. Et par l'écriture, répondre à l'impossible équation : Comment habiter des lieux qui disparaissent ? L'arpentage est malicieux, la géométrie variable.
De l'extérieur, on ne pouvait rien deviner de la pliure qui préoccupait tant cette petite famille. Elle passait exactement sur l'immeuble, mais parallèlement à l'avenue : elle coupait en deux les appartements traversants, comme celui qu'Alexandre venait de quitter, au niveau du couloir qui menait aux chambres.

  Une façon de réenchanter la rue en nous tendant le miroir déformé de notre quotidien, celui d'un œil paresseux habitué à ce qui le rassure. Arpenter donc pour voir autrement, lever les yeux, regarder à droite à gauche pour mieux voir en soi. La ville est bien cet organisme vivant, malléable, traversé par des flux et jamais fixe car soumis à la perception de ceux qui la traversent sans la voir. L'écriture pour nous rendre attentifs à ce qu'on regarde sans le voir. Des lignes et des traits, des mouvements, des cartes et des plans qui dessinent une identité entre Paris et l'ailleurs. Des endroits fabuleux, des lumières fantastiques mais point de songe, juste des rêveries pas vraiment solitaires pour mieux échapper au sentiment de claustration, échapper aux face-à-face angoissants avec le miroir ou les quatre murs d'une chambre.
     L'épaisseur du trait peut se lire comme une carte mouvante, aventure intime à échelle d'ado, c'est-à-dire une représentation fondée sur un langage qui multiplie les échelles d'expérimentations (domestique, urbaine...). De Paris à Paris en passant par l'ailleurs et l'autre. Mais Paris aussi comme un fantasme de ville, telle qu'on voudrait la voir et la vivre.
   La ville se construit sous nos yeux dans une relation dialectique à l'autre (Ivan, Ulisse, Eugène...). Expérience même du multiple, séries de réjouissantes ambivalences. L'altérité ici dans une logique de territorialisation. Antoine s'approprie l'espace, construit son espace vécu à travers les autres. Cette idée tenace que l''âme de l'individu serait indissociable de son espace de vie. Ce livre alors comme une projection intérieure.  Lire L'épaisseur du trait, c'est aller ailleurs dans la dilatation du temps, ressentir le vertige du dépaysement : sentiment d'étrangeté. On est quelque part à Paris, peut-être, sans doute, mais aussi ailleurs.  D'où la multiplicité des singularités visuelles, des sensations corporelles qui révèlent un monde inconnu, l'intériorité en mouvement de notre héros. La ville comme miroir donc, l'ailleurs comme le lieu d'une quête absolue, de vérité, de nouvelles opportunités.
(...) je passe mes nuits à étudier le plan. A tenter de comprendre comment il est fait ; comment en tourner la page ou la creuser, comment m'échapper au travers.

   Une exploration géographique et intime à lire dans L'épaisseur du trait. Un Paris intimidant, réjouissant et attrayant aussi. A l'image du livre de Jean-Baptiste Labrune paru cette année, L'ombre de son nom, décrivant un Paris des sous-sols coincé entre le rêve et le réel. Une autre modeste piste d'analyse serait de lire L'épaisseur du trait comme une hétérotopie (système de lieux en interrelation), une invention "des espaces autres" (Michel Foucault). Un voyage immobile qui multiplie avec une certaine ironie les décalages temporels...
  Beau livre, découverte d'une voix et sentiment plaisant d'être encore surpris par les livres après tant de lectures. Après cette expérience, car c'en est une, l'envie de se plonger aussitôt dans l'essai de Michel Collot, "Pour une géographie littéraire" (Corti). En cette année 2019, tous les livres marquants lus par L'Espadon frayent, d'une manière ou d'une autre, avec l'invention des lieux, une poétique de la géographie et des imaginaires souvent magiques (Une ville de papier, Dans la forêt du hameau de Hardt, Sur la route du Danube, Cherbourg, Le train pour Tallinn). A vous de vous y promener maintenant...

                                                                                                                             
L'épaisseur du trait, Antonin Crenn, Publie.net, janvier 2019, 194 p., 18€

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