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Protocole gouvernante, Guillaume Lavenant (Rivages) ★★★☆☆

    Grandeur et misère de nos vies pavillonnaires, luxe et décadence des familles propres sur elles. Le vernis craquelle chez les bourgeois lorsque débarque la gouvernante : le parquet gondole, la porte grince, le compte en banque est en sursis, Elena cauchemarde, le daron perd ses moyens. Des existences réglées comme du papier à musique déraillent, avancent de traviole quand le club de motards prend les rênes d'une vaste machination, option révolution. Pelouse taillée, haie taillée. Maison cossue, foyer aisé. Gouvernante impeccable, digne de confiance : teint soigné, vêtements soignés, pas régulier, mots pesés. Vous inspirerez confiance, ils vous aimeront, se confieront.  Vous leur serez indispensable. Vous serez patiente jusqu'au grand soir.




    Pas mal, pas mal du tout ce premier roman de Guillaume Lavenant chez Rivages. Ca démarre presque trop fort car il faut parvenir ensuite à tenir le rythme, le dispositif, maintenir la tension et le mystère, en dire un peu sans tout dévoiler. Exercice périlleux, prose en équilibre sur un fil anxiogène, mystérieux. Dans une banlieue cossue, un couple bien rangé mais un peu orphelin de temps disponible, accueille une gouvernante pour s'occuper de leur fille Elena. Pourquoi la gouvernante nous file-t-elle les jetons ? Elle a un plan. Retors. Elle lit les instructions. Machiavéliques. Quelques goûtes sur le parquet, de la poudre de Beatz dans la nourriture, des conseils financiers avisés. Tout juste une "bienveillante neutralité". Pourquoi ? Dans le conte de Strand, joliment dessiné, une histoire d'enfants abandonnés dans une forêt, une clairière. On ne sait rien, ou pas grand-chose. Tout juste un club, des motos et des noms bizarres : Lewis, Strand, Mouza, Beatz, Gig, Mézal, Rodrigue, autant de pions annonçant la fin d'un monde piégé, celui d'un ordre bourgeois qu'il faudrait renverser. Mais rien n'est sûr face à la résilience des habitudes qui rassurent. La dissimulation du protocole. La routine du protocole : même gestes, mêmes paroles, même rituels. Un protocole pour tenir quand on est seul face à soi-même, dans ces banlieues désolées, résignées. Froides, distantes. Vides.
Vous serez tentée de leur prêter moins d'attention. Gardez-vous-en. Soyez patiente. Bientôt des espaces s'ouvriront. Habillez-vous avec soin, soignez votre teint, marchez d'un pas régulier, n'élevez jamais la voix. Si vous avez pensé à emporter votre tunique bleue, mettez-la de temps à autre. Ils l'aimeront. A lui, cette tunique rappellera la robe que portait une amie de jeunesse dont il pouvait, sous le tissu, pétrir la poitrine à pleines mains, le samedi, après le solfège. Après la kermesse de l'école. Après le cours de tennis. Attendez. Soyez patiente. C'est votre force. Votre avantage décisif.

   Ambiance froide, clinique, sans rien qui dépasse. Un narrateur à la deuxième période du pluriel. C'est elle, c'est vous, c'est nous. Et des événements inquiétants, des missions bizarres. Des 1 inversés... Qu'il installe une ambiance glaçante ou suscite le doute, qu'il décrive les petites lâchetés, la médiocrité ordinaire ou révèle nos folies, Guillaume Lavenant reste toujours juste sans lâcher le morceau, fût-ce au prix de quelques longueurs, répétitions ou intentions trop visibles. Avouons-le, nous avons parfois décroché lors des descriptions d'épisodes plan par plan. Trop nombreux parallèles entre la série de Leslie et la vie routinière dont on ne comprend que trop les intentions (mélange réel/fiction, nos vies comme des films...). La petite musique du "vous", par moments donc, devient moins angoissante que routinière, moins glaçante qu'ennuyeuse. Mais seulement par moments. Car le dispositif narratif et la tension tiennent jusqu'au bout, fruit d'un bel engagement. Acter le dérèglement, comme une ode à la disjonction, à la beauté du geste, à la promesse du Grand Soir. Pour quel résultat ? Un joli désenchantement.
Ceux qui n'échouent pas ne vivent pas, avait pour habitude de dire Lewis.

     Tondez votre pelouse, taillez votre haie, faites votre petite affaire derrière la porte capitonnée,  qu'importe, vous êtes condamnés. "Trop habitués à l'inaction pour représenter un quelconque danger". Dopés à l'aliénation quotidienne. Aux misères routinières. Des vies qui ne mènent nulle part. Bon, moi, je vais revenir en centre-ville...
     Un bon premier roman, rusé et tenu, révolté et angoissant, qui produit son petit effet. On serait libraire, on le conseillerait.
                                                                                                                   
Protocole gouvernante, Guillaume Lavenant, Rivages, août 2019, 192 p., 18.50€

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