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Par les routes, Sylvain Prudhomme (Gallimard)

    Le monde est divisé en deux catégories : ceux qui partent et ceux qui restent. En littérature, les bons et les mauvais romans. Celui de Sylvain Prudhomme est au milieu, un peu mou, un peu mélancolique. Nonchalant. Pas très tonique. Limite fleur bleue. Loin d'une littérature qui gratte et accroche. C'est pesé, propre et gentillet. Un livre qui contemple et dit que les choses sont ainsi. Qu'elles pourraient être autrement si l'on prêtait davantage attention aux autres, à leur humanité, si l'on était fidèles à nos rêves d'enfant, si l'on se laissait aller à la surprise... Un livre sans question, seulement des intonations et des réponses.



   Voilà un livre souvent agaçant. D'autant plus agaçant qu'il n'est pas nul. Par les routes est d'abord un livre baba cool avec des personnages têtes à claques. L'un, Sacha, est artiste, casanier, un peu rêveur et un peu paumé à quarante balais (je crois). L'autre, l'autostoppeur, a la bougeotte et l'esprit pratique, veut partir à la conquête des autoroutes de France par goût du voyage, à l'affût de l'inconnu, en quête des autres. "Par goût des rencontres, l'envie de connaître des gens". Il a pourtant une vie calme, paisible, bien rangée, avec sa femme Marie et leur fils Agustín (pas d'erreur même si l'envie de lire Augustin vous prend). Ils se retrouvent trente ans plus tard dans le village de V., par hasard, alors qu'une relation à trois se dessine à la faveur des allers (sans retours) de plus en plus fréquents de l'autostoppeur. Egoïstes ou un peu lâches, naïfs ou immatures, ces personnages n'emportent jamais la sympathie. Le fils Agustín (il fallait un prénom basque) ne sert pas à grand-chose, seule Marie les sauve à peu près. Et encore, elle manque d'épaisseur dans la durée. Tous un peu mous, ils préparent une salade avec des tomates, travaillent un peu mais pas trop, vont à l'école... On a envie de les secouer avec énergie, de leur mettre trois claques et de les réveiller de leur routine sans saveur. Même l'autostoppeur, transparent ou insaisissable, paraît indolent dans sa façon de disparaître à l'envi, n'obéissant qu'à son désir d'enfant gâté. Quand l'un est désenchanté et sans inspiration, l'autre lui emboîte forcément le pas sur le terrain de l'innocence, de l'empathie et de la créativité. Même si la candeur a parfois ses charmes, ça sent le schéma binaire à plein nez et la mécanique un peu rouillée. L'un pense, l'autre agit. L'un reste, l'autre part... Absence. Départ. Présence. Arrivée...Voilà pour le fond. Côté forme, le style est encore plus insupportable. Une écriture certes fluide, douce mais dont la nonchalance calculée, jusque dans la syntaxe et la ponctuation défaillantes, finit par rendre la lecture pénible. Un livre sans question, juste des intonations ou des réponses à des questions qui n'existent donc pas, a priori. Comme un jeopardy de la France des paysages et des 36 000 communes aux noms farfelus. Un texte parsemé de tics d'écriture gratuits, d'effets de style dont on ne comprend pas toujours le sens. On a parfois envie de dire au narrateur  : mets des points d'interrogation bordel ! Et puis on notera des phrases ridicules (p. 274 : "J'ai eu envie de voir ce qui se passait du côté de chez Souad") et ce final, à l'image du livre, plein de jolis sentiments, d'union et de fraternité, comme un grand barnum hippie et mièvre...
Je sais qu'en partant j'abîme mon histoire avec Marie. Et pourtant je pars. Je ne devrais même pas dire "et pourtant". C'est presque le contraire : je pars précisément parce qu'il ne faut pas. Avec la conscience très claire de faire une bêtise. C'est complètement tordu et pourtant. Tout me dit qu'il ne faut pas, que c'est idiot — alors je le fais. Je le fais parce que je sens que c'est grave. Parce que. Tout va trop bien. Tout est trop parfait. Quelque chose en moi veut casser ça. S'en libérer. Quitte à décevoir. Quitte à tout foutre en l'air.

            Seulement voilà, soyons honnêtes jusqu'au bout, cette histoire se lit malgré tout car ce livre n'est pas sans qualités. Bien plus réussie que le triangle amoureux au romantisme frelaté, la relation entre les deux hommes est sans doute le bon point du livre. Celui qui tient la route. Si certains passages sont invraisemblables, ceux décrivant le sentiment indéfinissable qui unit les deux autostoppeurs est saisissant : tantôt amis tantôt ennemis, la jalousie, la haine mais aussi la reconnaissance mutuelle dessinent un lien mouvant, tissé par la rareté des paroles, les envois de carte postale et les souvenirs d'une proximité disparue. La très belle page 286 dit ainsi combien il faut faire le deuil de soi, de ce que nous avons été. De ce que nous ne serons plus jamais. D'autres passages ou images, élégants, sont d'une justesse folle. La métaphore des nuages en début de livre est ainsi tendre, simple, bien vue.

    Un livre-bohême pas nul mais agaçant, bercé d'une mélancolie pas toujours bien dosée. Dommage.
                                                                                                                                       
Par les routes, Sylvain Prudhomme, Gallimard, 296 pages, 19€.

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