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Le Répondeur, Luc Blanvillain (Quidam)

  Voilà un livre caméléon, la couverture ne ment pas. Assurément. Roman, pièce de théâtre, vaudeville, comédie, petite tragédie, Le Répondeur, signé Luc Blanvillain, navigue avec allégresse entre les genres. Si l'idée de départ est à peine croyable — un écrivain qui recrute un imitateur de voix pour prendre en charge toute sa vie, au téléphone, le temps de l'écriture d'un important roman — ce n'en est que plus drôle. C'est d'ailleurs le principe d'une comédie de moeurs, partir d'une invraisemblance pour en tester ensuite les déploiements réalistes. Et l'auteur le fait avec un tel naturel que tout passe. D'ailleurs, j'imagine que l'auteur lui-même a pris un plaisir fou à imiter, mimer, faire comme si. Qui ? Le dramaturge, le réalisateur, le scénariste, le journaliste, le dialoguiste et même, ironie de l'histoire, l'écrivain qui se prend pour un écrivain. Autodérision en sous-texte bienvenue et réjouissante. Figure du double qu'il faut un peu égratigner pour pouvoir soi-même exister. La magie et les pouvoirs de l'écrivain sont insondables.




   Le téléphone est un peu la star du livre mais on ne le voit pas et on ne l'entend que peu. Pendant la lecture, au lieu de visualiser un Iphone classique, je voyais un vieux cadran à bouton. Ce n'est pas un hasard car le roman baigne dans un volontaire charme suranné, une atmosphère gentiment décatie raccord avec le ton doux-amer des circonvolutions de l'intrigue. Il y a une étonnante élégance de la poussière dans ce livre. On se voit fumer et boire le whisky dans un vieux rocking chair, un livre à la main, avec des effluves mêlées de cuir et de renfermé. Dans un décor parisien insituable, car tout juste esquissé, le lecteur construit un monde suspendu aux effets fantasmés du drame, aux inévitables couacs que l'intrigue va dévoiler.
    Côté technique, Luc Blanvillain maîtrise admirablement son sujet. Il réussit en 250 pages à maintenir l'intérêt pour les personnages et le suspense, à relancer la machine narrative sans jamais en faire des caisses, en une gravité contenue ou une légèreté à peine sérieuse. A faire tenir tout cela par le simple jeu des relations humaines, des atermoiements personnels. Jeu de dupes, jeu de vilains pas tout blancs. Mais tous sont bons joueurs, jamais aussi sympas ou détestables qu'ils ne le laissent paraître. Jusqu'à quel point peut-on manipuler les autres, tenir les ficelles ?
      La difficulté à dire ou exprimer les choses renvoie à cette classique incommunicabilité. Blanvillain passe par le quiproquo, les silences et les lapsus, la texture des sonorités ou le rythme du phrasé en une fine marqueterie de l'impossible dialogue entre êtres humains. Une histoire d'accents et d'intonations bienheureuses ou fortuites. De digressions dans la nuance. L'écriture devient agréablement technique, l'échange un délice au bord du vide : la bourde ou la gloire. Le langage est-il alors ce qui nous sépare ? Oui mais surtout la singularité des expériences et des ressentis qu'on ne comprend soi-même pas toujours (Chozène et son père incapables de se comprendre, Baptiste qui se cherche), malgré nos talents. Sur lesquels il est impossible de mettre des mots. Il y a l'amour évident qu'on ne voit pourtant pas, le talent qu'on gâche et celui qu'on monnaye sans le vouloir, le véreux qui ne l'est pas tant que cela, les femmes amoureuses et trompées, les affres de la création sans l'inspiration, les orgueilleux et les peu scrupuleux, une assemblée humaine aussi réjouissante que bigarrée, qui sonne toujours juste. Qui devient même touchante. Oui, on sourit plus souvent qu'on ne rit à gorge déployée. J'y vois un humour agréablement pudique, très sagace, toujours à bonne distance. 
Quitte à n'être jamais personne, pourquoi ne pas envisager d'imiter les figures du passé ?

   Se travestir pour se débarrasser de son Moi social ? C'est le pari fait ici par l'écrivain (Chozène hein...). Quand on imite l'imitation, on finit par toucher au réel, ou une forme de réalisme. La vérité, jamais. Une question de léger décalage sonore, de glissements de phrasé, d'emprunts et de pastiches minutieusement assemblés. On passe notre vie à imiter et à emprunter, consciemment ou pas, pour trouver une voix peut-être inimitable, pour trouver sa voix qui devient la voie. Comme l'identité  d'un être. Son originalité.
Chozène 1—Fulmard 0.
                                                                                                                                            
Le Répondeur, Luc Blanvillain le prestidigitateur, Quidam, janvier 2020, 20€.

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