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La Fabrique du rouge, Ariane Jousse (Éditions de l'Ogre)

      Décidément, on aime bien les forêts aux éditions de l'Ogre. Comme chez tant d'autres où la forêt est (ou devient) un topos littéraire. Moins la forêt d'ailleurs que des rencontres, des interactions entre des "héros" en quête — qui (se) cherchent—, et une Nature qui filtre, révèle en nous confrontant à un élan. Animal, vital. Pour mieux, à notre tour, saisir notre sauvagerie. Autant les forêts mentales que physiques, donc. Après la forêt pas si verte de Grégory Le Floch en début d'année (Dans la forêt du hameau de Hardt), nous voilà donc plongés dans la forêt pas si rouge d'Ariane Jousse. Oui, les fantômes et les mots, drapés de mille nuances, ont encore des choses à nous dire sur la magie du langage. Ou est-ce l'inverse ?

   

   Disons-le d'emblée, on n'a pas tout compris à ce livre-hybride que l'on s'interdira d'étiqueter. Réflexe facile et vain de lecteur-chroniqueur. Toujours rassurant d'affubler un mot-valise à ce qui nous résiste. Ni un roman ni un poème mais une forêt donc, une manière de sculpter les mots, le langage, d'agencer le texte. Un sanctuaire gardien du sens, d'un sens qu'il nous faut tisser, démêler, retenir, deviner. On n'a donc pas tout compris mais ce n'est pas grave. Car, comme toujours avec les bouquins de l'Ogre, on goûte d'abord des écritures avant de lire des livres. On voudrait saisir alors qu'il faut partir. Se laisser aveugler pour mieux voir. On voudrait comprendre alors qu'il faut sentir, se laisser traverser par une émotion. Et voir la forêt comme "ce qui se trouve de l'autre côté de notre frontière humaine et sociale" (Grégory Le Floch). La forêt comme appel, condition et matrice d'exil. Il est alors possible de lire La Fabrique du rouge comme la volonté d'approcher toutes les modalités du départ (volontaire ou contraint), au risque de l'échec, par la forme littéraire. Allers-retours entre conte, poème et réalité, désirs de villes aussi paumées que flamboyantes ; les saisons, les textures et les couleurs comme objets de rêveries, solitaires ou exotiques, mots venus de l'étranger sans traduction (italien ou anglais). Il faut partir mais comment ? Est-ce seulement possible ? L'exil n'est-il que tragique ou peut-il être magique ? épique ?

Qui es-tu
Qui t'élève
Pourquoi es-tu seul parmi ces animaux
Pourquoi ai-je l'impression de t'avoir vu un jour sortir
de la fabrique, de la peinture rouge sur les mains ?



    Comme toujours avec les éditions de l'Ogre, les livres interrogent notre "horizon d'attente" mais aussi ce paradoxe, l'impuissance de la littérature à dire et nommer tout en soulignant son infini pouvoir : "Que le langage même dans ses usages les plus radicalement étranges ne soit pas un levier suffisant, n'opère pas de réversibilité et laisse des lieux en complète jachère —cela même finira par la galvaniser, l'électriser". Exploration d'un champ littéraire en friche, autopsie d'un désir sans limite et sans objet, plaidoyer pour le mouvement : des phrases, des corps, des images, La Fabrique du rouge préfère suggérer qu'affirmer, laisse entendre et voir la possibilité du départ. Je garde de ce livre l'image du rêveur au coeur de son rêve sans en attendre une quelconque clé des songes. Pénétrer les coulisses du rêve et de la forêt en finissant sur une note de rouge (M. Pastoureau, vole à mon secours !) : de l'écriture jaillira le principe de vie, plein d'éclat, à feu et à sang, mais aussi le mystère de vie. Beauté et ardeur d'une langue musicale, c'est la promesse de ce livre.

                                                                                                                                        
La Fabrique du rouge, Ariane Jousse, éditions de l'Ogre, octobre 2019, 122 pp., 14€

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