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L'horizon qui nous manque, Pascal Dessaint (Rivages/Noir)

    Quelle bande de babaches ! Lucille, Loïk et Anatole forment un trio d'éclopés accablé par le destin, privé d'avenir. Encore que, Loïk brille dans le crime, agressant des pizzaïolos ou des contremaîtres. Mais Lucille, ancienne instit', est désoeuvrée depuis le démantèlement de la jungle, tandis qu'Anatole est paumé dans son monde peuplé d'oiseaux et de huttes. Pas loin de Gravelines, pas loin de Calais, la vie de ces trois perdus se dessine entre une baraque à frites, un mobil-home et des plages de sable fin, balayées par les cerfs-volants et les chars à voile. Au loin, l'Eglise des sables. C'est le pays des beffrois et du FN, de la frite et des crevards. Au milieu, quelques mares aux canards, théâtre tragique du fait divers ordinaire. Au détour d'un blockhaus ou d'une berge, le quotidien, sordide, prend forme. Les chasseurs ne savent rien, pas plus que les poulets semble-t-il...




 On entrait dans cette lecture avec des a priori positifs. Les Ch'ti, on connaît bien à L'Espadon. Comme cette région du Nord méconnue, dont on ne retient souvent que le chômage, les percées frontistes, la déprise industrielle, le noir de la houille et cette banderole déployée un jour de match au Stade de France. Les moules-frites aussi ! Ici, il s'agit plutôt de crevettes... Mais Pascal Dessaint n'écrit pas un roman noir sur les Ch'ti, il raconte comment trois individus en marge, en panne d'horizon et rattrapés par les circonstances, créent une petite famille de fortune. Bancale. Comme un pis-aller. Mieux vaut être entouré par les mauvaises personnes que rester seule. Des vies un peu minables où l'on s'autodétruit sans le vouloir.
      Ce roman est de genre noir mais lumineux, de bout en bout. On voit cette plage, grise parfois mais souvent claire, chauffée par le soleil d'été. L'étendue nous paraît immense et étriquée, à l'image de la couverture montrant une lorgnette voilée. On voudrait partir loin mais c'est déjà le Terminus. C'est que la routine du trio, elle, confine à la misère : des mobil-home, une caravane, une veille carcasse pour voiture et un pays de chasseurs, "des viandards, mais de bons gars dans le fond". Les trois personnages se guettent, se craignent et inquiètent souvent. Ils sont cabossés, écorchés, ont tâté la zonzon mais tentent de vivre. De survivre plutôt. Ils ont tous dans la tête "un brouillard épais" et, pendant 100 pages, impossible de deviner leurs réactions. Le soupçon et l'imminence du pire, la mort prête à vous cueillir, à peine neutralisés par les pointes d'humour toujours bien placées ("coin, coin", des braqueurs déguisés en Macron, les interrogatoires de chasseurs). Le fait divers se produit, dans sa tragédie nue et ordinaire mais tout va de soi. Il est des personnes accablées par le destin. On voudrait bien faire autrement mais une force, en nous, l'interdit. Par exemple, Loïk, "c'était ce qu'on faisait de mieux dans le pire". Et si les bad boy, les braqueurs du dimanche étaient au fond les plus gentils ? On peut tuer sans être le diable, être un type bien malgré tout. Beau roman sur les âmes torturées et complexes. Et une voix originale car c'est bien Lucille, la narratrice. Une femme de 27 ans. C'est rare et souvent déroutant, soyons francs. Même si j'ignore toujours à la lecture, ce qui change entre une voix d'homme et une voix de femme.
   Une noirceur bien placée, compensée par l'humanité de tous ces personnages. Pascal Dessaint parle vrai, des malheureux et de leur incapacité à se projeter, de ceux à qui on n'a pas (ou mal) appris ce que voulait dire aimer. Touchants Anatole, Loïk et Lucille dans leur façon de rester debout et de résister. Mais le plus touchant reste cette conscience de la misère face à laquelle on est impuissant. Pour toujours.
Nous étions comme deux malheureux qui ne pourront pas revenir sur les bons rails parce que c'est un truc qu'ils n'ont jamais connu, qu'ils étaient d'emblée perdus, pour la société et pour eux-mêmes.


   Ce roman est aussi un hommage : à Jean Gabin, à Jean-Patrick Capdevielle ou aux Rubettes. Des références qui m'ont peu parlé, question de génération. J'ai en revanche été traversé par les images des films de Bruno Dumont : L'Humanité, La Vie de Jésus. On sent chez ces personnages la même noirceur, celle de destins perdus qui n'échappent pas au drame.
   La nature humaine est pleine de mystères, bercée par un trouble qui résiste à tout manichéisme. Et Dessaint n'en fait jamais trop : ni dans le misérabilisme, jamais, ni dans l'émotion, ni dans la critique sociale. La vie est comme un match de boxe : on met des coups souvent, on en prend encore plus et on tente de vivre avec ses plaies. Ouvertes, purulentes. Parfois c'est tout simplement impossible, le désespoir est trop fort. Splendide scène finale, comme un film, d'une beauté noire. En révélant la part obscure de l'humain, ses failles et ses fragilités, Pascal Dessaint le grandit. Anatole, Lucille et Loïk nous manquent déjà. Sacré bande de babaches...
                                                                                                                                      
L'horizon qui nous manque, Pascal Dessaint, Rivages/Noir, septembre 2019, 222 pp., 19€

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