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Classe de mer, Benjamin Taïeb (Lunatique)

   Aux éditions Lunatique, Le Collège de Buchy (Jérémie Lefebvre) décrivait la folie collective qui s'emparait d'une meute d'ado pour qui infliger la souffrance relevait du jeu sans conséquence. C'était noir, clinique, saisissant. Dans un autre registre, plus factuel et (faussement) naïf, Benjamin Taïeb ne parle pas d'autre chose : de souvenirs d'enfance, d'un trauma lointain, quand quatre de ses "meilleurs amis" s'amusaient à le faire souffrir, à le rouer de coups, dans le ventre, le dos. Problème sans fin, actuel. Sujet littéraire ô combien délicat. Mais Benjamin Taïeb trouve l'exacte distance avec des mots sobres, justes. Dans un format court.



   Plutôt que d'accuser, juger ou tirer des larmes, Benjamin Taïeb s'interroge : sur l'aveuglement  d'adultes passifs occupés à régler leurs problèmes, sur l'indifférence des institutions, sur le silence qu'on s'inflige par honte coupable, sur les réflexes de groupe mortifères, le rapport à la norme. D'où vient cette régression collective qui consiste à s'attaquer aux plus faibles ? Seul, l'individu est lâche. En groupe, il l'est de façon radicale, absolue, comme si les responsabilités se diluaient dans le nombre. Benjamin Taïeb s'interroge donc sur le hiatus entre les identités jouées : de très bons élèves qui s'adonnent à une violence primaire, fées le jour et loups la nuit. Mais ce livre court, efficace, évoque aussi toute la colère contenue qu'il faut expulser, d'une manière ou d'une autre, pour faire sa catharsis. La rancoeur et la colère sont bien là mais de façon latente. Elles sont là, prêtes à jaillir, à exploser mais toujours neutralisées par l'écriture. Réflexive, sobre. En résulte une tension et une mise à distance toujours justes.
Il arrive que je me rebelle. Je me redresse subitement sur mon lit, en t-shirt caleçon ou pyjama, j'en fais tomber un ou deux. Mais, ça les excite, ces sauvageons, et les coups redoublent, pleuvent à nouveau.
  Oui, il y a de cela ici : une forme de thérapie mais dont on ne sent jamais l'insistance, l'écrivain préférant s'interroger sur le rôle et la place de chacun dans ce théâtre de la violence rituelle : le collège souvent, ou la classe de mer qui libère et autorise, par éloignement, des actes violents. Qui révèle ou altère peut-être des personnalités. L'écriture permet aussi à Benjamin Taïeb de disperser sa rancoeur, de l'alléger sans la faire disparaître. Trente ans plus tard, on s'interroge encore, toujours, sur ce qui nous conditionne et nous marque. Sur ce qui laisse des traces. L'innocence a disparu depuis bien longtemps. Cruellement, de nuit. Adulte, la chronologie des événements est éclatée, la mémoire refoulée remonte par bribes. Il faut alors retisser les fils, comprendre ces événements pour leur donner un sens qui s'obstine à fuir... Repartir des actes collectifs pour tenter d'identifier et de comprendre l'individu.
  Benjamin Taïeb finit par s'adresser à ses gentils tortionnaires, toujours pour questionner : que sont-ils devenus ? Des cadres encravatés propres sur eux ? Des employés sans reproche ? Quel(s) souvenir (s) gardent-ils de cette inoubliable classe de mer ? De ce passé qui ne passe, ne passera pas ? Reste l'écriture, la trace noire indélébile.
    
    Oui, ce livre est d'une touchante délicatesse dans sa façon de tenter de comprendre et d'approcher un sens, sans toujours trouver les réponses. Et nous rappelle avec force la banalité de la violence qui se cache derrière le rideau d'innocence, supposé, de l'enfance.
                                                                                                                                  
Classe de mer, Benjamin Taïeb, Lunatique, septembre 2019, 48 pp., 6€

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