Accéder au contenu principal

Substance, Claro (Actes Sud)

   Benoit, le jeune narrateur de Substance, appartient à l’inhabituelle catégorie des « Orphelins Spontanés ». Il est de ceux qui n’ont jamais eu, ni n’auront jamais de père ou de mère, ainsi que lui a révélé « la Tante », sa singulière tutrice. Elle l’élève dans un pavillon de Bar-sur-Aube qui, au-delà de ses allures benoîtement provinciales, se dessine peu à peu comme un étrange endroit. Certaines pièces demeurent obstinément interdites à Benoit : la chambre de la Tante toujours fermée à double tour, la cave emplie d’obscurité. Nourrissant son pupille de plats bizarres, tel ce « curry maléfique » préparé dans une « cocotte en fonte rouge sang », la Tante paraît être l’adepte d’une cuisine aux relents sorciers. Une aura magique nimbe encore ses trois fidèles amies, nanties de noms évoquant anagrammatiquement des figures mythologiques. C’est avec elles que la Tante  pratique tous les mercredis soir une manière morderne de culte consistant à regarder « House of Horror ». Une émission télévisée animée par « Tarantula Ghoul » que seul l’antique téléviseur de la Tante semble être en mesure de capter… D’abord spectateur de ce monde bizarre rappelant ceux de Shirley Jackson ou de Mervyn Peake, Benoit en devient l’acteur après s’être découvert des talents médiumniques. Se faisant désormais chasseur d’ectoplasmes, le jeune homme croise bientôt la route de Marguerite. Cette dernière se présente à lui comme ayant été « abductée » par des « êtres venus de l’espace […] capuchonnés d’ozone ou d’éther ». De leur rencontre naîtront d’autres événements encore plus troublants…



     Ce monde aux frontières du réel dépeint par Benoit trahit-il l’existence de véritables forces surnaturelles et extraterrestres ? Ou bien est-il le symptôme d’une « folie orpheline qui lui fait faire un tour de trop sur le manège de ses anciens cauchemars » ? Claro laisse ses lecteurs et lectrices libres de trancher, faisant ainsi de Substance un roman fantastique au sens todorovien du terme. Tout en focalisation interne, le récit de Benoit peut être appréhendé comme la confession d’un esprit traumatisé, s’efforçant de conjurer sa souffrance par le recours à l’extraordinaire. À moins que la force d’évocation de l’écriture de Claro n’entraîne ses lecteurs et lectrices de l’autre côté du miroir : là où les cadavres exsudent des ectoplasmes, là où les jeunes filles sont la proie des aliens. Ambigu quant à son propos, complexe par sa forme, Substance constitue une expérience de lecture parfois exigeante, souvent excitante. Une sorte de déclinaison française de la Weird Fantasy, ce qui n’a rien d’étonnant si l’on se rappelle que Claro est (entre autres) le traducteur de Mark Z. Danielewski, Jason Hrivnak ou Alan Moore.

Par Pierre Charrel (article d'abord publié dans Bifrost).

                                                                                                                                            
Substance, Claro, Actes Sud, août 2019, 352 pp., 21.80€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Pierre Terzian : "J'avais un regard assez slapstick sur les choses".

S'il fallait choisir un bouquin qui incarne l'esprit de l'Espadon, Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connusignéPierre Terzian (Quidam), figurerait en première ligne. Humour à tout-va dans des jeux de langue étourdissants, dialogues tendres et percutants, ça dézingue et ça se moque avec une vraie bienveillance dans des scènes courtes, l'esprit vachard aussi. Derrière le comique, les ruades en garderies de Pierre Terzian dessinent un propos moins léger qu'il n'y paraît. C'est le tableau d'une région, le Québec, et d'un pays, le Canada, à la fois merveilleux et assommants, où l'exotisme de carte postale donne la réplique à l'abandon des services sociaux. On navigue alors au pays de la débrouille avec des garnements aussi joueurs qu'insupportables, des éducs aussi illuminés que fascinants. Voilà un bouquin qui condense tout ce qu'on aime : humour, travail sur la langue, énergie, musicalité de l'écriture et propos fin pou…

Olivier Bruneau : "M'emparer de sujets contemporains pour en faire des divertissements intelligents, à la fois accessibles et complexes".

Jeudi 28 mai 2020, L'Espadon a décidé de célébrer la parution aujourd'hui, en librairie, d'Esther, avec l'interview de son auteur, Olivier Bruneau. Après seulement deux bouquins, il est déjà le "Messi" des lettres françaises. Avec Dirty Sexy Valley en 2017, tonitruante parodie de slasher, l'auteur avait conquis le titre de rookie de l'année. De retour avec Esther, satire moderne et thriller qui fait d'un lovebot le personnage principal, il vient confirmer l'étendue de son talent. En lice pour le titre de MVP en 2020 ! C'est bien simple, on trouve tout ce que l'on aime dans ses livres : humour goguenard, intelligence de l'analyse, sexe enfiévré au service du récit, personnages toujours drôles ou flippants de réalisme,  emballés dans le divertissement et le suspense... Chez Olivier Bruneau, il suffit d'un mot placé au bon endroit pour déclencher un fou rire. Distiller l'ironie. C'est du très haut niveau, et c'est au …

La Ville soûle, Christophe Grossi (Publie.net)

Les territoires, les lieux en littérature, c'est le pays où l'on n'arrive jamais, insaisissable objet de désir, de désert. Ils fuient l'homme drapé dans l'urgence. Ou alors c'est le regard qui bute sur un présent bombardé d'images, saturé de couleurs qui défilent. Peuplés de fantômes en fragments, de paroles envolées, seuls les mots assemblés peuvent leur redonner une unité qui ferait sens. Il fallait bien un livre dans les sous-sols de la capitale, une promenade sur l'autre versant de la conscience pour rythmer ces "métroprismes" et nous rendre plus attentifs au tumulte qui épuise.

Ligne 6, ligne 8, ligne 9. Richelieu-Drouot, Nation et Raspail, Denfert-Rochereau. Elles finissent par se confondre dans l'attente d'un métro, esquissent des correspondances dans le vertige de la perte, les phrases lancées au hasard de l'ennui, de vies sourdes et muettes. Puis dans les bus, à Saint-Sulpice, sur les grands boulevards ou dans un café à M…

Valérie Cibot : " Je crois à l'animalité du corps".

La Terre travaille en silence, cela s'appelle l'érosion. C'est justement le sujet du deuxième roman de Valérie Cibot, — une île soumise à un travail de sape et que menace une immense vague, Nos corps érodés (Inculte éditions)—, paru peu avant le début du confinement. Comme l'écrivain dans l'ombre qui travaille et retravaille sa matière jusqu'à trouver le bon souffle, la bonne musique, du sac et ressac de l'inspiration naît la beauté des corps exposés aux métamorphoses. Une poétique, une façon d'habiter les lieux dans les sonorités d'une langue pour donner corps aux imaginaires. Valérie Cibot nous en dit plus sur ce texte organique, peuplé d'enveloppes ravinées mais résilientes.


- Question "anecdote" : à quelle île avez-vous pensé en écrivant ce livre et comment vient l'idée d'écrire sur une vague qui emporte tout ? 
Je n’ai pas pensé à une île en particulier, parce que je ne veux pas rendre compte d’une situation existante, cela …

Esther, Olivier Bruneau (Le Tripode)

Après le tonitruant slasher Dirty Sexy Valley, Olivier Bruneau nous revient avec le très attendu Esther, variation sur notre futur proche entre la comédie, la chronique de sentiments et le polar technologique teinté de série B et de porno sympa, ou un truc comme ça. Un goût pour le cinéma aussi (tiens, tiens) dans tous les sens du terme. Un pavé et des machines donc pour répondre à l'unique question : qu'est-ce qu'un être humain ? Ce qui revient à poser l'autre question : qu'est-ce qu'un robot ? Entre étranges et flippantes ressemblances, le livre s'évertue à sonder quel est en chacun la part de l'autre. Et si l'âme n'était pas le propre de l'homme, et si une créature de laboratoire avait plus de conscience que l'être humain ? Et si elle avait plus d'humanité ? Qui du créateur ou de la créature est le plus fou ? Passionnant et impossible défi qu'Olivier Bruneau relève haut la main. 


Comme mélanger dans le même livre les mythes d…

Les Yeux Rouges, Myriam Leroy (Seuil)

On m'aurait présenté ce livre comme le témoignage d'une personne harcelée sur les réseaux sociaux, je lui aurais trouvé deux trois qualités. Mais là, le chaland a été trompé car le texte s'avance sous le masque de la fiction, comme un roman ordinaire. Une jeune journaliste radiophonique, plutôt connue, est hameçonnée par un type sur la toile. Prévenant, gentil d'abord, il s'immisce peu à peu dans sa vie jusqu'à en faire une obsession. Éconduit, il le prend mal et finit par l'insulter, soutenu par une armée de followers. Ça devient violent et pathétique. L'histoire se finira au tribunal malgré les multiples renoncements des institutions, des proches, des employeurs, alors que la jeune femme ne vit plus que dans les représentations que l'on se fait d'elle, oublie son moi et tombe dans la dépression. Son mal-être existentiel devient physique.

Si j'ai bien compris, l'objectif de ce bouquin était de traduire le sentiment de dépossession ress…

La Cité des Rêves, Wojciech Chmielarz (Agullo)

Il m'arrive de lire de la littérature hongroise certes. Des mots imprononçables et des noms illisibles, on en trouve à la pelle. Mais alors là, en Pologne, c'est pas mal non plus. Le pauvre lecteur français que je suis a bien galéré avec tous ces noms peuplés de "z", de "jcie", "zkie". Allez, avec moi : Hajduszkiewicz, Jankowski, Borzestowski... Renata, Olga, Magda et Mortka, et même le Kub (ça en jette ça), c'est plus simple. Passée cette difficulté autochtone, on se plonge dans une cité cossue de Varsovie, petite gated community où vient de se produire un meurtre. Allez savoir pourquoi, quand je visualisais la cité des rêves, je m'imaginais une barre d'immeuble stalinienne, décrépite, aux murs sales, égarée en ex-URSS. Les clichés et les préjugés ont la vie dure. Car cette petite élite polonaise coincée dans son Paradis blanc a sans doute quelques secrets à garder. Suzanna Latkowska est donc morte, violée et poignardée vraisemblable…

La Mort et autres jours de fête, Marci Vogel (Do éditions)

Une année de poèmes en prose, album photo qui procède par petites tranches de vie. Une année en décalage horaire rythmée par les quatre saisons de la vie et de la mort, le deuil et les ruptures, les alliances de circonstance et les petits riens immenses. Mais le printemps est le moment où tout peut s'effondrer comme l'hiver fait les renaissances. Décalage horaire et saisons inversées : April perd ses proches au printemps mais tente de renouer avec le monde par les rencontres en hiver, attentive aux anecdotes du quotidien.




La Mort et autres jours de fêtes n'est pas un livre qui a fabriqué des images fortes dans mon esprit. Il m'a ému comme je regarde un vieil album de photos de famille, plein de clichés qui disent un miracle, celui du renouveau. Je me suis donc plutôt laissé prendre par l'ambiance, d'une chaleur ouatée. Ses mots sont de l'eau qui glisse entre les doigts, qui vous caressent et vous bercent. Il m'a fait le même effet que le récent Bleuets

Un monde sans rivage, Hélène Gaudy (Actes Sud)

Par Julien H.

« D’autres images résident, quelque part, entre la lentille et la trace ». Il en existe aussi quelques-unes, de cette expédition de la fin du 19e, qui voulait donner le pôle Nord à des explorateurs en ballon. Et Hélène Gaudy rebâtit l’histoire sur ces reliques, récupérées et exhumées par miracle, comme seul le Grand Nord sait en produire. Hélène Gaudy s’évertue à faire parler ces photos, ces textes, à les interroger constamment, à les relier, à en faire un roman.

« Ils sont seuls à présent. Loin des regards et des hourras, sans plus de témoin à part, bientôt, l’œil de l’appareil photo, et on aura beau tenter de remplir les vides, tout ce qui lui échappera demeurera aussi ce qui leur appartient. » 
Rendre tangible l’impalpable, le « perdu » plus que l’oublié. Ce qui n’aurait été consigné aurait-il été vécu ? Un vrai questionnement s’engage en creux sur le pourquoi de ces écrits restés, de ces photos prises, quand même. Ce futile espoir, une frivolité, une raison de vivre, d…

Nos corps érodés, Valérie Cibot (Inculte)

Le pouvoir de la vague, la puissance des marées et le charme envoûtant de l'écriture de Valérie Cibot mise au service d'un récit qui fait de l'image une évocation de ce qui disparaît et renaît. Dans le sac et ressac du mouvement, le va-et-vient des sons, des entrailles de la Terre aux viscères de la mère. Ce qui part et revient. Après l'excellent La Certitude des Pierres (Jérôme Bonetto), c'est encore un problème de géographe que donne à lire Nos corps érodés. Une île, des insulaires et l'érosion qui menace de tout embarquer quand l'onde aura débarqué. Car le trait de côte recule, l'océan menace commerces et restaurants, maisons et végétaux, pêcheurs et retraités sont sur le point d'être les premiers réfugiés climatiques du continent. La géologue, native de l'île, fait son retour et tente de leur faire comprendre l'inéluctable. Il faut abandonner le territoire, accepter de reculer et de tout laisser pour relocaliser. Même un cordon dunair…