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Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connu, Pierre Terzian (Quidam)

Vêtu d'un chandail bleu et rouge, on savoure ces tranches de vie comme de puissants slapshots, on goûte ces portraits aussi vite qu'on engloutit une Molson au Centre Bell devant un match du Canadien. Criss de punk, on ne peut passer qu'un bon moment ! Calisse, les fous rires en plus. On est donc au Québec la rebelle comme la féministe québecoise du narrateur, à naviguer entre les garderies du secteur. Expat' français qui remplace les éducateurs malades à brûle-pourpoint. Un pionnier de l'impossible, garde-chiourmes intérimaire, en voilà un bon boulot qui te retourne le ciboulot. Un bon chum le Patrick, toujours là au pied-levé à six heures du mat' pour le déjeuner, le dîner et le souper des mômes, les lectures et les jeux éducatifs sans le silence et avec la neige qui tue : sympas, horripilants, fonceurs et vivants, le plus souvent dégénérés ces gosses qui se frottent la langue contre une barrière gelée. Mais ce n'est pas leur faute, ils vivent chez les pauvres, dans des quartiers de pauvre et mangent des sandwichs de pauvre à longueur de journée. Ô Canada, tes caries à 500 €, tes trois emplois pour assurer les fins de mois, ton optimisme béat, tes sourires à tout-va, ta pédagogie positive... Bon, nous, on préfère les petits "poignards pédagogiques" de Pierre Terzian. Explications. 


Ce livre est d'abord une ode aux pouvoirs de la langue. Dès les premiers mots, on est aspiré dans un maëlstrom de sons, de décalages, d'expressions heureuses. Patchwork de signifiants illisibles, — montréalais, québécois, franglais, english, françois — bain identitaire où l'on ne comprend pas tout. Lost in Canada ! Un pays un peu relou, un peu merveilleux. Comme on est lost face à des gamins insupportables qui nous résistent. Pierre Terzan a l'art de la petite formule qui dit tout, qui tue, le sens du dialogue déglingué : "Kieran vit au pays de la commotion" ; "I didn't frappe quelqu'un, c'est Yohann ! He pushed me ! Je ne fais pas ! I didn't frappe lui !" ; "camaraderie sous l'obédience des arbres" ; "Dans Villeray, il y a cette fille qui ressemble à Lars Von Trier, et qui ne peut pas s'empêcher de faire souffrir son amie" ; "Hunter, le petit dodu dont la raie du cul dépasse, les pointe du doigt et s'écrie : sexy ! sexy ! sexy !...
La bonne humeur québécoise, c'est quelque chose. C'est bien plus qu'une curiosité touristique. C'est un impératif moral, quasi religieux, un truc de pionnier. "Le coeur vaillant et débonnaire de notre peuple" m'a dit le daron de ma blonde, la première fois que je l'ai rencontré. Ça fout la pression.
C'est le bordel dans Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connu mais un bordel sympa, qui a ses bons côtés. La lutte contre l'Etat, contre les enfants, c'est toujours enrichissant, plus marrant.
Les descriptions énervées se nourrissent de purs moments de haine verbale, contre les enfants ou les éducs, et de purs moments de tendresse dans un contraste et un va-et-vient parfaitement réussi. Deux exemples. Le portrait de Zean-Baptiste qui suscite des barres intégrales page 45. Il vient de Rosemont, le quartier du vélo et du compost à gogo, il zozote, tient son pinceau à deux mains et se scotche la langue sur une rampe métallique... Puis le portrait de Yaya arrivé de Kinshasa, un peu perturbé le gamin, il tape sur tout ce qui bouge, gratuitement, pour rien. Il suffisait d'être sympa avec lui et de lui lire un livre. Stase émouvante dans le silence de la sieste, passage qui suspend le temps dans une enveloppe de tendresse absolue qui fait oublier tous les tracas de l'existence. En résulte un tableau touchant à la hauteur du sous-texte social, jamais clamé mais brossé par petites touches.
Ces tranches de vies aussi élégantes qu'un tir de revers de main donne la voix aux inaudibles, aux invisibles, à ceux qui étouffent jusqu'au burn-out, abandonnés par l'État et les familles. C'est fait avec discrétion et toujours à bonne distance, zéro pathos, zéro morale. Le narrateur lui-même préfère les prolos sans toujours comprendre les fachos et les gauchos qui luttent pour l'indépendance du Québec : "Les petits salauds. Je me sens prolétaire. Gaëtan, steup, plus jamais ça. Rien que des garderies de pauvres. À jamais."
Sealan, lui, lisse le sable. C'est la seule chose qui l'intéresse. Lisser, scrupuleusement, la face du sable, à l'aide d'une petite pelle jaune. Poser le tracteur sur le sable et l'avancer doucement, les lèvres serrées. Contempler les traces de roue dans le sable. Son empreinte. La maîtrise absolue. Le Dasein (...). Autour de lui, le ciel est rempli de nuages pétulants. Un vent saisissant tombe tout droit du Grand Nord. Il s'en sacre Sealan. Il pourrait tomber des pizzas pepperoni qu'il continuerait de lisser.

Je ris rarement autant en lisant un bouquin. Ça m'est arrivé récemment dans Le Répondeur et  avec Esther. Une question de proximité de ton, de spontanéité, de rythme et de justesse de vue. Un livre génialement doux-amer qui se lit en apnée ou d'un souffle, je ne sais pas, grâce à l'énergie d'une prose authentique qui aime la vanne comme on aime un tir balayé au hockey, ou un tir frappé court. Ça part de loin, on ne le voit pas venir et ça se fiche en pleine lucarne. Aucun propos moralisateur même s'il y a bien une morale dans ce bouquin, sociale et touchante, avec une réponse par l'humour sincère et désinvolte.
Vive Patrick (euh Pillère, Pierre ?), vive le Québec libré !
                                                                                                                                              
Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connu, Pierre Terzian, Quidam, mars 2020, 240 p., 20€.

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