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L'homme heureux, détruire internet, Joachim Séné (publie.net)

     Roman de la mémoire absolue. Tendance totalitaire. Roman des réseaux 3.0, c'est à se demander si l'on veut réellement laisser une trace, notre trace dans l'immensité d'une virtualité. Ça ressemble à quoi ? Un gros bordel de data rythmé par la saccade et la rupture, des jeux d'échos et de résonances : infos saturées, hackées, riffs d'octets, cavalcade de données. La vie éternelle est une condamnation. Alors autant en révéler les cahots.


      Réenchanter le numérique ou le massacrer ? Poétiser nos IP ? Socialiser les réseaux ou les détruire ? Flux d'infos, flux de conscience 4.0, voix-off inquisitrice qui s'insinue dans la mémoire virtuelle d'un cantique contemporain. Flot froid et abstrait, flot fasciné et fascinant, effrayant d'incohérence et de sens. La surveillance se cache dans l'apparent chaos de pensées et données mêlées. Un fossoyeur de libertés qu'on réinvente par son écriture disruptive, c'est le livre de notre réalité augmentée, pleine de bribes. Formidable terrain de jeu, les mots disent l'impossible géographie virtuelle, le dialogue fissuré entre des êtres fantômes qui, pourtant, gardent tout en mémoire. Une présence qui s'efface dans l'instant, être là et ailleurs, ici et plus loin dans le temps. Internet a créé le don d'ubiquité. À moins que ce ne soit le livre. Métadonnées. C'est une vie qu'on met dans les réseaux et qui finit par nous échapper, nous filer entre les doigts.
 Il faudrait inventer des mots pour parler de ce livre qui est avant tout une expérience. Or il faut moins comprendre, sans doute, qu'entendre la musique étrange d'une navigation sans cap entre des îles affectives, flot technique de pensées diffuses. Il n'est pas question d'aimer ou de ne pas aimer ici, mais d'observer le monde à travers des échos et des tranches de vie, d'entendre son bruissement inquiet et fasciné. Ses grésillements stridents.
—c'est wikipédia qui raconte/ Dorénavant / La poésie est archivée dans le cloud — il faudrait pouvoir faire hurler dans le vent, aux machines, la poésie qu'elles enregistrent en l'ignorant — ou "j'habite à l'autre bout de la rue" —un rêveur parmi ceux qui, censés être les rêveurs, les révolutionnaires, les gênants, les grains de sable, les futurs rouages tout neufs, ne cherchent qu'à avoir un diplôme pour ensuite obéir à un travail (...)

  Ce n'est ni un livre ni un roman mais une poétique numérique, un essai d'oralité algorithmique. Ode au fragment et à la destruction créatrice. Un László Krasznahorkai du futur, avec ces longues phrases scandées sans point. Ce livre, un genre de panoptique du numérique en 2020, qui oppresse et libère tout à la fois. Une imitation plus que réelle pour faire sécession et détruire. On ne détruit son ennemi qu'en épousant sa logique et ses formes, en démontant ses rouages. Les réseaux nous phagocytent, à nous de les détourner.
 Appel au coeur contre les réseaux, des flux comme le paysage d'une intimité réticulaire, trouée et désincarnée, qui nous envahit au point de nous effacer. Aux mots de les assembler, de les relier par des câbles sensibles, d'incarner la disparition du sens. Moins de réseaux, plus de relief, moins de protocole, plus de guacamole. Bug.
                                                                                                                                 
L'Homme heureux, détruire internet, Joachim Séné, publie.net, janvier 2020, 209 pp., 18€

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