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Bleuets, Maggie Nelson (Éditions du sous-sol)

     Livre plein de couleurs et de chaleur, ce Bleuets, signé Maggie Nelson, a le charme des conversations au coin du feu : sérieuses et badines, légères et profondes. Un verre à la main, le regard levé vers les étoiles, en direction de "la galaxie laiteuse et bleu marine de Fantasia". Un livre sur le bleu et ses mille nuances en 240 fragments. Je n'ai presque rien retenu de ce livre acheté au hasard — tout m'échappe — mais j'en garde déjà un souvenir ému. Alors d'où vient ce miracle de lecture ?



     Bleuets ne raconte pas une histoire mais avance par fragments, pensées diffuses, aphorismes lucides et impressions.  Cite Deleuze et rappelle Cohen pour mieux partir et suggérer un temps suspendu à l'instant présent. Non pas les états d'âme d'une femme éplorée dans une version sinistre mais la douce langueur d'une intimité partagée, la mélancolie rêveuse de soirées que l'on aimerait sans fin. Bleuets sécrète une ambiance, la nourrit de son étrange poésie et finit par envelopper son lecteur dans un doux cocon, rassurant et agréable. L'impression de toucher les âmes, d'en saisir force et fragilité. On perçoit l'intention : s'interroger sur des ruptures (amour, santé, psychisme) pour en comprendre le sens. Bleuets parle alors moins de chagrin ou de douleur que d'une façon de s'y confronter, d'accepter les choses sans toujours trouver l'issue. Car l'absence, la disparition sont inhérentes à la condition humaine. Moins la maladie alors que les remèdes et leurs infinies ressources. Chez Maggie Nelson, on a beau être paraplégique et souffrir du manque de l'être aimé, l'inconsolation n'existe pas. Neutralisée par la plus profonde et irréelle des couleurs : le bleu.
Goethe décrit le bleu comme une couleur pleine de vitalité, mais dépourvue de joie. "Il anime moins qu'il n'inquiète." Être amoureuse du bleu revient-il alors à être amoureuse du trouble ? Et quel genre de folie est-ce là de toute façon, être amoureuse de quelque chose qui est par nature incapable de vous aimer en retour ?
   Car le bleu est "la plus immatérielle des couleurs" (Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier, Alain Gheerbrant), capable d'alléger les formes, de les ouvrir, de les défaire. Les objets disparaissent dans le bleu, s'y noient, s'y évanouissent. "Le bleu dématérialise tout ce qui se prend en lui. Il est chemin de l'infini, où le réel se transforme en imaginaire". Bleuets dilue tout ce qui paraît pesant : le chagrin, le désenchantement, la tristesse et la douleur. Les insère dans une boîte qui dessine un univers à la fois proche et inaccessible, comme un purgatoire des émotions où il devient possible d'assumer nos failles, nos manques. Le livre naît dans une rêverie qui tire sur l'inconscient pour tendre vers la lumière du jour. Comme tous ces livres qui marquent physiquement, Bleuets modèle à sa façon une irréalité où toutes les contradictions tendent à s'annuler, où il devient possible d'être en paix avec soi-même. L'idée "d'une éternité tranquille" et d'une évasion choisie. Une illusion choisie. Etre aliéné par le bleu, être obsédé par lui, une façon d'apprendre le sentiment de perte.
Si je devais mourir aujourd'hui, je dirais que mon amour du bleu et faire l'amour avec toi ont été les deux sensations les plus plaisantes que j'aie connues dans ma vie.
     Livre lumineux en mille nuances de bleu — blues, bleusaille, blue-eye, blouet, blou-aïe—, Bleuets capte et transmet une sensation que l'on ne brevètera pas ici. Une forme d'apaisement total, de réconciliation avec le monde. Ce livre est un pharmakon au sens grec du terme. Moins le poison toutefois que le remède. A quoi ? A ce qui échappe, perd et défait. Mais le bleu n'enfante pas seulement espoir (ou désespoir). Il semble irradier. En allant chercher au plus profond de nous ce qui est obscur, incompris, atrophié, perdu. Pour l'alléger, le soigner et le transformer en élan. En générosité. 
    Un mot sur "la princesse du bleu". Non, ce n'est pas la méth' de Walter White, mais bien la traductrice, Céline Leroy. Les traducteurs qui sont au roman ce que les coloristes sont à la BD, des fantômes. Céline Leroy est une excellente dealeuse de mots et rendons lui toute la grâce du bleu. En retrait, dans un style aérien et fluide, comme une eau turquoise, elle convertit en mots "l'impermanence fondamentale de toute chose". Un tour de force. Bravo à elle.

     Alors qu'attend-on pour colorer nos vies ? Les rêver et leur donner un peu de saveur ? Ne croire en rien —la foi ne se décrète pas —sauf en la force du bleu, "une empreinte de Dieu". Un livre fait pour voir la force étincelante des âmes. Le bleu pour être avec quelqu'un et soi-même. En paix. Je sais désormais qu'il est possible de tomber amoureux d'un livre. Certes l'existence est peut-être une blague ou une erreur. Mais le bleu calme et apaise. J'en suis déjà nostalgique.
                                                                                                                                     
Bleuets, Maggie Nelson, (traduit de l'anglais par la fée du bleu Céline Leroy),  Éditions du sous-sol, août 2019, 110 pp.,  14,50€

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